En
1935, Darryl F. Zanuck achète les droits des Croix
de bois, film français réalisé par
Raymond Bernard trois années plus tôt. Adapté
d’un roman de Raymond Dorgelès, le récit décrit
le quotidien des tranchées pendant la Première Guerre
mondiale. La qualité de la mise en scène de Bernard
(et notamment la reconstitution des batailles) impressionne Zanuck
qui souhaite en produire un remake dans lequel il insèrerait
certaines séquences issues du montage original. Le producteur
soumet son projet à Howard Hawks qui, en l’espace d’une
année, a réalisé Ville sans loi
(1935) et Brumes (1936). Non rassasié par
ces projets successifs, Hawks se dit intéressé et
accepte d’en assurer la mise en scène à condition
que son ami et écrivain William Faulkner prenne en charge
l’écriture. Le studio accepte laissant le romancier
s’emparer librement de l’oeuvre de Dorgelès,
qu’il va teinter d’une "romance à trois"
inspirée de son script de Après nous le déluge
(Hawks, 1933) rédigé quelques années plus tôt
pour la MGM. Mais son adaptation des Croix de bois
est assez romanesque et ne correspond pas tout à fait aux
attentes de la Fox. Zanuck sollicite alors Nunnally Johnson qui
intervient comme "script doctor". Johnson, qui est déjà
l’un des producteurs du film, se penche sur le travail de
Faulkner et le modifie jusqu’à satisfaire pleinement
les exigences du directeur de la Fox. Le tournage a lieu pendant
les mois de février et mars 1936 dans des conditions rendues
difficiles par la rudesse de l’hiver. Néanmoins, les
délais sont respectés et le film sort sur les écrans
en juin. Le succès public est au rendez-vous et les critiques
sont élogieuses.
Aujourd’hui, lorsque les cinéphiles évoquent
la filmographie d’Howard Hawks, ils abordent un territoire
d’une richesse inouïe. Chez Hawks, les chefs-d’œuvre
sont légion et offrent un merveilleux terrain d’investigation
cinématographique : La
Rivière rouge, Rio
Bravo,
Seuls les anges ont des ailes, Hatari,
Sergent York,
L’Impossible Monsieur Bébé,
La Dame du vendredi,
La Captive aux yeux clairs,
Le Port de l’angoisse
et Le Grand sommeil constituent une liste à
peu près exhaustive des grands incontournables du cinéaste.
Mais derrière tous ces films entrés au Panthéon
du septième art, il reste quelques œuvres, moins connues,
mais ô combien admirables. Parmi celles-ci, Les Chemins
de la gloire tient une place particulière. Sans
grande originalité dramatique ni vedette en tête d’affiche,
et offrant de surcroît une vision excessivement sombre des
évènements de 14-18, le film n’a manifestement
pas les ingrédients d’un succès ! Pourtant,
Howard Hawks signe ici une œuvre très aboutie et profondément
marquée de son empreinte.

La dramaturgie des Chemins de la gloire est construite
autour d’un triangle amoureux sur fond de Première
Guerre mondiale. Au début du récit, on retrouve une
situation redondante dans le cinéma de Hawks : un homme d’expérience
est confronté à un jeune ambitieux. L’entente
paraît cordiale jusqu’à ce qu’une femme
vienne envahir leur amitié et y semer la confusion. Comme
le rappelle Vecchiali lors de son intervention dans le DVD édité
par Opening, « Hawks a toujours rêvé de mettre
en scène une histoire
d’amour
entre deux hommes qu’une femme viendrait perturber. »
Chez Hawks, la femme est un élément rebelle mais,
contrairement à ce que certains peuvent affirmer, elle n’est
jamais le prétexte d’un discours machiste. Bien au
contraire, la femme "hawksienne" est toujours dotée
d’un tempérament hors norme et d’une forte capacité
d’adaptation aux différentes situations qu’elle
doit affronter. En venant rompre l’équilibre qui règne
au sein du groupe de mâles, elle pousse ces derniers à
s’extraire d’une forme d’immaturité pour
mieux les projeter vers un épanouissement adulte. Auprès
de la femme, le héros prend conscience de ses forces, de
ses faiblesses et devient un homme. Dans Les Chemins de
la gloire, Monique Lacoste est évidemment cet élément
étranger au groupe, une sorte d’archétype de
la figure féminine que Hawks ne cessera de décliner
tout au long de sa carrière. D’une beauté insolente,
souvent vêtue de robes noires mettant en valeur sa silhouette
longiligne, le personnage interprété par June Lang
annonce déjà les femmes fatales des années
40 et 50. Mais contrairement aux films noirs, elle pénètre
un territoire où seuls les hommes ont leur place. La guerre,
ses tranchées et ses horreurs n’ont rien de bien féminin
et, à la lecture du scénario, on peine à
croire
que ce personnage pourrait y jouer un rôle réaliste.
