«
Dans un western, vous devez aborder les choses en face. Il faut
donner le pas aux personnages sur l’action, ne pas hésiter
à improviser en fonction du décor, à changer
son scénario, aimer les paysages et les comprendre, disposer
d’un chef opérateur qui ne craigne pas les risques,
savoir en peu de mots et en quelques images imposer un personnage
ou une action, ne pas avoir peur du silence, ne pas abuser de la
violence, ne pas hésiter à s’attaquer aux mythes,
à la convention, avoir un sérieux sens de l’humour
» disait Budd Boetticher en 1969 dans un entretien pour Positif
(n°110). Par ce bref descriptif de sa conception du western,
nous avons un bel aperçu de ce que nous réservent
les cinq chefs-d’œuvre inclus dans le formidable coffret
qui nous préoccupe ici ; ils se trouvent être aussi
clairs, carrés, honnêtes, purs et concis que ce qu’on
peut déceler à travers ces quelques phrases. Mais
avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble intéressant
de revenir sur de succinctes biographies, d’une part du cinéaste
qui en est arrivé à de tels sommets, de l’autre
du sous-estimé Randolph Scott, son acteur de prédilection,
pour cette inégalable "série’" westernienne
commencée en 1956 avec Sept
hommes à abattre et qui s’achèvera
cinq ans plus tard avec Comanche Station.
Oscar Boetticher Jr. est né le 29 juillet 1916 à Chicago
(Illinois). Après des études dans l’Ohio, il
commence une carrière de boxeur, puis devient une star du
football avant de s’envoler pour le Mexique où il finit
par se retrouver matador professionnel à seulement 20 ans.
Sa connaissance de la tauromachie lui donne l’occasion d’être
engagé en 1941 comme conseiller technique de Rouben Mamoulian
sur Arènes sanglantes (Blood and
Sand), film ayant pour vedettes Tyrone Power et Rita Hayworth.
Il demeure alors à Hollywood comme assistant réalisateur
: il le sera sur cinq films jusqu’en 1944, année au
cours de laquelle il dirige son premier long métrage. «
J’ai commencé par travailler comme assistant réalisateur
sur de nombreux films... J’ai vite abandonné ce poste
qui n’avait rien à voir avec la mise en scène.
Un assistant, aux Etats Unis, dépend plus du producteur que
du metteur en scène. C’est la plupart du temps un jeune
homme qui fait plus ou moins office d’espion pour le producteur.
Il doit lui rapporter les erreurs du metteur en scène, les
retards qu’il prend sur le plan de travail. J’étais
un très mauvais assistant car je prenais toujours le parti
du réalisateur…
Le
dernier cinéaste que j’ai assisté fut Charles
Vidor pour Cover Girl (La Reine de Broadway).
» (1) Il réalise
alors onze œuvres à petits budgets sous son vrai nom
pour les compagnies Monogram ou Columbia, des films noirs et des
thrillers pour la grande majorité. Ils n’ont jamais
été distribués en France, mais voici ce que
le principal intéressé écrivait sur eux avec
son laconisme habituel : « Moins j’en parlerai,
mieux ça vaudra ! » (2)
Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, dans leur 50
ans de cinéma américain, en sauvent néanmoins
quelques-uns.
C’est seulement en 1951, après avoir opté pour
le prénom de Budd, qu’une de ses réalisations,
The Bullfighter and the Lady (La Dame et
le toréador), film partiellement autobiographique,
fait se braquer les projecteurs sur sa personne. D’abord bloqué
par les producteurs, qui le trouvaient trop long et qui n’y
croyaient pas une seconde, il est entièrement remonté
par John Ford qui était tombé amoureux de la première
version rejetée. Grâce à lui, il peut enfin
être projeté. Les deux cinéastes garderont toujours
de cette expérience une estime réciproque. John Wayne
qui en était le producteur n’en restera pas là
avec Boetticher et, même s’il ne tournera jamais avec
lui en tant qu’acteur, produira un autre de ses films, celui
qui entame la série avec Randolph Scott, le glorifié
- à juste titre - Sept
hommes à abattre. L’osmose entre le réalisateur
et l’acteur est en grande partie à l’origine
de la perfection et du ton unique des sept westerns qu’ils
tourneront ensemble.
Car
Randolph Scott est loin d’être un acteur médiocre,
contrairement à ce qu’on a pu lire parfois ! L’homme
impassible "au visage en lame de couteau" a tâté
de tous les genres avant de se spécialiser quasi exclusivement
dans le western. Son choix volontaire de ne tourner que dans des
films à petits budgets lui fermèrent beaucoup de portes
; il se trouva alors catalogué comme étant "le
John Wayne du pauvre". Qu’importe ! Peu avide de gloire,
il passa à la production dans le but de pouvoir travailler
tranquillement avec ses amis Ray Enright, André De Toth,
Joseph H. Lewis et Budd Boetticher, sans aucun doute les réalisateurs
de série B les plus doués des années 1950.
Les conditions de productions créées par sa firme
Ranown (de RANdolph Scott et Harry Joe BrOWN) se résument
à ces quelques points essentiels : de très faibles
budgets, des temps de tournages très courts et la plupart
du temps en extérieurs, un casting de second plan très
costaud, un choix d’excellents scénaristes et de chef
opérateurs… « Less is sometimes more
», telle pourrait être la devise de Boetticher qui s’est
accommodé à la perfection de ces conditions minimales
de production et de tournage, ces dernières l’ayant
obligé de conjuguer débrouillardise et efficacité.
