Stanley Kubrick est né le 26 juillet
1928. Il s’est éteint le 7 mars 1999, tandis
qu’il livrait de justesse un montage de son treizième
film à la Warner.
Je vous invite à pénétrer ci-dessous,
le temps d’une lecture, dans l’univers de celui
qui est à mes yeux le plus grand cinéaste
du 20ème siècle, l’un des plus respectés
de la profession, de même que l’un des plus
maniaques, l’un des plus épris de perfection
: bref, l’auteur d’une des œuvres les plus
singulières et les plus fascinantes de l'histoire
du cinéma.
C’est à
l’orée des années 50 que Stanley
Kubrick fait ses débuts dans le monde du cinéma,
un monde qu’il ne quittera qu’à sa mort,
un demi-siècle plus tard.
Comme beaucoup de réalisateurs, Kubrick a débuté
avec des courts-métrages, dont Flying Padre
et Day of the Fight. Les deux sont des documentaires,
l’un sur un boxeur, l’autre sur un prêtre.
Dans certains de ses films ultérieurs, Kubrick adoptera
un style de mise en scène proche du documentaire,
comme dans la deuxième partie de Full Metal Jacket,
par exemple.
Son premier long-métrage, l’introuvable Fear
and Desire, date de 1953. Kubrick le réalise
avec très peu de moyens, s’occupant de tout
sur le tournage :
il est à la fois scénariste, réalisateur,
producteur, monteur, et directeur de la photo. Il faut savoir
qu’il n’a jamais suivi de cours sur la pratique
du cinéma. Il fait partie de ces gens autodidactes
qui ont tout appris sur le terrain. La seule expérience
technique que Kubrick a pu pratiquer avant de se lancer
dans la réalisation est celle de la photographie.
Il travailla dans ses jeunes années pour le magazine
Look et effectua des séries de photos extrêmement
réputées pour leurs qualités (en 1999,
un ouvrage regroupant de nombreux clichés du cinéaste,
datant des années 1946-50, a été édité).
Par la suite, Kubrick attachera d’ailleurs une importance
capitale à la photo de ses films.
La guerre est déjà le sujet de Fear and
desire : Kubrick s’attache à suivre un
groupe de soldats. Ils finiront par trouver une belle jeune
femme qu’ils captureront et brutaliseront. Nous ne
sommes pas très loin de la scène du viol au
début d’Orange mécanique.
Fear and desire n’a été que très
peu diffusé après sa sortie, et, à
la demande du cinéaste, il fut carrément retiré
de tout circuit commercial et interdit lors de rétrospectives
de son œuvre. Il a toutefois refait surface récemment,
preuve qu’il existe toujours des copies du film. De
plus, il faut signaler que Jan Harlan, dans son documentaire
Stanley Kubrick – A life in pictures, a inséré
un court extrait de ce premier film. Si l’on ajoute
à cela que certains biographes ont pu visionner cette
œuvre ‘fantôme’, il est désormais
évident que la disparition totale de Fear and
desire, malgré de nombreuses rumeurs, n’est
qu’une légende.
En 1955, Kubrick réalise Le baiser du tueur.
Très court (ce qui ne sera pas le cas de la plupart
des films suivants), ce deuxième essai est un polar.
Encore ici, Kubrick se charge de tout. La photo de son film,
particulièrement réussie, prouve déjà
son talent de technicien. L’histoire n’est pas
très originale, mais la maîtrise formelle de
l’ensemble fait oublier les imperfections et les approximations
de ce qui n’est encore qu’un ‘galop d’essai’.
A noter que la fin du film, optimiste, fera presque figure
d’exception dans la filmographie du cinéaste.
L’opinion du cinéaste sur Fear and desire
et Le baiser du tueur est la même dans les
deux cas : il a toujours jugé ses deux longs-métrages
assez maladroits. C’est en partie pour cette raison
qu’à compter de son 3e film, Kubrick ne tournera
plus que des adaptations de romans ou nouvelles.

