Dans cette décennie 1930 où John
Ford, après quelques grandes réussites situées
au temps du muet, cherche un peu sa voie de studio en studio, et
où lui-même avoue avec un peu d'acrimonie n'évoluer
qu'en cinéaste strictement commercial, il est pourtant certains
films qui méritent d'être considérés
avec la plus haute estime. La sortie de ce deuxième coffret
3 DVD édité par Opening permet justement de se faire
une idée de ce parcours difficile, et de prendre en compte
deux tendances qui caractérisent son œuvre à
cette époque. Ford fut toujours un cinéaste qui minimisait
son talent d'artiste pour faire ressortir son côté
artisanal pourvoyeur de succès populaires. Les deux films
datant de cette décennie, Steamboat Road the Bend
et Quatre hommes et une prière, sont symptomatiques
de cette schizophrénie apparente qui fait que l'homme acceptait
n'importe quel contrat toute en parvenant, à certaines reprises,
à livrer un chef-d'œuvre au détour d'une suite
de films mineurs.
STEAMBOAT ROUND THE BEND
Sorti après Le Mouchard
et son succès tant critique que public, Steamboat
Round the Bend appartient à la "trilogie"
tournée par Ford avec le comédien Will Rogers, énorme
star de la Fox, adulé dans le pays entier pour sa bonhomie,
son humour satirique, son sens du spectacle et bien entendu, du
fait de ses origines (le vieil Ouest), pour la survivance des idéaux
des pionniers qui tiennent autant de la réalité que
de la légende.
Rogers
est une vraie légende américaine (les Américains
suivaient son histoire dans les journaux et à la radio),
né en territoire indien et en partie indien lui-même,
soldat de la Guerre des Boer, et expert dans l'art du lasso qu'il
met à profit dans les Wild West Shows (dans le film, l'usage
du lasso en plein action est d'ailleurs assez cocasse). Steamboat
Round the Bend est la troisième et dernière
collaboration entre les deux artistes, et Rogers n'eut malheureusement
pas l'occasion de voir son travail achevé puisqu'il mourut
après le tournage, en 1935, lors d'un accident d'avion. Après
Doctor Bull (1933) et Judge Priest
(1934), Ford conclut donc cette trilogie informelle avec un film
qui restera parmi ses meilleurs dans sa façon de retranscrire
une page d'Americana tendre et nostalgique, enveloppée dans
une vision picaresque et bien moins naïve qu'elle n'y parait.
En effet, si l'humour, le charme pittoresque et une forme de sentimentalisme
candide caractérisent Steamboat Round the Bend,
il faut remarquer que le réalisateur n'est jamais dupe des
situations et des personnages qu'il décrit. C'est bien au
contraire en prenant en compte leur complexité, en tirant
son histoire vers la satire comportementale, qu'il révèle
ses personnages dans toute leur humanité. Dans cette chronique
parfois contemplative, qui mêle avec un équilibre merveilleux
drame et comédie, avant de s'achever par une longue séquence
d'action sur le Mississipi, ce sont toujours les valeurs communautaires
qui sont
exaltées.
Mais celles-ci prennent autant de puissance par le fait que, dans
ce processus dramatique qui vise à faire les louanges de
ces valeurs, Ford et son scénariste Dudley Nichols (c'est
leur huitième collaboration depuis Hommes sans femmes
en 1930) parviennent à figurer un monde qui se nourrit de
paradoxes pour converger vers une communauté de destin en
bousculant les dogmes établis et en dénonçant
avec verve l'hypocrisie.
« Steamboat Round the Bend aurait dû
être un grand film, mais à l'époque, il y eut
un changement au studio et un nouveau manager est arrivé.
Comme il voulait en mettre plein la vue à tout le monde,
il a refait le montage du film et retiré tout le côté
comique. » (1) Il sera évidemment permis d'être
beaucoup moins sévère que le cinéaste, mais
on n'ose imaginer le spectacle si l'humour avait encore été
plus poussé pour atteindre le statut une fable moraliste
que le film n'est pourtant pas loin d'afficher. La vision "bipartisane"
de Ford, à savoir l'attachement sincère et profond
qu'il porte aux gens du Sud tempéré par un sens critique
de leurs vielles traditions, est particulièrement bien illustrée
ici. Le film se situe sur cette ligne formée par le Mississippi
entre les états du Sud, anciennement sécessionnistes
et esclavagistes, et les états du Nord dont les valeurs fédérales,
supposées de démocratie et de liberté, sont
présentes à l'arrière-plan. Ford s'est toujours
satisfait, du moins à l'écran, de cette ambiguïté
qui caractérise son œuvre, si bien que bon nombre de
gens ne s'arrêtent souvent qu'à un simplisme apparent.