Quant à l’acteur, son chant du cygne n’est autre
que le premier chef-d’œuvre de Sam Peckinpah,
Coups de feu dans la Sierra (Ride
the High Country). Estimant avoir gagné assez
d’argent, il se retire des affaires cinématographiques
à 61 ans préférant, plutôt que de continuer
à travailler, jouer au golf et aller visiter ses amis. Ne
courant pas nécessairement après un statut de star,
Randolph Scott aura eu une carrière rondement menée,
longue et discrète, qu’il décida de stopper
assez tôt pour pouvoir encore presque 20 années durant
pleinement profiter de la vie. Quel plus bel hommage pouvait-on
lui rendre que celui de… Budd Boetticher justement : «
Randy est un homme extraordinaire…J’ai toujours
pensé que s’il avait toujours été employé
dans nos films [Boetticher et le producteur Harry Joe Brown], il
aurait pu devenir une plus grande vedette que John Wayne ou n’importe
quelle autre vedette de western, à l’exception de Gary
Cooper. » (3)
Pour
en revenir au cinéaste, avant sa collaboration avec Randolph
Scott, il réalise pour Universal quelques westerns à
petits budgets très intéressants, la plupart très
réussis à défaut d’être tous inoubliables
: A feu et à Sang (The Cimarron
Kid, 1951) avec Audie Murphy, Le Traître
du Texas (Horizons West, 1952) avec Robert
Ryan, L’Expédition de Fort King (Seminole,
1953) avec Rock Hudson, ou encore Le
Déserteur de Fort Alamo (The
Man from the Alamo, 1953) avec Glenn Ford. Sans atteindre
les futurs sommets du réalisateur, ils n’en comportent
déjà pas moins quelques-uns de leurs traits caractéristiques
comme un étonnant sens du rythme et du découpage lors
des scènes d’action (l’attaque finale dans The
Man from the Alamo est déjà un modèle
du genre), une utilisation judicieuse des paysages mis à
sa disposition, une forte caractérisation de tous les personnages,
des "bad guys" souvent croqués avec une certaine
sympathie… C’est en 1956, avec Seven
Men from Now, qu’il entame sa coopération
avec Randolph Scott et le producteur Harry Joe Brown, un film qui
lui apporte la célébrité aussi bien dans son
propre pays qu’en Europe. André Bazin dans Les
Cahiers du Cinéma est époustouflé par
ce premier jet de "néo-classicisme" qu’il
considère non moins que comme le meilleur western tourné
depuis la Seconde Guerre mondiale. Au début des années
1960, le cinéaste réalise un superbe petit film, de
gangster concis et nerveux, qui n’a pas à rougir aux
côtés de ses westerns : La Chute d’un
caïd (The Rise and Fall of Legs Diamond).
Vient
ensuite la période la plus noire de sa carrière. Parti
au Mexique tourner un documentaire sur son ami, le matador Carlos
Arruza, il lui faut sept ans pour y mettre un terme après
avoir vécu les pires difficultés aussi bien professionnelles
que privées : divorce, déchéance, ruine, prison
et même asile psychiatrique ! Cette expérience, il
la relate dans un livre sorti en 1968 et intitulé When
in Disgrace. Bien que terminé après qu’Arruza
ait trouvé la mort dans un accident de voiture, le film ne
sort que cinq ans plus tard ; il subit un échec cuisant au
box office. Entre-temps, Boetticher était rentré à
Hollywood avec l’intention de refaire surface en s’associant
avec l’acteur Audie Murphy, lui aussi dans une période
déclinante. Qui tire le premier (A
Time for Dying) sort en salles en 1969 et ce sera son dernier
film. Sa réputation est plus que flatteuse mais, devenu rarissime,
il est malheureusement encore aujourd’hui difficile de le
voir. Pensant poursuivre cette collaboration avec Audie Murphy,
il voit ses projets d’avenir réduits à néant
quand ce dernier est tué dans un accident d’avion.
La dernière contribution de Boetticher pour le septième
art est son écriture du scénario de Sierra
Torride (Two Mules for Sister Sarah) de
Don Siegel avec Clint Eastwood et Shirley McLaine. Il se retire
ensuite dans son ranch pour se livrer à son autre passion,
les chevaux, auprès d’une femme qu’il vient d’épouser
et avec qui il s’entend à merveille. Il décède
le 29 novembre 2001 ; on peut le voir encore fringuant, à
peine une année avant, dans le passionnant documentaire inclut
dans ce coffret. En 1964, avec une grande modestie, il disait :
« Je n’aimerais pas faire un film en voulant y mettre
une "Budd Boetticher touch" parce que les gens diraient
"Gee, quel grand metteur en scène", et oublieraient
ce qui se passe sur l’écran. Je veux que les gens vivent
mes films et disent à la fin "Quel beau spectacle, qui
en est l’auteur ?", et si un jour quelqu’un répond
"Budd Boetticher" qu’ils disent "mais oui,
j’aurais du m’en douter…", Voilà ce
qu’être un grand réalisateur représente
pour moi et j’espère que j’en serai un bientôt.
» Qu’il en soit rassuré ! Non seulement il l’est
devenu mais, de plus, il avait bel et bien sa "touch"
quoiqu’il s’en défende !

S’il est avant tout connu en tant que réalisateur
de westerns, c’est que ces derniers composent quasiment la
moitié de sa filmographie ; pour l’anecdote, la plupart
tournés en à peine 15 jours ! Par l’intermédiaire
de ceux-ci, on doit lui être reconnaissant d’avoir pu
mettre le pied à l’étrier de nombreux futurs
célèbres acteurs tels Raymond Burr, Rock Hudson, Dennis
Weaver, James Coburn, Lee Marvin, Richard Boone, Henry Silva, Craig
Stevens, Claude Akins... Avant de s’attarder un par un sur
les cinq westerns présents dans le coffret, tous ceux-ci
possédant de nombreux points communs aisément identifiables,
essayons d’en faire le tour en laissant le plus possible parler
le cinéaste lui-même, très lucide sur son travail
même si parfois trop modeste, avec sa tendance à se
révéler beaucoup trop sévère à
son égard, souvent injustement.
Budd
Boetticher a toujours été avant tout à la recherche
de l’efficacité scénaristique, à tel
point qu’il semble peu conscient de son génie de la
mise en scène qu’il réfute souvent : «
Je ne suis pas fidèle à l’histoire quand
elle risque de gâcher le film… Il vaut mieux arranger
la vérité historique et faire un film chouette, du
moment que cela se tient, plutôt que de la respecter scrupuleusement
et faire un film terne et ennuyeux comme on en voit tellement aujourd’hui…
Je n’aime pas les réalisateurs qui mettent la caméra
entre les jambes, qui filment dans les miroirs. La caméra
n’est pas un jouet. Elle sert à raconter une histoire,
pas à étaler votre style sur un écran...