C’est avec L’ultime Razzia (1956) que
Kubrick se fait réellement connaître et s’impose
comme un cinéaste prometteur. Ce polar est resté
une référence du genre, et aujourd’hui
encore est source d’inspiration (Reservoir Dogs
de Quentin Tarantino est un clin d’œil à
peine dissimulé au film de Kubrick). Ce long-métrage
marque également la première collaboration
Kubrick-Harris (James B. Harris va être le producteur
et associé de Kubrick jusqu’en 1963, année
où leurs routes se sépareront, Harris devenant
lui-même réalisateur).
En
1957, Kubrick enchaîne avec Les sentiers de la
gloire, d’après le roman de Humphrey Cobb,
basé sur une histoire vraie. On aurait pu imaginer
que le réalisateur se cantonnerait dans le polar
(c’était ce que laissaient présager
ses précédents films). C’était
mal connaître le personnage : il met ici en scène
un drame de guerre particulièrement réaliste
et dramatiquement très fort. Le film, peu glorieux
pour l’armée française (l’action
se déroule en 1916 pendant le premier conflit mondial),
sortira 18 ans plus tard dans nos salles (pour la petite
histoire, l’Allemande qui chante à la fin du
film deviendra l’épouse de Kubrick). Les
sentiers de la gloire constitue le premier ‘scandale’
dans la carrière du cinéaste. Ce ne sera pas
le dernier.
Après ce film, et pour la première fois depuis
ses débuts de réalisateur, Kubrick est ralenti
dans sa production, faute de trouver des financements suffisants.
Les négociations sont difficiles avec les studios,
d’autant que le duo Kubrick-Harris aspire à
une certaine indépendance et une liberté de
création. Ce ne sont pourtant pas les projets qui
manquent : The German Lieutenant (dont le scénario,
co-écrit par Kubrick, est disponible sur Internet),
Brûlant secret (d’après Stefan
Zweig), qui passionnera le cinéaste... James B. Harris
s’intéresse également à un roman
de Vladimir Nabokov, ‘Lolita’. Dans le même
temps, un tournage se profile pour Kubrick : La vengeance
aux deux visages, un western avec Marlon Brando dans
le rôle principal. Le cinéaste et l’acteur
collaborent étroitement à la préparation
de ce film, mais, comme cela arrive lorsque deux fortes
personnalités se croisent, ils ne tardent pas à
se brouiller, et Kubrick est purement et simplement viré
du projet. Du coup, c’est Brando lui-même qui
assurera la réalisation, signant ainsi son seul film
en tant que metteur en scène (film unique qui fera
date : il s’agit en effet d’un western très
réussi).
Tandis que James B. Harris essaie d’acquérir
les droits de ‘Lolita’, Kubrick est appelé
en 1959 sur le tournage de Spartacus. Le jeune
cinéaste, sans projet concret à l’horizon,
répond à l’appel, lancé par l’interprète
du rôle-titre, Kirk Douglas, déjà acteur
principal des Sentiers de la gloire.
Le comédien demande à Kubrick de remplacer
Anthony Mann, qui avait débuté les prises
de vue de cet ambitieux péplum. Cette expérience
va être déterminante pour la suite de la carrière
de Kubrick : il réalise sur le tournage de Spartacus
que faire un film dont il n’est pas le scénariste
et le maître d’œuvre (en l’occurrence,
Kirk Douglas, producteur de ce péplum, fut un ‘handicap’
pour Kubrick, occasionnant de fréquents conflits
artistiques) n’est pas un contexte qui lui convient
pour travailler. Une pléiade d’acteurs prestigieux
apparaissent dans le film (Laurence Olivier, Charles Laughton,
Tony Curtis, Jean Simmons), véritable super-production
qui raflera plusieurs Oscars, et éloignera définitivement
Kubrick du système hollywoodien traditionnel.
Stanley Kubrick s’exile en Angleterre pour tourner
Lolita, dont Harris a finalement obtenu les droits.