Dépasser les codes, briser certaines conventions, et faire
apparaître les personnages dans leur singularité, même
issue d'une classe (sociale, religieuse ou familiale), c'est toujours
ce qui ressort de l'humanisme fordien.

Steamboat Round the Bend commence par deux scènes
contiguës qui visent à dynamiter avec drôlerie
la bigoterie du vieux sud. Deux scènes, deux estrades, deux
assistances, deux "bonimenteurs" : le premier est un prédicateur
enflammé et un peu illuminé, appelé New Moses,
qui prêche la bonne parole avec un ton habité et sentencieux,
le second est ce vieux malin de John Pearly / Will Rogers qui écoule
son remède miracle avec succès. Les deux hommes et
les deux entreprises sont mis joyeusement en parallèle. Mais
John Ford ne condamne pas : à la fin, les deux hommes sont
réunis dans le même effort pour sauver le pauvre Duke
de la pendaison, et leur "marchandise" (la foi pour l'un,
la potion magique pour l'autre) seront fort utiles pour emporter
la décision. De même, quand Pearly hérite par
hasard du musée de cire, il lui suffit d'un rien pour transformer
la statue du général Grant (chef nordiste) en Général
Lee (chef sudiste). Et quand son bateau sera attaqué par
une horde de gens voulant détruire ce qu'ils pensent être
un symbole de décadence, il agira en guide de musée
prônant l'intérêt de la culture sur la violence.
Même si cette culture se réduit à des icônes
nationales ou religieuses (le symbole de la baleine de Jonas permet
d'évoquer les idées de transformation et de renaissance).
Mais des icônes que l'on devra ensuite détruire pour
mener la mission de sauvetage, donc pour défendre la vie.
On le voit, rien n'est simple. Et c'est justement avec cette réunion
des contraires qui, à l'inverse de se neutraliser, sont source
de vie et de dynamisme, et aussi avec le surgissement de la vérité
des êtres tapie derrière leurs masques, que le cinéma
de Ford témoigne de sa profonde humanité. Sans oublier
le personnage féminin de Fleety Belle qui, de sauvageonne
des marais, devient une femme accomplie dans l'amour et les responsabilités
(c'est elle qui finit par piloter le Claremore Queen).

Sans se départir de son humour, alors que le film contient
des moments graves qui tournent autour de la pendaison éventuelle
de Duke, John Ford finit par assembler ici par petites touches légères
les valeurs qui reviendront de film en film dans son œuvre
: l’honneur, le sens du devoir, la fierté des origines,
l'amour des petites gens, la truculence, la combativité,
la solidarité, la nostalgie et la tolérance. Même
si l'attitude paternaliste de l'époque pour les noirs gêne
aujourd'hui un peu aux entournures (le personnage de Jonah représenté
comme un enfant ou un simplet, au choix). Le cinéma de Ford
ne s'était pas encore teint de la noirceur et de la mélancolie
qui s'empareront de ses derniers films désabusés et
crépusculaires. Même si, comme on l'a vu, son discours
est lucide et jamais univoque. Les petites gens représentées,
même dans leur faiblesse, restent éminemment sympathiques,
l'ingénieur ivrogne du bateau joué par son frère
Francis Ford a droit à des scènes burlesques, le shérif
débonnaire jette les clés de sa prison à Duke
pour qu'il s'enferme lui-même, le prêcheur
est
ridiculisé du début à la fin avec ses anathèmes
mais conserve une utilité pour la communauté, c'est
tout un petit monde un peu en dehors du temps et des jugements expéditifs
qui est mis en place dans Steamboat Round the Bend,
comme surgi d'un livre de Mark Twain qui se serait saoulé
au whisky en lisant la Bible. Tout en moquant le sectarisme religieux
des états du sud, le film se voit aussi comme une parabole
biblique réduite à sa simple expression, avec ce périple
fluvial contant le sauvetage d'une vie grâce à l'union
d'une assemblée hétéroclite se rendant dans
un même état d'esprit vers une autorité supérieure
à bord d'un bateau/baleine (symbole de résurrection).