» (4) Il prend
rarement partie pour l’un ou l’autre camp, l’un
ou l’autre protagoniste, trouvant toujours le moyen de faire
apprécier au public même les personnages les plus "sombres"
: « Je n’ai jamais fait de film qui soit pour ou
contre quelque chose. Dans mes films, surtout dans ceux que j’ai
aimé tourner, je ne m’intéresse pas à
ce qui est vrai ou faux et pourquoi. Il faut que j’aime beaucoup
tous les personnages que je mets en scène. Par exemple, dans
Legs Diamond, il fallait que je m’intéresse
au personnage sinon le film n’aurait eu aucun intérêt.
Il fallait que je l’aime, lui, ce misérable salaud.
» Il s’intéresse plus aux actions que ses protagonistes
mettent en branle pour défendre leurs idées qu’à
leurs idées elles-mêmes : « (…) Les
personnages m’intéressent plus que les idées
qu’ils défendent. Les idées transparaissent
tout naturellement après. Je ne m’intéresse
pas aux causes que défendent les gens mais à ce qu’ils
font pour les défendre. » (5)
On peut affirmer sans grand risque de se tromper, surtout après
avoir revu le cycle en un laps de temps très court, que le
manichéisme dont on l’affuble souvent n’est que
pure invention : « Dans mes films, les héros ne
sont pas de vrais héros et les méchants pas de vrais
méchants. Je voudrais que tous les personnages qui s’opposent
à Randolph Scott vous soient un peu sympathiques… Dans
mes films, je voudrais que l’on sente ce qu’il y a de
bien dans ces personnages (de méchants), ce qui les a fait
devenir ce qu’ils sont. S’ils n‘étaient
pas tués, ils pourraient revenir à une vie normale.
Je veux que vous soyez effrayés par le fait que ce sont des
hommes normaux. Ils ont commis des erreurs comme tout le monde ;
ce sont des êtres humains, plus humains parfois que Scott…
» (6)

A propos de sa principale thématique, le cinéaste
disait : « Tous les films avec Randolph Scott racontent
à peu près la même histoire, avec des variantes.
Un homme dont on a tué la femme recherche le meurtrier. Cela
me permet de montrer les rapports assez subtils entre un héros
qui s’enferme à tort dans sa vengeance et des hors-la-loi
qui, au
contraire,
essaient de rompre avec leur passé. Ce sont les rapports
les plus simples du western, mais aussi les plus essentiels.
» (7) Généralisation
quelque peu hâtive puisque le thème de la vengeance
ne peut s’appliquer qu’à trois des sept films
du cycle Scott. En revanche, un hors-la-loi souhaitant rompre avec
son passé est effectivement présent dans quasiment
chacun d’eux. Quand à son affirmation comme quoi «
Je ne crois pas avoir réussi un véritable portrait
de femme », il suffit de se replonger dans le cycle "Ranown"
pour se rendre compte à quel point Boetticher se sous-estimait.
Que ce soient Gail Russel dans Seven
Men from Now, Maureen O’Sullivan dans The
Tall T, Karen Steele dans Ride Lonesome
et Westbound, Valerie French dans Decision
at Sundown ou Nancy Gates dans Comanche Station,
le cinéaste leur a au contraire offert à toutes de
magnifiques personnages féminins qui ne sont pas uniquement
là pour meubler, mais qui au contraire participent grandement
au déroulement de l’intrigue tout en étant richement
décrits et beaucoup plus complexes que dans nombre d’autres
westerns plus célèbres. Mais nous en reparlerons plus
longuement au moment d’aborder les différents films
; sachez seulement pour l’instant que, pour le plus grand
plaisir du spectateur, Boetticher aimait non seulement les personnages
féminins à fort caractère mais aussi les belles
femmes plantureuses, les deux en une la plupart du temps. De même,
nulle part ailleurs que dans ses westerns, la photogénie
et la "cinégenie" du cheval n’auront été
aussi bien exploitées ; sa passion pour l’animal n’y
est pas étrangère et il faut bien se rendre à
l’évidence : peu d'acteurs peuvent se prévaloir
de chevaucher avec
autant
d’élégance que Randolph Scott, en quelque sorte
le "gentleman des cow-boys". Rarement aussi la géométrie,
les reliefs, les aspérités et les singularités
des différents paysages (les collines et les crêtes
tout particulièrement) n’auront été aussi
bien mis en valeur que par Boetticher ; les montagnes et paysages
californiens secs et rocheux de Lone Pine (que l’on retrouve
dans les quatre westerns écrits par Burt Kennedy), sont les
arènes d’affrontements extrêmement stylisés
et sont filmés avec une précision d’orfèvre.
Les cinq films du coffret, excepté peut être Buchanan
Rides Alone un peu à part, pourraient être
rapidement décrits tel que l’a fait Jean A. Gili dans
le n°455 de Positif datant de 1999 : « Une
rigueur de tragédie… Des épures linéaires
avec une sorte de suspense obtenu, non pas tant par les rebondissements
de l’action, que par l’attente des réactions
des personnages dont la psychologie est plus fouillée qu’il
n’y paraît au premier abord. » Car oui, contrairement
à ce qu’on a l’habitude de dire à propos
de la série B, l’action ne prime pas obligatoirement
au point d’évacuer toute réflexion et
approfondissement
de la psychologie des personnages ; les westerns de Boetticher en
sont les exemples les plus flagrants. La tension qui règne
dans ses films provient souvent, plus que des confrontations physiques
dans l’action, des relations qui lient les protagonistes ;
et notamment celles entre Randolph Scott et le chef des hors-la-loi
avec qui il doit faire un bout de route tout en sachant, l’un
comme l’autre, qu’il devra n’en rester qu’un
au final (ce qui ne sera d’ailleurs pas toujours vrai, je
vous laisse la surprise). Les "méchants" de Boetticher
sont souvent attachants et très loquaces contrairement aux
personnages impassibles et rigides qu’interprète Randolph
Scott ; le soir au coin du feu, un café à la main,
ce dernier, ne pouvant guère faire autre chose, se voit souvent
contraint d’écouter stoïquement les déblatérations
souvent intéressantes et touchantes du "bad guy"
qui l’accompagne. Aux travers de ces conversations, les deux
êtres se jaugent constamment jusqu’à se rendre
compte qu’ils possèdent énormément de
points communs et que, hormis le fait de ne pas avoir choisi la
même voie à un moment donné, ils se ressemblent
sur bien des points. L’éthique et le sens inflexible
de l’honneur de Randolph Scott se retrouvent souvent aussi,
même si à un degré moindre, chez ses adversaires
; nombreux étant ceux tombés dans le banditisme suite
à un malheureux concours de circonstances, dans le fond plus
influençables et intellectuellement limités que réellement
détestables.