Réputé inadaptable, le roman de Nabokov est
pourtant transposé à l’écran
avec brio. Le film ne passe évidemment pas inaperçu,
du fait de son sujet scandaleux : l’histoire d’amour
d’un homme de quarante ans et d’une jeune fille
mineure. Kubrick réussit habilement à en dire
beaucoup sans franchir les limites de la décence.
C’est d’ailleurs ce que le cinéaste regrettera
le plus par la suite. Pour lui, Lolita aurait dû aller
plus loin, surtout dans les rapports entre la jeune fille
et son beau-père. Mais si l’on considère
son année de sortie, le film est déjà
bien ‘gonflé’.
C’est dans Lolita que Peter Sellers, acteur
de comédie surdoué, est pour la première
fois dirigé par Kubrick. Chacune de ses apparitions
est prétexte à un déluge de paroles
et à un jeu du déguisement hors pair... c’est
aussi avec ce film que la méthode Kubrick se met
en place : il choisit un roman digne d’intérêt,
travaille sur l’adaptation avec des scénaristes
ou des romanciers (Nabokov est crédité pour
le scénario de Lolita, bien que Kubrick
ait apporté un gros travail sur le script), puis
met en scène le tout avec soin. Ainsi, en 1962, la
carrière ‘personnelle’ de Stanley Kubrick
démarre vraiment, d’autant que Lolita
est le troisième et dernier long-métrage produit
par le duo Kubrick-Harris.
En 1963, Kubrick, désormais installé en Angleterre,
produit seul et réalise Docteur Folamour,
une satire féroce sur la guerre froide. Le film est
d’autant plus dérangeant que l’année
précédente, aux Etats-Unis, le climat fut
tendu à cause de la crise des missiles de Cuba. De
plus, rappelons que c’est le 22 novembre 1963 que
le Président John Kennedy est assassiné à
Dallas. Le moins que l’on puisse dire, c’est
que la production puis la sortie de Docteur Folamour
ont eu lieu dans un contexte politique assez agité.
Vu le contenu du film, le résultat ne pouvait en
être qu’encore plus dévastateur : un
général américain, paranoïaque
et à moitié fou, est persuadé que les
communistes ont organisé un complot contre les Etats-Unis,
et décide de lancer une attaque aérienne contre
l’URSS. Le film sombre peu à peu dans la folie
pure. De plus, les extraordinaires compositions de George
C. Scott et Peter Sellers (qui joue 3 rôles différents)
participent au côté loufoque de cette oeuvre
déconcertante, qui ose rire de situations dramatiques.
D’ailleurs, le réalisateur voulait au départ
traiter le film de façon sérieuse, mais il
s’est vite rendu compte que cela ne fonctionnait pas,
le résultat tombant dans l’absurde... du coup,
Docteur Folamour (au départ, un roman très
sérieux intitulé ‘Red Alert’)
est devenu une féroce satire de politique-fiction
avec le dénouement mémorable et ô combien
pessimiste que l’on connaît !
Après ce film, le dernier que le cinéaste
tourna en noir et blanc, ce fut le silence pendant 5 longues
années... le titre du prochain Kubrick était
pourtant connu, 2001, l’odyssée de l’espace,
mais l’anecdote est célèbre, les gens
ont fini par croire que ‘2001’ serait en fait
l’année de sortie du film !
C’est
que, pour la première fois depuis ses débuts,
Kubrick s’est engagé dans une oeuvre d’une
ambition rarement égalée à l’époque.
Après avoir écrit le scénario avec
le romancier Arthur C. Clarke (d’après sa nouvelle
‘La Sentinelle’), le réalisateur travailla
plusieurs années sur les effets spéciaux.
Le résultat est que cette fresque tour à tour
terrestre, lunaire et spatiale est d’une splendeur
visuelle époustouflante, le scénario défie
toute analyse, la musique classique se marie à merveille
avec la valse des vaisseaux dans l’espace.
A sa sortie, le film ne fut pas un succès colossal.