Si la mise en scène de la course de bateaux à vapeur
retient évidemment l'attention lors du dénouement
du film, par son envergure, son rythme, ses allers-retours entre
le poste de pilotage et la pièce d'ingénierie lieu
qui s'avère le centre de
vie
de l'équipage, il ne faudrait pas négliger la belle
composition des cadres. Cette dernière, comme souvent dans
les films intimistes de cette période, traduit l'harmonie
qui caractérise les groupes de personnages interagissant
entre eux. La sobriété, qui confine parfois au début
à un certain manque d'originalité, est certes de rigueur,
mais elle est avant tout source d'un romantisme subtil au fur et
à mesure que les relations entre les personnages s'établissent,
et quand les gros plans savamment réparties dans le découpage
révèlent l'humanité des uns et des autres au
moment où le drame refait surface. On n'oubliera pas également
de citer cette formidable ellipse narrative qui voit Pearly et Fleety
Belle se rendre au tribunal pour espérer la libération
de Duke, pour les reprendre ensuite à l'image seuls dans
la salle après l'énoncé du verdict. Le déroulement
du procès n'intéresse pas Ford, l'institution judiciaire
n'est pas forcément la justice, seuls les hommes avec les
ressources propres à leur univers trouveront le moyen de
s'en sortir, et le récit un peu fou qui nous est conté
doit s'affranchir d'une séquence interminable de procès.
On revient donc toujours à ce doux lyrisme qui imprègne
Steamboat Round the Bend et qui unifie dans son
mouvement interne les différentes péripéties.
Construit sur un mouvement dramatique ascensionnel, après
avoir évolué circulairement autour de la petite communauté
chérie par Ford grâce à une succession de saynètes
picaresques, Steamboat Round the Bend s'achève
dans l'euphorie d'une séquence spectaculaire mettant en jeu
des machines impressionnantes mues par la folie douce et la foi
des hommes. Et l'euphorie de gagner le spectateur.
QUATRE HOMMES ET UNE PRIERE
«
De toute manière, je n'aimais pas l'histoire et tout
ce qu'il y avait autour. Pour moi, c'était un travail alimentaire.
Je les ai fait un peu marcher. » (2)
On pourrait dessiner un schéma, certes un peu arbitraire,
dans la filmographie de John Ford s'étalant dans les années
30. Malgré une série de films différents en
terme de genres et de contextes de production, il apparaît
quatre grandes périodes qui témoignent pour chacune
des impasses et des embellies d'une carrière qui achève
d'acquérir sa maturité. Lors du passage au cinéma
parlant, le parcours du cinéaste n'emprunte aucune direction
particulière, le cinéaste enchaîne des films
sans prétention qui se caractérisent princièrement
par un souci professionnel du travail bien fait. Puis survient la
trilogie informelle tournée avec Will Rogers qui installe
progressivement une esthétique et esprit "fordiens"
dont l'héritage imprégnera la suite de sa carrière.
A l'apogée de cette époque, le milieu des années
30, Le Mouchard,
projet ambitieux et personnel s'il en est, place le cinéaste
au premier plan grâce à son succès. Pourtant,
les velléités d'indépendance et d'excellence
du réalisateur sont contrariées par la RKO et celui-ci
doit revenir régulièrement dans le giron de la Fox
et accepter des œuvres de commande qui ne l'inspirent que rarement
(on pense au très beau Je
n'ai pas tué Lincoln). Après quatre ans
de films peu mémorables (Mary Stuart, Révolte
à Dublin, La Mascotte du régiment,
Hurricane, Patrouille en mer),
la carrière de John Ford prend un élan définitif
vers les cimes au tournant de l'année 1939 avec La
Chevauchée fantastique, Vers
sa destinée et Sur
la piste des Mohawks.
Quatre hommes et une prière appartient ainsi
au groupe de films anodins qui précède les chefs-d'œuvre
de la fin de décennie. D'emblée, le sujet abordé
apparaît plutôt intéressant, surtout si on se
place d'un point de vue "fordien". Voilà un film
qui prône la défense de valeurs positives contre des
mensonges officiels, met en présence un groupe d'hommes (quatre
frères) unis par une forte tradition familiale et résolus
à se battre pour la vérité, défend une
forme d'innocence liée à une éducation sans
cynisme, et enfin met en exergue l'image d'une figure paternelle
qui soude une communauté. Tous les ingrédients sont
réunis pour intéresser le cinéaste. Or, celui-ci
avouait sans gêne ne pas apprécier le scénario,
d'autant que le studio s'intéressait bien plus à produire
un film d'aventures exotique avec des personnages taillés
à la serpe.