Une autre constante totalement jouissive dans ce cycle westernien
(alors que bon nombre de films ultérieurs, et jusqu’à
aujourd’hui, "n’en finissent pas de finir")
: leur final qui se révèle toujours aussi inattendu
que rapide ; il faut avouer que cela fait énormément
de bien de se retrouver devant des films aux durées aussi
courtes que richement remplies. Nous n’avons pas le temps
de nous ennuyer et la chute a beau être parfois abrupte, elle
n’est jamais décevante : « La fin de mes
films est toujours très rapide. Jamais de discours. J’estime
que les derniers plans sont d’une importance capitale. La
plus grande erreur que l’on puisse faire, c’est de faire
traîner l’histoire pendant une demi-heure, à
la fin, alors que l’intrigue est terminée. Dans neuf
films sur dix, tout est terminé deux ou trois bobines avant
que l’on vous laisse rentrer chez vous… Quand j’arrive
à la fin, je n’ai absolument rien à rajouter.
Je veux en finir en vitesse et rentrer chez moi en espérant
que vous garderez un bon souvenir du film ; mais je ne vais pas
vous casser les pieds avec tout un tas de laïus. »
(7) Enfin, il ne faudrait
pas non plus oublier ce dernier élément très
important qu’on ne remarque pas nécessairement tout
de suite : ce constant humour sous-jacent avec dialogues laconiques
à la clé (dus, de l’avis même de Burt
Kennedy, à Boetticher lui-même), qui éclatera
au grand jour dans ce monument d’ironie qu’est Buchanan
Rides Alone.
Tout ce que nous venons d’évoquer fait qu’il
n’y a aucun doute quant au fait qu’aucun autre western
plus que ceux du cycle que Budd Boetticher tournera avec Randolph
Scott n’a autant influencé des cinéastes comme
Sam Peckinpah ou Sergio Leone. Ce "septet" représente
à merveille ce point d’intersection entre le classicisme
et le modernisme, un véritable "néo-classicisme"
comme l’avait décelé André Bazin voici
quasiment 50 ans. Après Sept
Hommes à abattre, produit par John Wayne et
sa compagnie Batjac, Harry Joe Brown prit le relais avec The
Tall T, ne changeant pas grand chose à une équipe
qui venait de gagner de la plus belle des manières.
Attention, je déconseille à ceux qui n’aiment
pas trop en savoir à l’avance sur les éléments
importants de l’intrigue d’un film de ne lire ce qui
suit qu’après les avoir visionnés. Pour faire
plus bref et plus actuel : attention, spoilers
à gogo !
L'HOMME DE L'ARIZONA (THE
TALL T)
1956, le plus lugubre, d’une étonnante
noirceur pour l’époque, celui du cycle comptant le
plus de tués et qui, peut-être pour cette raison, demeurera
inédit en France jusqu’en 1970. Interrogé sur
le sens du titre original, Boetticher a toujours affirmé
ne pas le savoir ; pourtant, d’après un quidam ayant
assisté au tournage, il s’avère que le premier
titre choisi avait été The Tall Terror, ce
qui aurait été tout à fait logique au vu de
l’insupportable tension morale qu’auront à subir
dans le courant du
film
les deux "survivants". Adapté de The Captives,
une courte nouvelle d’Elmore Leonard (3h10
pour Yuma, Jackie Brown…), l’histoire
de The Tall T est celle d’un brave éleveur
solitaire se rendant en ville acquérir un taureau. Ayant
perdu un pari, il doit se séparer de sa monture et rentrer
chez lui dans la diligence transportant également un couple
de jeunes mariés. Au premier relais, venant d’abattre
froidement les propriétaires des lieux, trois bandits les
attendent pour leur faire subir le même sort. Apprenant que
la jeune épouse, est une riche héritière, ils
préfèrent prendre tout le monde en otage dans l’espoir
de toucher une éventuelle rançon… Contrairement
à Seven
Men from Now), pas question ici de vengeance ou d'héroïsme
; le Pat Brennan de Randolph Scott est un homme simple, vieillissant,
éleveur solitaire et sans problèmes qui se retrouve
malgré lui embarqué dans cette histoire de prise d'otages.
S’il s‘agit du film le plus sombre de la série
(Pat Brennan voit se faire abattre
ses
trois seuls amis avant que le film n’atteigne la première
demi-heure !), le premier quart d’heure ne nous l’aura
fait guère deviner et nous étions loin de nous attendre
à un changement de ton aussi brutal. Alors que le début
bon enfant et presque guilleret se déroule avec nonchalance
(les dialogues décontractés entre Randolph Scott et
Arthur Hunnicut, l’histoire des sucres d’orge qu’un
enfant demande à Pat de lui ramener de la ville, le sourire
enfantin de Pat lorsqu’il pense pouvoir remporter un pari,
le rodéo raté et le "bain" forcé
qui s’ensuit, la séquence des chaussettes trouées
à force d’avoir trop marché...), le virage à
180° qui s’opère ensuite est assez sidérant,
la chronique se transformant d'une seconde à l'autre en un
ténébreux et angoissant cauchemar. Avant de retrouver
son impassibilité et son visage renfermé de circonstance,
Randolph Scott nous aura fait montre de ses dons réels pour
la comédie : « Je me suis aperçu -
raconta le cinéaste - qu’il avait le sens de l’humour.
Il ne savait pas du tout qu’il pouvait être drôle
» disait le réalisateur dans une interview du n°110
de Positif en 1969. Son interprétation est à
nouveau de tout premier ordre et contraste à merveille avec
la non moins fabuleuse performance de Richard Boone dans la peau
de ce redoutable chef de gang rêvant de jours paisibles et
qui doit malgré lui supporter son entourage de psychotiques,
personnage très différent, plus subtil et moins d’un
seul bloc que le précédent "méchant"
joué par Lee Marvin dans Seven
Men from Now.

Peu de personnages (neuf au total et une figuration par ailleurs
réduite au strict minimum), peu de décors si ce n'est,
au bout de 20 minutes, les uniques paysages désertiques et
rocailleux de Lone Pine (déjà utilisés dans
le film précédent), et une intrigue se déroulant
dans un laps de temps très limité : Boetticher invente
l’âpre théâtre westernien en plein air,
la scène étant cette arène de rochers et de
sable.