Le public fut probablement décontenancé par
cette oeuvre qui débute à la Préhistoire,
et s’achève dans le futur ! Mais avec le temps
et les reprises en salles, 2001 est devenu une
oeuvre incontournable, un classique de la science-fiction
(qui obtint l’Oscar des meilleurs effets spéciaux)
cité dans presque toutes les listes des plus grands
films de l’histoire du cinéma.
Désormais prêt à s’attaquer à
n’importe quel sujet ambitieux, Stanley Kubrick s’intéresse
dès la fin des années 60 à son légendaire
projet ‘Napoléon’. Fasciné par
ce personnage historique haut en couleurs, le cinéaste
accumule au fil du temps une masse impressionnante de documents
sur la vie de l’Empereur, et cela lui permet d’écrire
un long scénario. La préparation du film arrive
à un stade avancé, des photos de décors
potentiels sont rassemblées, les négociations
avec les producteurs sont lancées... Mais la MGM,
qui avait distribué 2001, ne veut pas soutenir
le film, la dernière oeuvre cinématographique
ayant mis en scène le célèbre Empereur
ayant subi un échec commercial retentissant. Napoléon
est donc repoussé, mais en aucun cas Kubrick ne renonce
alors à le mettre en scène...
En 1971, le cinéaste revient en force avec l’un
de ses films les plus puissants, tant d’un point de
vue narratif que d’un point de vue technique : Orange
mécanique. Le film sera rapidement retiré
des salles en Angleterre, et fait parler de lui partout
où il passe.
Pour la première fois, Kubrick, qui signe là
son film peut-être le plus original (au moins formellement),
écrit seul le scénario, adaptation du roman
de Anthony Burgess. Il produit le film pour la Warner, studio
qui aura le privilège de distribuer à partir
de cette date tous les films de Kubrick. Le réalisateur
filme lui-même les plans ‘caméra épaule’,
il supervise le montage, puis la promotion et l’affiche
du film. Le moindre détail qui touche de près
ou de loin ce nouvel opus est contrôlé par
Kubrick. Malcolm McDowell, qui interprète Alex, ne
se remettra jamais complètement de son rôle,
et son image restera toujours liée à celle
de son personnage. Tout le film baigne dans un climat d’extrême
violence : en 71, on n’avait jamais vu un tel déballage
d’images-choc, mais au-delà de cela, le message
de Kubrick reste toujours d’actualité aujourd’hui.
Une oeuvre majeure, maîtrisée, qui confirme
la place de Kubrick parmi les plus grands. Place qui ne
sera pas remise en cause par la suite, bien au contraire...
A partir des années 70, et jusqu’à la
fin de sa carrière, Stanley Kubrick va devenir de
plus en plus exigeant, et pousser son souci de perfection
jusque dans les moindres détails de la préparation
de ses films. De plus, sa liberté est sans limite
concernant la maîtrise et la gestion de ses projets,
la Warner ayant par contrat accordé à Kubrick
tous les moyens nécessaires pour mener à bien
un tournage, du moment que le scénario ait été
approuvé par le studio.
Après avoir de nouveau songé au projet Napoléon
(le cinéaste contacta même Jack Nicholson pour
lui proposer d’interpréter l’Empereur),
puis pensé à réaliser un film érotique,
Kubrick va finalement porter à l’écran
un vieux classique de la littérature britannique,
Barry Lyndon. Faut-il voir dans ce choix une ‘réponse’
à l’échec de sa nouvelle tentative de
tourner Napoléon ? Toujours est-il que ce long-métrage
prouve encore une fois l’éclectisme du cinéaste,
puisque c’est une fresque historique se déroulant
au 18e siècle que retrace le film. Ryan O’Neal
et Marisa Berenson en sont les acteurs principaux.