Mais Hawks n’a que faire du réalisme et, à partir
du moment où Monique Lacoste apparaît sur l’écran,
il la met en scène comme un parfait intrus au décor.
Hawks pousse le vice jusqu’à la rendre inadaptée
à son travail d’infirmière : au sein de l’hôpital
où elle exerce, sa tenue (une robe en tweed très proche
du corps dotée d’une large ceinture) détonne
tandis que ses gestes paraissent maladroits. Certains critiques
se sont moqués de l’accoutrement et de l’attitude
du personnage de Monique lors de ces scènes. On a également
critiqué le jeu de June Lang (non dénué de
reproches cela dit !) ou la direction artistique de Hawks, pourtant
il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une volonté
farouche du cinéaste de caractériser son héroïne,
une étrangère modèle !
Outre ce personnage féminin éminemment hawksien, les
deux héros masculins sont également ancrés
dans l’univers du cinéaste. Warner Baxter incarne le
Capitaine Paul Laroche, un soldat d’expérience obsédé
par l’action. A l’instar de John Wayne dans La
Rivière rouge, il ne vit que pour atteindre
son but. Si Wayne devait mener son troupeau au-delà de la
rivière rouge, March doit conduire ses hommes sur le front
et gagner du terrain sur les lignes ennemies. Sans état d’âme,
il impose à son bataillon de rester cloîtré
dans un abri que les Allemands menacent de dynamiter et n’hésite
pas à exécuter un de ses soldats à l’agonie
! A ses côtés, le Lieutenant Michel Denet, interprété
par Fredric March, incarne la jeunesse et la relève. Même
si les deux hommes n’en viennent jamais à l’opposition
frontale (à la différence de Wayne et Clift dans La
Rivière rouge), ils sont rivaux. Denet est apprécié
des soldats, fait preuve d’une grande bravoure, et menace
la position de mâle dominant de Laroche. Cette lutte se cristallisera
autour de Monique Lacoste que les deux hommes convoitent. [SPOILER]
Lorsque Laroche perd la vue et comprend les sentiments de Monique
pour Denet, il s’incline. Mais chez Hawks, un homme qui s’abaisse
est un homme mort. Victime d’une forme d’impuissance,
Laroche finit par choisir le sacrifice, laissant définitivement
sa
place à Denet. Laroche mort, Denet peut enfin jouir de son
amour pour Monique et devient le nouveau Capitaine du bataillon.
Afin d’illustrer cette transformation, Hawks filme Denet en
train de tenir un discours aux nouvelles recrues. Le costume, l’attitude
et les mots de Denet sont exactement les mêmes que ceux prononcés
par Laroche au début du film : la boucle est bouclée
et les hommes ont beau se renouveler, ils ne servent, au final,
qu’à rejouer le même drame. [FIN
DU SPOILER] De ce cycle empreint de fatalisme, émerge
une évocation pour le moins sombre du conflit et à
l’exact opposé de celle délivrée dans
Sergent York.
Néanmoins, les idées développées ici
paraissent plus en phase avec la conception du monde d’Howard
Hawks et notamment son rapport à la mort.