Les
principaux éléments constitutifs de cette "pièce"
sont une violence sèche et fulgurante (toujours en hors champ
- les cadavres dans le puits - ou en plans secs et brefs - la mort
d’Arthur Hunnicut, la tête de Skip Homeier arrachée
par un coup de fusil à proximité -), des relations
passionnantes entre les personnages de Randolph Scott et Richard
Boone qui semblent être les deux faces d’une même
personne, chacun d’eux pouvant aisément imaginer, en
se projetant sur l’autre, ce qu’il aurait pu devenir
s’il avait suivi une autre voie , un "bad guy" à
vous glacer les sang (Henry Silva, avec sa chemise rose et son rictus
démoniaque), une protagoniste féminine introvertie
et pathétique (interprétée par la "Jane"
de Johnny Weissmuller) que l'on croit au départ sacrifiée
par le scénariste avant que ce dernier la fasse intelligemment
évoluer dans une direction inattendue (ses relations avec
Randolph Scott sont fascinantes et atteignent une forte ambiguïté
lorsque l’homme, dans l’idée de la secouer et
la faire retrouver ses esprits, n’est pas loin de la violer),
et le style plastique et dynamique habituel du réalisateur
: longs plans d'ensemble en plongée sur l'immensité
des paysages au sein desquels évoluent les chevaux, scènes
d'action parfaitement maîtrisées… Si l'on ajoute
à tout cela un scénario très carré de
Burt Kennedy jouant sur l’épure des dialogues et des
situations, un score très réussi de Heinz Roemheld
(compositeur qui mériterait d’être sorti de l’oubli)
ainsi qu'une photographie belle et sobre de Charles Lawton Jr. qui
n’a pas besoin de filtres pour faire de la "belle image",
et on tient là encore un très grand western de Budd
Boetticher, qui ne paie pas de mine au premier abord mais qui se
révèle ensuite un parfait modèle de concision
et sans aucune graisse.

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DECISION AT SUNDOWN
1957, le plus intriguant quoique le moins connu du cycle. On quitte
les paysages secs et désertiques de Lone Pine pour aller
se cloîtrer en ville car, comme Rio
Bravo, il s’agit d’un western urbain, peut-être
le plus original qu’il m’ait été donné
de voir avec Le Cavalier traqué (Riding
Shotgun) d’André de Toth datant de 1954 et
déjà avec Randolph Scott. Ici, Bart Allison arrive
à Sundown avec une seule idée en tête : abattre
Tate Kimbrough, l'homme qui semble diriger la ville d’une
main de fer et
qu’il
recherche depuis maintenant trois ans. Au risque de se faire trouer
la peau à chaque minute et de mettre aussi en danger la vie
de son ami, il met tout en œuvre pour y arriver et ne veut
pas entendre raison. A priori rien que de très banal donc.
Même lorsque nous apprenons que la cause en est une femme,
sa femme qui l’aurait trompée avec Tate Kimbrough avant
de se suicider. Seulement voilà : même si Tate Kimbrough
se trouve avoir été le dernier à l’avoir
côtoyée, il est loin d’être le seul homme
avec qui elle semble avoir frayé alors qu’elle était
encore l’épouse de Bart. Le personnage de Randolph
Scott a été sans le savoir cocufié à
de très nombreuses reprises ; il n’a donc aucune raison
de
vouloir aveuglément se venger sur l’homme qu’il
a choisi d’abattre d’autant plus que c’est son
ex-femme, nymphomane, qui s’est jeté à son cou.
Il est clair que le scénario est loin d'apparaître
aussi conventionnel qu’on l’imaginait au départ.
Burt Kennedy n'était donc pas le seul garant de la perfection
des autres films du duo Scott-Boetticher puisqu'il n'est pas l’auteur
de ce chef-d'œuvre écrit par Charles Lang. Malgré
ce changement de scénariste, tous les personnages s'avèreront
une fois encore bien plus riches qu'ils ne le paraissaient de prime
abord. Randolph Scott interprète un homme obnubilé
par la vengeance au point de frôler la folie paranoïaque,
le "bad guy", malgré ses innombrables défauts,
se révèle vraiment attachant, et la réputation
de machisme du cinéaste est encore mise à mal car
les deux personnages féminins sont richement décrits
et ô combien importants pour le déroulement de l'histoire,
en plus d'être touchants. L’une des femmes, interprétée
par Karen Steele (Mme Boetticher à l’époque),
est la mariée à qui Bart a annoncé qu’elle
serait veuve le soir même et qui suite à cela, va se
mettre à réfléchir à sa situation ;
l’autre femme est une prostituée amoureuse du futur
marié, ce dernier semblant en retour éprouver pour
elle une grande estime et une amitié indéfectible
sans que sa future épouse en soit outrée. Le scénario
de Charles Lang et Budd Boetticher apparait d’une modernité
étonnante au sein d’un genre parfois déprécié
pour sa misogynie.

Unité de lieu (Randolph Scott ne sort pas d'une pièce
unique pendant quasiment trois-quarts d'heure), unité de
temps (l'histoire se déroule en moins d'une journée),
resserrement maximal du scénario, dépouillement de
la mise en scène (sans pour autant oublier un côté
spectaculaire bien présent dans les scènes d'action)
et thématique passionnante, la vengeance étant le
révélateur de la prise de conscience collective de
tous les habitants de la ville face à la violence du conflit
qui
se déroule sous leurs yeux ; la mauvaise conscience et la
honte finiront par céder la place à la rébellion
envers l’homme et ses sbires qui tenaient la ville sous leur
coupe… Gestion parfaite de l'espace (nous avons rapidement
l'impression de bien connaître la topographie de la ville),
beau travail du chef opérateur Burnett Gufey avec des cadrages
toujours aussi étonnants et précurseurs des westerns
des années 1960 (Sergio Leone entre autres), score encore
superbe et entêtant du décidément excellent
Heinz Roemheld, éclairs de violence parfois fulgurants pour
un western qui n'en oublie à aucun moment d'être intriguant
et intelligent, même parfois drôle, avec toujours un
profond
sens
de l'éthique (représenté principalement ici
par le personnage du docteur) qui fait honneur au cinéaste.