Chaque
plan de Barry Lyndon, minutieusement élaboré,
est une véritable splendeur, comparable à
des tableaux de maîtres. Il fut d’ailleurs reproché
à Kubrick le côté froid et contemplatif
de ses images, au détriment de l’aspect ‘vivant’
des personnages. Ce tournage aura été l’un
des plus longs du réalisateur : la multiplication
du nombre de prises, ajoutée à la maniaquerie
de plus en plus poussée du cinéaste auront
achevé de consolider sa réputation de perfectionniste.
Il ira jusqu’à filmer certaines séquences
en intérieur avec pour seul éclairage des
bougies (un objectif spécial mis au point par la
NASA aura été nécessaire pour photographier
correctement ces plans sophistiqués).
Quatre Oscars récompenseront le travail technique
sans précédent effectué sur Barry
Lyndon. Encore aujourd’hui, très peu de
films peuvent se vanter d’avoir atteint un tel niveau
de réalisme dans la reconstitution historique, et
Barry Lyndon est non seulement l’un des plus
beaux films de Kubrick, mais c’est aussi l’un
des plus beaux de toute l’histoire du cinéma.
Après ce travail long et minutieux, le cinéaste
va mettre 5 ans avant d’accoucher d’un nouveau
film. Plus les années passent, plus le projet Napoléon
devient une ‘Arlésienne’ dans le monde
du cinéma. Et comme à son habitude, Stanley
Kubrick va ‘frapper’ là où on
ne l’attend pas. Fidèle à son principe
de ne pas faire deux films qui se ressemblent, il adapte
un roman de Stephen King, maître de l’horreur
et de l’épouvante : Shining.

Il faut croire que Kubrick était destiné à
s’immiscer un jour dans le film d’horreur :
en effet, au début des années 70, il avait
été pressenti pour réaliser L’exorciste
(comme nous le savons, c’est William Friedkin qui
le porta finalement à l’écran). Kubrick
adapte le roman, avec Diane Johnson, de façon assez
libre (ce qui ne plaira pas à Stephen King). Ils
en tirent un scénario complexe, véritable
jeu de miroirs et de fausses pistes. Jack Nicholson, qui
attendait peut-être secrètement de jouer l’Empereur,
accepte le rôle principal de ce film, et va livrer
une composition hallucinante, qui apporte à elle
seule une bonne part de l’aspect terrifiant du film.
Citons ici l’image énoncée dans l’ouvrage
de Tavernier et Coursodon, 50 ans de cinéma américain,
qui rend vraiment hommage à Shining : ‘Esthétiquement,
le film est aux produits courants du genre ce qu’une
Rolls Royce est à une 2CV’. Tout est dit. La
mise en scène de Kubrick écrase tout sur son
passage : le travelling était peut-être la
figure de style préférée du cinéaste.
Avec ce film, cela devient une institution. A tel point
que le travelling est à Shining ce que la
violence est à Orange Mécanique.
Ne rappelons que les plans qui suivent Danny sur sa voiture
parcourant à toute vitesse tout un étage de
l’hôtel. Sans utiliser un déferlement
d’effets spéciaux, comme c’est souvent
le cas dans ce genre de production, Kubrick réussit
à installer un climat d’angoisse continuelle.
Le film sort en 1980, et remporte un succès conséquent.
Kubrick est passé dans un nouveau genre, le film
fantastique, et il a, comme chaque fois, fait mouche. Passer
derrière lui ensuite s’avère en général
très difficile. Beaucoup ont jugé Shining
comme étant un simple exercice de style de la part
du cinéaste, mais peu importe ses intentions premières
: le fait est qu’il a signé l’une des
œuvres majeures du genre.
Au début des années 80, Stanley Kubrick s’intéresse
pour la seconde fois à la science-fiction : il projette
de travailler sur l’adaptation d’une nouvelle
de l’auteur Brian Aldiss. L’histoire met en
scène une planète Terre recouverte par les
eaux et peuplée de robots. Le projet de Kubrick va
s’appeler A.I. (‘Intelligence Artificielle’).
Le cinéaste s’associe tout d’abord avec
Aldiss pour l’écriture du scénario.
