
Lam, Damouré et le fidèle apprenti Tallou parcourent
le Niger à la recherche de poulets dont ils aimeraient faire
le commerce. Au volant de Patience, une improbable 2CV bricolée
avec les moyens du bord, ils font de leur mieux, mais les tracas se
multiplient, les poulets se font rares, les autorités les surveillent,
le fleuve Niger est un rempart infranchissable et une mystérieuse
sorcière n’a de cesse de leur jeter des sorts.
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| Cocorico
Monsieur Poulet
Réalisé par Jean Rouch
Avec Damouré Zika, Lam Ibrahim
Dia, Tallou Mouzourane, Claudine, Baba Noré, Moussa Diallo…
Directeur de la photographie : Jean
Rouch
Scénario : Jean Rouch, Damouré
Zika et Lam Ibrahim Dia
Montage : Jean Rouch
Musique : Tallou Mouzourane
1974 - 93mn
16mm couleur
France / Niger
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"Ce
film a peut-être été le plus drôle à
faire. Lam avait proposé un documentaire sur le commerce
du poulet, nous décidons d’en faire un film de fiction
réalisé par Dalarou, nouveau réalisateur
multinational et tricéphal : Damouré
Zika, Lam Ibrahim Dia, Jean Rouch.
Nous avons été dépassés dans l’improvisation
par les incidents : la voiture de Lam n’avait ni freins, ni
phares, ni papiers. Ses pannes continuelles modifiaient sans cesse
le scénario prévu (…). Alors l’invention
était continuelle et nous n’avions aucune raison de
nous arrêter que le manque de pellicule ou le fou rire qui
faisait trembler dangereusement micros et caméras."
L’évocation par son créateur des conditions
de tournage de Cocorico ! Monsieur Poulet tient
autant de la profession de foi que de la simple anecdote de bonus
: même le plus narratif des films de Jean Rouch a toujours
revendiqué une approche documentaire. Et vice versa. Et c’est
peut-être dans Cocorico ! Monsieur Poulet
que s’affirme le plus son art de brouiller les pistes. Funambule
jonglant avec la réalité et l’imaginaire, le
cinéaste ne choisit jamais son camp, dans ce style qui n’appartient
qu’à lui : tournée caméra à l’épaule
à la façon d’un reportage, l’histoire
emprunte constamment des chemins de traverse, au propre comme au
figuré. De ce singulier mélange naît la fameuse
poésie Jean Rouch. Un geste de cinéma unique, que
les Editions Montparnasse, un an après un premier coffret
épatant déjà évoqué sur ces pages,
vous invitent à redécouvrir dans un second tome tout
aussi réussi.
Avec son générique écrit à même
la carrosserie de Patience, la 2CV déglinguée de Lam,
Cocorico ! Monsieur Poulet donne le ton dès
l’entame : le film va aller cahin-caha à travers le
Niger, avec toute l’application d’une épave tombant
en ruine sur les chemins de terre africains. Les méandres
du scénario sont ceux du fleuve Niger et des pistes empruntées
par les trois héros et leur voiture : façon road movie,
le film attaque une grande ligne droite, puis rapidement c’est
la brousse, et ses histoires qui se tricotent au fur et à
mesure des rencontres. Chaque virage est l’occasion d’une
nouvelle scène, une embûche qui relance la fiction,
qui remet de l’huile dans le moteur. Une minute de film. Deux
héros, Lam et Tallou… On se voit déjà
en leur compagnie, sur le siège arrière de leur morceau
de ferraille, pendant une heure et demie. Et voilà qu’on
s’est à peine attaché au duo que Damouré
entre en scène. Pourquoi ? Parce qu’il est là,
au bord de la route. C’est tout, et c’est une raison
bien suffisante.