Enfin, aucun des innombrables seconds rôles, peu importe leur
temps de présence, n'est sacrifié. En plus d'être
techniquement parfait, le film démontre une nouvelle fois
l’irréprochable direction d'acteur de Boetticher. Randolph
Scott est grandiose et nous fait venir les larmes aux yeux lors
de la séquence suivant celle au cours de laquelle son ami
se fait tirer dans le dos ; mais on pourrait aussi le dire de Karen
Steele, Valerie French, John Archer et John Carroll, ce dernier
composant un "gentleman dictateur" vraiment charismatique,
un rôle qui aurait été comme un gant à
Clark Gable vingt ans plus tôt. Un chef-d'œuvre dont
le final n'a pas fini de nous hanter tellement il va à l'encontre
de celui d'un western conventionnel ou, plus globalement, traditionnel
: les détracteurs de Randolph Scott devraient pouvoir lui
reconnaitre à ce moment là un sacré talent,
ou tout du moins un certain courage pour avoir été
autant à l’encontre de ses personnages habituels, "lonesome
cow-boy" ambigu, au bord de la folie et repartant de Sundown
totalement dépressif ! Véritable catalyseur malgré
lui des peurs de chacun, s’il aura permis de réveiller
les consciences et faire retrouver le respect aux habitants de la
ville, lui, quittera cette dernière complètement lessivé.
Une "fable" atypique, constamment tendue et autrement
plus passionnante que High Noon sur un thème
dans le fond assez similaire.

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L’AVENTURIER DU TEXAS
(BUCHANAN RIDES ALONE)
1958, le plus iconoclaste, un film à l’ironie mordante
et qui confirme la richesse du cycle Ranown, loin de ne comporter
que des films interchangeables mais au contraire, malgré
leurs innombrables points communs, très différents
les uns des autres. Ici, Tom Buchanan, un mercenaire ayant participé
à la révolution mexicaine décide maintenant
de retourner dans son Texas natal pour s'y fixer. A la frontière
californienne, il a la mauvaise idée de s'arrêter dans
la petite ville d’Agry sous la
coupe
de la famille du même nom. Pour avoir pris la défense
d'un Mexicain venant de commettre un meurtre sur la personne du
fils du juge, il se trouve malgré lui emporté dans
un tourbillon de jeu de dupes entre les trois frères Agry
(le juge, le barman et le shérif) qui espèrent chacun
récupérer la rançon que le riche père
du criminel doit apporter en échange de la vie de son fils…
Autant les trois films précédents étaient tendus,
autant celui-ci s’avère détonant par son humour
dévastateur et sa dérision constante. J'ai évoqué
à plusieurs reprises une certaine filiation entre les westerns
de Boetticher et ceux de Leone. Alors que dans les autres films,
elle se situerait au niveau plastique (et plus encore à partir
des deux derniers films de la série, ceux en Cinémascope),
elle est encore plus flagrante ici mais cette fois plus dans le
fond que dans la forme. Charles Lang a
écrit
un scénario (avec l’aide de Burt Kennedy, non crédité)
qui, avant Yojimbo, aurait très bien pu
inspirer le réalisateur italien pour l'intrigue de Pour
une poignée de dollars. En effet le Buchanan de
Randolph Scott, comme "l'homme sans nom" de Leone, se
retrouve coincé entre deux camps qu'il va petit à
petit conduire à s'entretuer sauf que si Clint Eastwood agit
à dessein, Randolph Scott, ne comprenant rien à ce
qui lui arrive, provoque les choses presque sans s’en rendre
compte. De même que les deux autres films de la trilogie semblent
avoir subi une influence de ce final qui voit tout un petit monde
agité prêt à risquer sa vie pour s’approprier
une sacoche de dollars jetée au centre de la rue. Tout aussi
nonchalant que l’homme au poncho et au cigare mais beaucoup
plus naïf et dépourvu de tout cynisme, Tom Buchanan
prend tout à la légère et a constamment le
sourire aux lèvres, ce à quoi l’acteur ne nous
avait guère habitué et qu’il accomplit à
merveille. Malgré tout, il se fait presque parfois voler
la vedette par L.Q. Jones dans le rôle savoureux de Pecos
Hill, adjoint du shérif qui va choisir de passer dans le
camp de Buchanan pour la simple et unique raison qu’il est
Texan comme lui. Après qu’il ait placé son coéquipier,
qu’il vient de tuer, en haut d’un arbre pour qu’il
ne se fasse pas dévorer par les animaux, il lui adresse ces
mots de prière : « Lew, you always was a good guy.
But you did have your faults. Like cheatin' at stud. And emptyin'
my pockets when I was drunk…”, cette litanie se
poursuivant sous l’oeil amusé de Buchanan.

L'humour est donc sans cesse présent mais jamais forcé,
ne faisant jamais sombrer le film dans la lourdeur ou le burlesque
: à son origine, nous trouvons surtout le personnage décomplexé
de Buchanan et un comique de répétition (le barman
bedonnant et couard courant sans cesse d'un de ses frères
à l'autre suivant le vent, ballotté comme
une
balle de ping-pong ; les prisonniers constamment enfermés
et sortis de prison…). Même Howard Hawks dans ses films
les plus décontractés n’aurait jamais proposé
un tel dialogue : alors que Buchanan et son associé de fortune
(quelques heures auparavant, il était chargé de le
trucider) viennent de faire prisonniers leurs poursuivants, le second
demande au premier : « What're we gonna do now, Buchanan
? », ce à quoi Buchanan lui répond : «
Foist we take care of the hawses. Then I….. I don't know
! » avant de tourner les talons et passer hors champ.
Le raconter par écrit n’est peut-être pas très
drôle, mais voir à l’écran un Randolph
Scott (et son curieux chapeau trop petit) aussi "je-m'en-foutiste"
et inconséquent s’avère bougrement réjouissant.
Voir ensuite les prisonniers arriver à se dépêtrer
de leurs liens e
n
à peine 10 secondes nous semble alors bien plus drôle
que peu crédible, les deux séquences procédant
plus ou moins du même "humour ZAZ" avant l’heure.