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas alors ? On le sait, John Ford
considéra ce film comme un travail purement alimentaire,
dont il détestait déjà le scénario avant
le premier tour de manivelle. Son désintéressement
suffit-il pourtant à expliquer l'ennui poli qui pointe à
la vision de Quatre hommes et une prière
? On pourrait déjà commencer par estimer que le second
degré anglais (la distance du regard, l'air ne pas y toucher),
qui correspond à la nationalité des héros du
film, ne convient pas à l'Irlandais Ford qui aime tant ruer
dans les brancards. A ce titre, la scène dans le bar hindou
qui dégénère en bagarre de saloon, avec effets
comiques et sur fond de musique irlandaise, est révélatrice
d'un artiste qui veut faire entendre sa petite voix au milieu d'un
exercice imposé. Le réalisateur donc
accomplit
sa tâche en restant très premier degré, et un
décalage se produit donc avec la caractérisation des
personnages et surtout avec le ridicule des situations. De plus,
Ford n'est ni Raoul Walsh, ni Michael Curtiz, qui auraient pu emballer
cette histoire avec leur dynamisme et leur capacité à
faire oublier un scénario bâclé. Il est encore
moins Alfred Hitchcock capable, lui, comme il le fit avec certains
de ses films anglais des années 30, de créer des enjeux
dramatiques forts à partir d'élucubrations scénaristiques,
et de conférer à l'exotisme un sentiment d'étrangeté
et de menace permanentes.
Car ici, Ford doit se coltiner un script (auquel a participé
William Faulkner) d'une pesanteur désarmante. Quatre
hommes et une prière est censé nous balader
de pays en pays (même si l'on quitte très rarement
les décors en intérieur), mais il est surtout construit
sur des dialogues. Alors que le film partait sur des bons rails,
avec une certaine vivacité présente dans les premières
scènes (la présentation des différents personnages
amenés à se retrouver d'urgence dans la demeure familiale),
il apparaît vite qu'il va se traîner sur un rythme poussif
où l'on verra, à tour de rôle, les quatre fils
expliquer l'action au spectateur. Une scène est symptomatique
de cette lourdeur. On connaît la science de l'ellipse narrative
de John Ford. De cela, il n'est point question ici quand on assiste
à la conversation téléphonique, purement informative,
entre George Sanders et David Niven, où chacun essaie péniblement
de se faire comprendre à des milliers de kilomètres
de distance. Au mieux laborieux, au pire totalement inutile. Ce
n'est pas tant le détachement, tout britannique s'il en est,
qui crée l'ennui que l'impression assez vite ressentie que
l'on se moque totalement de ce qui peut arriver aux personnages
dans leurs pérégrinations. Et ce n'est pas le rebondissement
improbable au tiers du récit (deus ex machina facile
qui
concerne l'identité du père de Loretta Young) qui
va ajouter du sérieux à l'entreprise. Le danger est
censé aussi être permanent, mais on se demande bien
où il peut bien se nicher quand on observe ces quatre hommes
déambuler heureux comme comme des innocents en mal de sensations
fortes, toujours propres sur eux et armés de leur seul élocution.
On aura néanmoins la surprise de regarder un jeune George
Sanders jouant son rôle sans le moindre cynisme ou second
degré, chose à laquelle nous ne sommes que rarement
habitués.
Cependant, une belle et poignante séquence relève
momentanément ce plat sans saveur, et nous rappelle que ce
n'est pas Lloyd Bacon ou George Marshall qui se tient derrière
la caméra. Lors de l'épisode en Amérique du
Sud, Loretta Young et deux des frères se trouvent dans un
patelin dangereux où l'armée
régulière
découvre le repaire des révolutionnaires armés
par les marchands d'armes sans scrupules que poursuivent nos héros.