Puis les deux hommes entrent en conflit : leurs visions
respectives de l’histoire divergent de plus en plus.
La rupture est inévitable.
Kubrick décide alors de passer à autre chose.
C’est curieusement la guerre du Viêt-nam qui
l’emporte : Le Merdier, roman de Gustav Hasford, va
devenir à l’écran le douzième
opus du Maître, Full Metal Jacket.
Kubrick reconstitue le Viêt-nam dans la banlieue de
Londres. Depuis longtemps déjà, il ne s’éloigne
plus de chez lui pour tourner ses films. Le recrutement
des acteurs se fait par visionnage de K7 vidéos envoyées
par les intéressés. Lee Ermey, militaire de
profession, est engagé comme conseiller technique
sur le film. Il se retrouve bientôt dans le rôle
du sergent-instructeur dans la première partie du
film.
Dans Full Metal Jacket, la violence de certaines
scènes est d’un réalisme impressionnant,
et le style documentaire de la seconde partie du film renforce
le caractère réel des situations.
Le film sort en 1987, et, fait curieux, Kubrick, qui fonctionne
généralement en marge de ses collègues
cinéastes, a porté son intérêt
sur un sujet appartenant d’une part à un genre
qu’il a déjà abordé, le film
de guerre (même s’il est vrai que Full Metal
Jacket est assez éloigné des Sentiers
de la gloire), d’autre part, la guerre du Viêt-nam
a été traitée récemment par
d’autres réalisateurs : Michael Cimino (Voyage
au bout de l’Enfer) et Francis Ford Coppola (Apocalypse
now) à la fin des années 70, puis Oliver
Stone (Platoon), qui a précédé
Kubrick d’un an seulement. Même un film comme
Le maître de guerre (1986) de Clint Eastwood,
s’avère être très proche de Full
Metal Jacket, au moins dans sa structure. Toujours
est-il que, comme d’habitude, le nouveau Kubrick ne
passe pas inaperçu. Son film fait date dans le genre.
Pour l’anecdote, il faut signaler que c’est
la propre fille de Kubrick, Vivian, qui a signé,
sous le pseudonyme d’Abigail Mead, la musique originale
du film (c’était déjà elle qui
avait filmé le Making Of The Shining, un
des rares documents montrant son père en tournage).
Après ce 12e film, Stanley Kubrick entre dans la
plus longue période d’inactivité de
sa carrière : 12 ans séparent en effet ses
deux derniers films, et il n’est pas facile de reconstituer
ce sur quoi il travailla durant cette longue période.
Le cinéaste effectue tout d’abord un retour
en arrière, pour se replonger dans le projet A.I.
On parle également d’une adaptation du magnifique
roman de Patrick Süskind, Le Parfum. Le second projet
est apparemment assez vite abandonné (hélas
!). Pour ce qui est de A.I., on commence à
le voir comme un ‘second Napoléon’.
Au début des années 90, pourtant, Kubrick
semble enfin avoir trouvé un sujet ‘tournable’
: l’histoire d’un petit garçon, accompagné
d’une jeune femme, qui traverse la Seconde Guerre
Mondiale. A l’origine, il s’agit d’un
roman de Louis Begley, ‘Une éducation polonaise’,
que le cinéaste va rebaptiser Aryan Papers.
Des repérages sont effectués en Europe de
l’Est, et le projet prend vraiment une bonne tournure,
à tel point que la presse spécialisée
annonce le tournage imminent du nouveau film de Kubrick.
Mais au même moment, Steven Spielberg annonce qu’il
prépare La liste de Schindler, et Kubrick
se persuade alors que les deux films vont se ressembler.
Peut-être se doutait-il également – et
surtout – que Spielberg sortirait Schindler
bien avant que lui-même n’achève Aryan
Papers. Du coup, ce dernier projet passe à son
tour à la trappe.
Les rumeurs sur A.I. continuent de courir, mais
Kubrick, en perfectionniste averti, préfère
semble-t-il attendre que les effets spéciaux progressent
encore (un bond en avant est justement fait en 1993 avec
Jurassic Park de Spielberg (encore lui !).