« Alors tu vends des poulets ? Et c’est
intéressant, ça vaut le coup »
« Oui, oui, ça vaut le coup »
« Bon alors, voilà, je viens avec vous, on va chercher
ces poulets, et fonder une société »
Et ils furent trois…
Rouch et ses acteurs-co-scénaristes n’ont pas besoin
de plus de justifications - sûrement d’ailleurs ce brusque
changement d’intrigue tient-il plus de l’improvisation
sur le champ que d’une vraie élaboration scénaristique.
Bernard Surugue, collaborateur de Jean Rouch, expliquait que les films
de son ami étaient de ceux qui s’écrivaient le
matin, au petit-déjeuner, quand l’équipe réunie
discutait de ce qui allait se tourner dans la journée. Cocorico
! Monsieur Poulet est de cette étoffe, de ces films
improvisés et inventés sur le tas, qui semblent avancer
mus par leur propre énergie. Comme si le mouvement perpétuel
avait enfin été capturé sur pellicule : Rouch
l’avouait d’ailleurs lui-même, son film n’atteint
le mot fin que par manque de pellicule. Eût-il connu le numérique
que cet homme n’aurait simplement jamais arrêté
de tourner…
Ce parfum d’improvisation mêlée d’urgence
traverse le long-métrage. Mieux, il le porte. Et alors que
Cocorico ! Monsieur Poulet se coltine un sujet dont
la noirceur pourrait à priori évoquer Le Cauchemar
de Darwin (la faim, la misère et la survie par la
débrouille en Afrique), le film dégage une énergie
proprement renversante. Comme dans Jaguar, un délicieux
parfum anar’ transforme d'ailleurs la violence sociale de tout
un continent en une fable optimiste et chaleureuse : ici aussi, la
survie passe par quelques tours joués à la police ou
aux huiles de toutes sortes - un ingénieur français
ridicule, victime d’une entourloupe drolatique, l’apprendra
à ses dépens. Ici
aussi, solidarité et entraide ne sont pas des vains mots, qui
permettent de feinter les autorités, et de traverser le Niger
sans pont ni radeau. Ici aussi, l’humour est un carburant indispensable.
Grâce à l’énergie bouillonnante et si chaleureuse
de ses interprètes, Cocorico ! Monsieur Poulet
est léger comme l’air. Ses vannes constantes, ses délires
improvisés, les allusions scatos, le surréalisme onirique,
les costumes hilarants (la paire de lunettes de Lam ; Patience, véritable
"personnage" de cinéma) sont une petite révolution,
qui nous venge des discours lénifiants sur le continent africain.
Car comme toujours chez Rouch, on est loin des portraits misérabilistes
d’une certaine presse, loin aussi des (trop) bons sentiments
dont a longtemps souffert (et souffre encore) l’Afrique au cinéma
: à l’inverse du cinéma militant et un rien lourdingue
d’un Constant Gardener, Cocorico !
Monsieur Poulet n’a besoin d’aucun artifice.
Le film est au cœur de l’Afrique, au cœur de ce qu’elle
a de plus vrai. Ethnologue de formation, Rouch y a passé des
décennies, il en connaît les coins et les recoins, les
us et coutumes, les peuples, les langues… Et au milieu de cette
fiction de bric et de broc, c’est le documentariste qui reprend
discrètement la main. En quelques scènes époustouflantes,
dont une séquence d’exorcisme inoubliable (mais aussi
une très étrange et réussie scène de miroir,
où les héros croisent leurs doubles), le cinéaste
atteint des territoires inconnus, entre la réalité la
plus crue et un fantastique inédit. Les "sorcières"
croisées tout au long du film ne sont plus une simple création
artistique, une invention de scénaristes : Rouch les a déjà
filmées, dans des documentaires crus et réalistes (Les
tambours d’avant, Tourou et Bitti,
Bataille sur le grand fleuve). En cet instant magique,
le cinéma de Rouch s’affranchit de toute contrainte,
et rejoint avec majesté les rives d’un cinéma
que lui seul aura jamais atteintes.
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