Le drame survient en deux temps. D'abord à travers de la
destinée funeste du général corrompu et rebelle,
qui va finir fusillé sous les ordres d'un improbable John
Carradine en militaire sud-américain, l'ensemble étant
traité sur un mode tragi-comique. Cette exécution
déclenche la vraie tragédie qui s'invite brutalement
dans ce récit alors presque insignifiant : le massacre des
rebelles par l'armée. Une tragédie traitée
de front, avec la violence la plus crue, opposant d'un côté
les révolutionnaires saisis par la mort debout sur un escalier
évoquant Eisenstein, et de l'autre les soldats immobiles
filmés en travelling latéral, vidant leurs munitions
tels des machines sans âmes. C'est à ce moment que,
momentanément, Loretta Young tombe le masque de l'aventurière
snob pour prolonger l'effroi provoqué par cette séquence.
Si le "message" visant à dénoncer les marchands
d'armes est lourdement asséné dans la suite du film,
l'ensemble de cette séquence confinée dans un endroit
reculé et inquiétant retiendra heureusement l'attention.
La belle et élégante Loretta Young, personnage féminin
plus "hawksien" que "fordien" est un autre atout,
et l'on s'apercevra qu'elle se révèle le pivot de
l'histoire, coiffant de sa superbe les prestations de ses compagnons
masculins qu'elle domine par son charisme et son allant. Sa fonction
de catalyseur n'opère pas de la même façon que
dans d'autres films du maître, agissant ici au grand jour
et sans se départir d'une certaine artificialité.
Ses apparitions inopinées resteront cependant un plaisir
pour les yeux, et apportera un peu de légèreté
dans ce Quatre hommes et une prière presque
impersonnel, embourbé dans son verbiage et son manque cruel
d'action et d'émotions, alors que le pitch de départ
était plutôt prometteur.
WHAT PRICE GLORY
A
l'origine, What Price Glory est une pièce
de théâtre écrite par Maxwell Anderson et Laurence
Stallings et adaptée une première fois en 1926 par
Raoul Walsh, avec Victor McLaglen dans le rôle du Capitaine
Flagg, Edmund Lowe dans celui de Quirt, et Dolores Del Rio dans
celui de Charmaine. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, John
Ford éprouve une grande sympathie pour les vétérans
et grands blessés de guerre qu'il a filmés en plein
combat. En 1949, il entreprend de monter un spectacle de théâtre
itinérant afin de recueillir des fonds pour ses œuvres
en faveur des anciens combattants. Il adapte sur scène le
film de Walsh et part en tournée avec John Wayne, Gregory
Peck, et Maureen O'Hara dans les rôles principaux. Quand Darryl
Zanuck demande à Ford de tourner une nouvelle adaptation
de l'histoire, il ne peut refuser. Mais alors qu'il souhaite reconduire
John Wayne dans le rôle de Flagg, le producteur impose contre
son gré James Cagney. Ford dût se plier au choix de
Zanuck mais lui en tiendra toujours rigueur. Quoi qu'il en soit,
et malgré ses mauvais rapports avec les deux scénaristes,
le cinéaste s'engage pour un film qui lui tient à
cœur en raison de sa sympathie profonde pour le jeune corps
de Marines à qui il rend hommage.
Comme le souligne Noël Simsolo dans sa présentation,
le choix de James Cagney pour interpréter Flagg est plutôt
judicieux. De même que Dan Dailey (La
Joyeuse parade, Beau fixe sur New York),
qui joue son partenaire/adversaire, Cagney vient de la comédie
musicale et sa gestuelle particulière convient bien à
la théâtralité du film. Car What Price
Glory ne cache jamais
son
origine théâtrale, mais s'il change assez soudainement
de style au beau milieu du film. Dans la comédie exubérante,
comme dans les ruptures de ton au sein d'une même scène,
Cagney est plus convaincant qu'un John Wayne. John Ford a toujours
eu la main pour ménager un subtil équilibre entre
comédie et drame, avec des personnages dont l'attitude pittoresque
contrebalance la cruauté que leur apporte l'existence. Ici,
cette dualité est présente de manière plus
franche. What Price Glory comporte deux parties
distinctes de durée égale. La première est
une chronique de la vie sous les drapeaux d'une compagnie stationnée
dans un village de France. Les vêtements et les accessoires
sont d'une autre époque, mais la ressemblance avec les chroniques
westerniennes du cinéaste se déroulant dans un fort
saute aux yeux. Sans atteindre la beauté et l'émotion
d'un chef-d'œuvre comme La
Charge héroïque, le film met en présence
le même type de personnes avec les mêmes préoccupations,
uni par un lien communautaire formé par l'humour, les bravades,
la musique, les fêtes arrosées, la rivalité
de façade, la complicité, la compréhension
mutuelle de la fragilité de leur vie, la vision des femmes.