A côté de cela, le scénario, rocambolesque à
souhait, est parfaitement bien mené, les scènes d'action
ne manquent pas de punch, la photographie de Lucien Ballard magnifie
les paysages, et l'interprétation est globalement excellente
que ce soit les premiers ou seconds rôles ; il s'agit vraiment
d'une constante du cinéaste que de faire vivre autant de
personnages sans en sacrifier un plus que l'autre. Parmi ceux-ci
nous trouvons Carbo interprété par Craig Stevens (le
futur Peter Gunn de Blake Edwards), tout de noir
vêtu, le seul habitant d’Agry-Town ayant l’air
loyal, Barry Kelley dans le rôle du shérif corrompu
ainsi que Peter Whitney dans celui du barman, sorte d’idiot
du village. Joel et Ethan Coen sembleraient avoir vu et revu ce
Buchanan Rides Alone tellement certains des personnages
de Blood Simple, Miller’s Crossing
ou Fargo font penser à ces trois là.
Certainement pas aussi parfait que la plupart des autres films du
cycle Ranown mais déconcertant, extrêmement jouissif
et fichtrement original par son ton. Après trois films aussi
sombres, voilà une bouffée d’air frais bienvenue
au milieu du cycle, bourrée de "punchlines" enthousiasmantes
!

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LA CHEVAUCHEE DE LAVENGEANCE
(RIDE LONESOME)
1959, le plus parfait, que ce soit au niveau scénaristique
que plastique, une sorte d’aboutissement de l’épure
et du style "boetticherien" alors que le cinéaste
utilise pour la première fois le Cinémascope avec
une maestria qui laisse pantois.
Entre
Buchanan Rides Alone et ce film ci, il y eut un
autre western distribué par la Warner, le plus conventionnel
du cycle quant à son scénario mais toujours aussi
captivant par sa mise en scène, et donc loin d’être
aussi mauvais que sa réputation le laisse entendre : Le
Courrier de l’or (Westbound). Ride
Lonesome raconte l’histoire de Ben Brigade, un "bounty
hunter", qui ramène à Santa Cruz, Billy John,
un meurtrier qu'il souhaite voir faire pendre. En cours de route,
ils croisent la route d'une femme dont le mari vient d'être
tué par les Indiens et de deux autres hors-la-loi intéressés
eux aussi par le criminel, une amnistie ayant été
promise à qui le livrerait à la justice. Ce petit
groupe est également suivi par Frank, le frère du
prisonnier qui, accompagné de son gang, souhaite délivrer
Billy John. Malgré tous ces dangers alentours, Ben semble
vouloir intentionnellement se faire rattraper par Frank… Une
intrigue apparemment limpide sauf que les motivations de chacun
ne sont pas forcément celles que l'on croyait au départ
; ceci est valable pour tous les protagonistes de ce western palpitant
mais d’un extrême dépouillement tourné
en à peine 12 jours. Comme pour The Tall T
dont il se rapproche beaucoup, nous y trouvons en tout et pour tout
à peine une dizaine de personnages, pas bien
plus
de chevaux, une cabane, une ruine et quelques paysages désertiques.
Mais contrairement à ce dernier, aucun prologue, on rentre
immédiatement dans le cœur de l’action, le film
débutant où bien d’autres se seraient terminés
: l’arrestation d’un hors-la-loi par un chasseur de
primes. A peine le générique terminé, on n’arrêtera
plus de s’extasier sur la maîtrise absolue des cadrages
(que ce soit pour les plans serrées ou plus larges), sur
les choix de montage et la grâce des mouvements de caméra,
travellings et panoramiques étant tous d'une beauté
à couper le souffle, notamment celui qui suit les cavaliers
discutant dans le désert en chevauchant alors que l’on
découvre en arrière-plan les Indiens se rassembler
derrière eux au sommet d’une dune. On retrouve aussi
ce savoir-faire unique dans les scènes d'action : l’attaque
du relais dévasté par les Indiens est un modèle
du genre, le mouvement donné à Boetticher à
cette séquence étant assez stupéfiant. Une
virtuosité formelle confondante et un panache constant qui
aboutissent à la séquence inoubliable du panoramique
horizontal sur l’incendie de l’arbre aux pendus (planté
tout spécialement au centre d’un lac asséché),
ce dernier étant la représentation de tout ce qui
hantait Brigade et de ce qu’il pouvait haïr.

Burt Kennedy signe ici son scénario le plus riche avec
une toujours aussi grande subtilité dans la caractérisation
psychologique de tous ses personnages vulnérables, ses conversations
coutumières autour du feu qui nous en
apprennent
beaucoup sur le caractère complexe de chacun, le laconisme
et l’humour habituels de ses dialogues (Carrie Lane : «
You don't seem like the kind that would hunt a man for money.
» -Ben Brigade : « I am »), et une originalité
de taille concernant le final : non seulement le duel annoncé
et attendu est désamorcé mais de plus Brigade laisse
partir ses "compagnons" de route avec la femme, préférant
la solitude à la prime et à une nouvelle histoire
d’amour. Une première version du scénario voyait
Brigade abattre Sam Boone, mais le cinéaste, en accord avec
son scénariste, décida de l'épargner en raison
de la sympathie pour le personnage dont Pernell Roberts (plus connu
pour son rôle d’Adam Cartwright dans la série
Bonanza) donne une interprétation
de tout premier ordre. Par son impassibilité (il a très
peu de répliques) et sa gestuelle, Randolph Scott semble
une fois encore annoncer "l'homme sans nom "de Leone et
Eastwood ; il est ici tout simplement magistral. Tous les seconds
rôles sont aussi richement décrits et l'on se surprend
à s'attacher presque à chacun d'eux, tout autant au
personnage féminin campé par la
magnifique
Karen Steele (Carrie Lane, objet de toutes les convoitises, y compris
celles des Indiens, mais dans le même temps fortement respectée
par chacun de par sa beauté et son caractère) qu'à
ceux de Sam Boone, Whit (premier rôle, un peu en retrait,
de James Coburn au cinéma) ou encore Billy John auquel James
Best apporte un relief inattendu. Heinz Roemheld signe à
nouveau un superbe score à la fois archétypal et d'une
profonde mélancolie et Charles Lawton soigne particulièrement
sa photographie ; même les nuits américaines sont magnifiques
et somme toute assez crédibles. Tout ceci pour en arriver
à ce célèbre final, assez sobre, qui peut se
vanter de faire partie des plus beaux de l'histoire du genre avec
ceux de 3h10 pour
Yuma de Delmer Daves et de Comanche Station.