Puis c’est le silence radio jusqu’en 1996, date
à laquelle un communiqué de la Warner nous
apprit ce qui suit : ‘Stanley Kubrick va produire
et réaliser Eyes Wide Shut pour Warner Bros,
avec Tom Cruise et Nicole Kidman… une histoire de
jalousie et d’obsession sexuelle…le tournage
aura lieu à Londres. A.I. suivra Eyes
Wide Shut’.
C’était donc officiel, Kubrick reprenait enfin
la caméra, après neuf ans d’absence.
Il
s’est dit que Eyes Wide Shut était
un film qui trottait depuis longtemps dans la tête
du cinéaste, peut-être à cause des nombreuses
rumeurs qui couraient à propos d’un vieux projet
de film érotique que Kubrick avait envie de porter
à l’écran. Toujours est-il que le tournage
débuta dans les derniers mois de l’année
96. Mais ce que personne ne savait encore, c’est que
le film allait devenir une véritable croisade pour
ses participants. L’acteur Harvey Keitel quitta purement
et simplement le plateau, remplacé par le cinéaste
Sydney Pollack (depuis longtemps ami de Kubrick). Tom Cruise
fut rappelé bien après la fin officielle des
prises de vue. Il devait retourner certaines scènes,
et la comédienne Jennifer Jason Leigh, qui était
engagée sur un autre tournage et ne pouvait donc
plus revenir sur celui de Kubrick, fut purement et simplement
rayée de la distribution et remplacée par
une autre actrice.
Au final, le film détient le record du plus long
tournage de l’histoire du cinéma avec quinze
mois de durée effective. Après de nombreux
délais non respectés et des rumeurs plus absurdes
les unes que les autres, une date de sortie du film fut
définitivement arrêtée : le 16 juillet
1999 aux Etats-Unis. Puis le 15 septembre, Eyes Wide Shut
sortirait en France.
Le dimanche 7 mars 1999,
tandis que la fin de l’ultimatum se rapprochait à
grands pas, le drame s’abattit sur le monde du 7e
Art : Stanley Kubrick décédait chez lui, apparemment
dans son sommeil. Il allait sur ses 71 ans.
Par un heureux hasard, le cinéaste venait juste d’achever
le montage de son film, qu’il avait fait visionner
à Tom Cruise et Nicole Kidman, ainsi qu’aux
dirigeants de la Warner, et il avait même fourni une
bande-annonce.
Le film sortit comme prévu, et les critiques se défoulèrent
: l’argument négatif principal fut que le film
n’était pas à la hauteur de l’attente
et de la réputation du cinéaste. Il est évident
qu’à force de se gargariser entre eux de leurs
propres inepties au sujet du film, les journalistes furent
inévitablement déçus. D’autant
qu’Eyes Wide Shut est un film a priori difficile
à aborder : d’une durée de 2 heures
40, le rythme est très lent (comme souvent avec Kubrick).
Cette dernière oeuvre, qui ne ressemble à
rien de ce qu’il avait fait auparavant, est difficile
à classer dans un genre précis, contrairement
à la plupart des autres opus du Maître. Une
nouvelle fois, Kubrick prouvait ainsi une capacité
de renouvellement rare dans la profession.
A l’enterrement de Stanley Kubrick, des personnalités
du cinéma étaient présentes : Tom Cruise,
Nicole Kidman, Steven Spielberg (réalisateur qui
aurait pu selon toute vraisemblance travailler avec Kubrick
sur A.I. si le destin en avait décidé
autrement).
Stanley Kubrick est rentré de son vivant dans la
légende, et est devenu un mythe du cinéma
depuis son décès. Ce qui compte, c’est
qu’il reste vivant pour tous les cinéphiles
grâce à son œuvre, certes peu dense par
sa quantité, mais d’une grande richesse et
d’une immense ampleur par ses qualités.

Un dossier de John
Anderton