D’autres personnages viennent vivre et mourir sur Les
Chemins de la gloire. Hawks les met en scène au
sein d’un groupe dont il décrit le fonctionnement avec
une remarquable justesse : lorsqu’il filme les hommes sur
le front, il réussit à capter la chaleur qui règne
au sein de leur union. Que ce soit les dialogues, les regards ou
les gestes, tout sonne profondément juste dans sa mise en
scène. Une des forces du cinéma d’Howard Hawks
réside dans sa capacité à mettre en avant les
forces et faiblesses de chacune des personnalités afin de
montrer en quoi elles concourent à la force du groupe. A
l’image du trio de Rio
Bravo ou de la joyeuse bande de Hatari,
les individualités décrites dans Les Chemins
de la gloire font preuve de solidarité et insufflent
une véritable dynamique au bataillon. Tandis que Wayne, Dean
et Brennan viennent à bout d’une bande de malfaiteurs
dans Rio Bravo,
le Capitaine Laroche métamorphose son régiment en
une terrible machine de guerre. Lors de la scène de l’attaque
à la grenade,
Hawks
montre ces hommes qui avancent avec méthode et sans la moindre
hésitation. La mécanique est alors parfaite et le
mouvement qui en découle incarne ce besoin vital d’aller
de l’avant chez Howard Hawks. Au sein du groupe, notons une
personnalité à part : Lionel Barrymore qui interprète
le père du Capitaine Laroche. Trop âgé pour
faire partie des troupes, il se maquille afin de paraître
plus jeune et de rejoindre le régiment commandé par
son fils. Il apporte à la fois une des touches d’humour
du film (le jeu de Barrymore y est pour beaucoup), mais également
une belle part d’émotion lors de son sacrifice (sublime
scène où il conduit son fils devenu aveugle). Cette
personnalité est, elle aussi, récurrente dans l’art
de Hawks : on retrouve chez cet homme handicapé une caractérisation
extrêmement proche de celle de Walter Brennan ("Stumpy"
dans Rio Bravo)
ou encore de Red Buttons (Hatari).
Si cette galerie de personnages permet au cinéaste d’exposer
un univers très personnel (qu’il répètera
avec de plus en plus de conviction tout au long de sa filmographie),
Les Chemins de la gloire n'est pourtant pas dénué
d’originalité. Dans la carrière du cinéaste,
ce film marque notamment sa rencontre avec Gregg Toland. Célèbre
pour son travail sur Les Hauts de Hurlevent (William
Wyler) pour lequel il obtient un Oscar, Les
Raisins de la colère (John Ford) et Citizen
Kane (Orson Welles), le directeur de la photographie
retrouvera Hawks à deux reprises pour Le Vandale
l’année suivante et Le Banni en 1943.
Par ailleurs, Toland est à l’origine d’inventions
techniques dont le processus dit "deep focus" qui permet
d’accroitre considérablement la profondeur de champ
d’un plan. Ce technicien de génie, qui fut pendant
plusieurs années le mieux payé de la profession, fait
la connaissance de Hawks par l’intermédiaire de Darryl
Zanuck. Sur Les Chemins de la gloire, il apporte
tout d’abord son savoir-faire technique
en
intégrant des plans de combats issus des bobines des Croix
de bois avec maestria. Ainsi, les images filmées
par Raymond Bernard se mêlent à celles de Hawks sans
la moindre rupture d’éclairage. Par ailleurs, Gregg
Toland impose un style marqué par l’expressionnisme
allemand : en jouant sur les contrastes et en utilisant parfois
des lumières concentrées, il offre au film une identité
visuelle splendide qui anticipe le film noir. Son approche artistique
rejoint ainsi celle de Hawks, et atteint son paroxysme dans une
séquence inoubliable où June Lang observe le lieutenant
Laroche dormir : tandis que ce dernier est au repos dans un canapé,
la belle Monique s’assoit et le couve du regard. Vêtue
d’une robe noire, elle agrippe les montants du fauteuil et
prend une posture féline. Eclairée d’un rai
de lumière diagonal, son regard sauvage charge l’image
d’érotisme et laisse le spectateur pantois devant tant
de féminité…
Les Chemins de la gloire permet donc à Hawks
de remporter un beau succès public et d’imposer un
univers artistique qu’il continuera à explorer tout
au long de sa carrière. Si le film n’a pas le clinquant
de ses plus grands succès, il offre cependant une vision
d’auteur absolument passionnante. Certes, les noms de Bogart,
Wayne, Monroe ou Grant ne sont pas à l’affiche, les
moyens techniques sont moindres, mais le style n’en demeure
pas moins présent et percutant. Evidemment, il sera facile
aux détracteurs de venir mettre le doigt sur les défauts
inhérents à une telle production. Mais en s’associant
à Faulkner et Toland, Howard Hawks signe ici un petit bijou
brut, non dénué d’aspérités, mais
dont l’originalité continue de rayonner à travers
les âges.