Ride Lonesome atteint une sorte de perfection de
par la densité des caractères, un admirable scénario,
une interprétation en tout point remarquable et une mise
en scène paradoxalement à la fois dépouillée
et majestueuse. Un sens de l'épure rare et aujourd’hui
quasiment disparue, une facilité à aller à
l’essentiel tout en restant suprêmement intelligent.
L’un des plus purs chefs-d’œuvre du genre et, de
par sa conclusion, l’un des plus optimistes de son auteur
contrairement à celui qui suivra.

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COMANCHE STATION
1960, le plus ascétique, sorte de continuité du précédent
encore plus épuré et hiératique. En échange
d’armes et de tissus, Jefferson Cody obtient la libération
par les Comanches de Nancy Lowe, autrefois fait prisonnière
lors de l’attaque d’un convoi. En cours de route, ils
rencontrent un groupe de trois hommes qui souhaitent eux
aussi ramener la femme à son mari, ce dernier ayant promis
une alléchante récompense d
e
5 000 dollars pour la lui rendre morte ou vive. Au
sein de cette association de fortune, les tensions augmentent alors
qu'ils approchent de leur but d'autant plus qu'un groupe d'Indiens
est à leurs trousses… Rien qu'à la lecture de
ces quelques lignes, on peut remarquer de fortes similitudes entre
l'intrigue de Comanche Station et celle de Ride
Lonesome. Dans ces deux westerns jumeaux, on y trouve un
petit groupe de personnes disparates réunis pour la circonstance
qui doit en reconduire une autre à un endroit précis
tout en étant poursuivi par un autre groupe, ici des hors-la-loi,
là une tribu indienne. Encore un splendide scénario
de Burt Kennedy (qui affirme que le cinéaste s’y est
énormément impliqué aussi), qui opère
des variations sur des thèmes similaires d'un film à
l'autre, la différence principale étant que le final
poignant de ce film se révèle bien plus pessimiste
que celui du précédent ; Jefferson
Cody, comme Ben Brigade, se retrouve seul mais alors que Ben a enfin
pu évacuer ses démons et regagner sa sérénité,
Jefferson, mû par son idée fixe et
illusoire, doit partir de nouveau pour cette quête inaccessible
à la recherche de sa femme après qu’il ait
compris
qu’il ne pourrait pas remplacer cette dernière, probablement
morte, par celle qu’il vient de "rendre" à
son mari. Quant à ses "compagnons" de voyages,
ils auront tous été tués avant la fin du périple
alors que dans Ride Lonesome ils se dirigent tous
vers une vie enfin paisible. Hormis l’impassible Jefferson
Cody, homme de l’Ouest fatigué, s’accrochant
à ses rêves sans trop y croire, interprété
par Randolph Scott (le visage de plus en plus sévère
et buriné) avec toujours autant de classe et de charisme,
les autres parlent énormément de leurs regrets et
espoirs ; ils nous deviennent ainsi rapidement très familiers
et attachants, y compris celui interprété par Claude
Akins qui n’a pourtant pas vraiment le beau rôle. Les
trois bandits possèdent certaines valeurs morales et pensent
qu’avec la prime, ils pourront repartir de zéro tout
en étant conscients qu’il n’est pas facile de
survivre à cette époque dominée par la violence
; ils en feront les frais !
Malgré
ces longues plages de dialogue et la très courte durée
du film, le cinéaste a le temps de nous concocter quelques
splendides scènes d'action et de se laisser aller (peut-être
un peu trop cette fois) à filmer de longues minutes de chevauchées
à travers des paysages spectaculaires. Encore plus épuré
que tous ses autres films, quasiment ascétique de par sa
volonté à faire table rase de tout pittoresque, Comanche
Station est moins immédiatement jouissif que le
précédent mais son final poignant d’une profonde
humanité (le regard de Randolph Scott est aussi émouvant
que celui de Robert Forster à la fin de Jackie Brown)
fait vite oublier que l'on a failli s'ennuyer quelques secondes.
Nous ne l'aurions pas pu, d’ailleurs, devant une mise en scène
aussi rigoureuse et limpide, une partition aussi bouleversante de
Mischa Bakaleinikoff et des paysages austères aussi bien
utilisés (on y retrouve l’arbre aux pendus du film
précédent, mais cette fois au milieu d’une étendue
d’eau). Et Boetticher de conclure sur un travelling latéral
de presque une minute sur Randolph Scott à cheval en contre-jour
au fond d'un immense plan d'ensemble, qui disparait lentement pour
la dernière fois d'un des somptueux westerns de Budd Boetticher.
L'acteur ne remontera en selle que pour le sublime et crépusculaire
Ride
the High Country de Sam Peckinpah avant de mettre fin
à sa discrète, très belle et prolifique carrière.
Avant son baroud d’honneur à la fin de son dernier
film, il nous aura déjà montré dans Comanche
Station la rectitude morale de son personnage exemplaire,
véritable archétype du cow-boy hollywoodien mythique.
Alors qu’il discute en pleine nuit avec la femme qu’il
a délivrée des Indiens, elle lui demande : «
If you had a woman taken by the Comanche and you got her back...
how would you feel knowing ? » Jefferson répond
: « If I loved her, it wouldn't matter. » «
Wouldn't it ? » rétorque-t-elle. Sur quoi il termine
plus affirmatif et convaincu que jamais « No ma'am, it
wouldn't matter at all ! »

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« L’Ouest chez Boetticher n’est
pas cet espace mythique sur le sol duquel on peut lire, en lettres
de sang, la genèse d’une nation - et c’est sans
doute pour cette raison que son œuvre, encore aujourd’hui,
reste dans l’ombre. Boetticher est un homme modeste qui ne
s’occupe que de morale individuelle. Il abandonne aux autres
l’écriture de la grande Histoire » écrivait
Pascal Sennequier en 2003 dans le numéro de Positif
n°509. J’espère de tout cœur que ce coffret
sera l’occasion pour beaucoup de découvrir ce géant
du cinéma et de le faire sortir de l'anonymat relatif dans
lequel il demeure, écrasé par la réputation
d’autres cinéastes plus prestigieux (les génies
que sont aussi Howard Hawks, John Ford, Raoul Walsh, Anthony Mann
ou Delmer Daves), mais pas forcément plus importants dans
le genre.

(1) Amis américains,
Bertrand Tavernier, chez Actes Sud
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.