La deuxième partie débute avec une photographie qui
s'assombrit quand le corps de Marines doit repartir au combat. Si
Ford n'abandonne pas la comédie qui vire à la dérision
et au désenchantement, le contraste est frappant car la tragédie
s'installe d'entrée avec les morts, les blessés, la
violence et le sentiment d'absurdité. Mais le cinéaste
nous avais averti assez subtilement de ce qui nous attendait : avant
le générique, le film débutait par un superbe
tableau matinal et solennel, montrant les Marines sales et fatigués
arpentant lentement la campagne sur fond de Holly Hallelujah,
comme il filmait ses cavaliers dans les mêmes circonstances.

Même lorsque le film empruntait la voie de la comédie
de boulevard dans une théâtralité affichée,
Ford parvenait à faire sentir l'imminence du danger et le
destin funeste qui allait s'abattre sur ses hommes. Alors que les
deux personnages principaux se disputent pour cette femme pulpeuse
aux mœurs un peu légères mais d'une grande générosité,
une histoire d'amour prend naissance entre un soldat interprété
pour le tout jeune Robert Wagner et une Française pensionnaire
d'un internat. Cette romance "sérieuse" est comme
contaminée par les jeux de l'amour et du hasard du duo Cagney/Dailey
; Ford nous montre l'illusion d'entretenir un véritable amour
pour des militaires obligés d'accomplir leur devoir. On pressent
que la naïveté du soldat Wagner va se heurter à
la dure réalité de sa condition. Les scènes
d'action mouvementées sur le terrain sont peu nombreuses,
ce sont plutôt les conséquences physiques et morales
de ces scènes qui intéressent Ford. Par des grands
tableaux, qui bénéficient d'un superbe Technicolor
à la tonalité minérale, il nous fait assister
à une véritable hécatombe vue à travers
les yeux du capitaine Flagg, dans une scène qui commence
par un travelling ingénieux partant des tombes des soldats
morts sur le front jusqu'à ceux qui vont probablement les
rejoindre. Puis il déroule la litanie des morts au combat
quand l'artillerie ennemie vient frapper au hasard ses personnages,
obligés de répondre aux ordres de la hiérarchie
qui ne les ménagent jamais. John Ford a connu la guerre,
il revient d'un voyage en Asie et la Guerre de Corée se profile
à l'horizon. Il n'y a pas d'héroïsme dans What
Price Glory, seulement des hommes qui font leur boulot,
toujours conscients de leurs obligations même quand les moyens
d'échapper à leur situation peuvent se présenter,
les sentiments de solidarité et de devoir supplantant tous
les autres.

Dans cette alternance comédie/drame, Ford fait surgir l'humanité
profonde de ses personnages. Quand Cagney et Dailey boivent jusqu'à
plus soif pour se départager Charmaine, l'humour potache
cède progressivement la place à l'humour
noir
qui peine à cacher l'inutilité et la dérision
d'une telle entreprise. Le retour à la comédie est
marquée du sceau de la tragédie à la quelle
on a assisté. Ford aime profondément ces "guignols"
jetés dans un bain de sang et de violence, qu'ils soient
officiers ou simples hommes de rang, et à qui il offre le
même traitement dramatique qu'à ses cavaliers de l'Ouest.
What Price Glory est-il un film militariste ? Pas
le moins du monde, même si le réalisateur éprouve
énormément d'affection pour les hommes qui doivent
mener et subir la guerre, et même si les valeurs patriotiques
sont affichées sans gêne. En 1952 sortait également
L'Homme tranquille
et ce film de guerre un peu particulier a injustement été
éclipsé. Si l'on peut être un peu décontenancé
par le déséquilibre assumé constitutif de What
Price Glory et sa théâtralité parfois
burlesque, c'est bien une œuvre fordienne qui nous est proposée
avec presque tous les motifs dramatiques et formels qui font le
charme de son art. S'il ne peut prétendre à figurer
parmi les meilleurs travaux de son auteur (rien que pour les films
de guerre, Les Sacrifiés et L'Aigle
vole au soleil sont indépassables), What
Price Glory réserve à ses admirateurs le
plaisir de parcourir à nouveau un univers personnel et un
type de personnages qui leur sont cher.
(1) John Ford par Peter Bogdanovich.
1967/1978 (page 60)
(2) Ibid. (page 65)