Big Boss : Nouvellement émigré en Thaïlande, le jeune Chen se fait embaucher dans une fabrique de glace. Suite à la disparition inexpliquée de plusieurs ouvriers, il va découvrir que l'usine n'est qu'une couverture pour écouler de la drogue, les trafiquants n'hésitant pas à supprimer les curieux...

La Fureur de vaincre : À l'époque de l'occupation japonaise, Chen Zhen fait son retour dans la concession internationale de Shanghai. Son arrivée coïncide avec l'enterrement de son maître, mystérieusement décédé peu de temps après avoir relevé le défi d’une école japonaise. Ivre de colère, le disciple décide de mener l'enquête, seul contre tous...






La Fureur du dragon :
Tang Lung débarque à Rome pour prêter main-forte à sa famille dont le restaurant est convoité par la mafia locale. Grâce à ses aptitudes au kung fu, il parviendra à tenir tête aux nombreux assaillants envoyés contre lui...

Le Jeu de la mort : Vedette du cinéma hongkongais, Billy Lo doit faire face aux pressions de la pègre qui veut le faire payer pour sa protection. Laissé pour mort lors d'une dernière tentative d'assassinat, il va oeuvrer dans l'ombre pour régler définitivement leur compte à ces truands...

Big Boss
(The Big boss/Tang shan daxiong)
Réalisé par Lo Wei
Avec Bruce Lee, James Tien, Lee Kwan, Han Yin Chieh, Maria Yi, Anthony Lau, Lam Ching Ying
Scénario : Lo Wei, Ni Kuan
Photographie : Chen Ching Chu
Chorégraphies : Han Yin Chieh
Musique : Wan Fu Ling, Joseph Koo
Une production Golden Harvest
Hong Kong - 95 mn - 1971

La Fureur de vaincre
(Fist of fury/Jingwumen)
Réalisé par Lo Wei
Avec Bruce Lee, James Tien, Nora Miao, Maria Yi, Tien Feng, Lee Kwan, Anthony Lau, Wei Ping Ao, Robert Baker, Lo Wei
Scénario : Lo Wei, Ni Kuan
Photographie : Chen Ching Chu
Chorégraphies : Han Yin Chieh, Bruce Lee
Musique : Wan Fu Ling, Joseph Koo
Une production Golden Harvest
Hong Kong - 102 mn - 1972

La Fureur du dragon
(The Way of the dragon/Meng long guo jiang)
Réalisé par Bruce Lee
Avec Bruce Lee, Nora Miao, Chin Ti, Anthony Lau, Unicorn Chan, Huang Chung Hsin, Wei Ping Ao, Chuck Norris, Robert Wall, Wong In Sik
Scénario : Bruce Lee
Photographie : Tadashi Nishimoto
Chorégraphies : Bruce Lee
Musique : Joseph Koo
Une production Golden Harvest/Concord
Hong Kong - 95 mn - 1972

Le Jeu de la mort
(Game of death)
Réalisé par Robert Clouse, Sammo Hung, Bruce Lee
Avec Tai Chung Kim, Yuen Biao, Gig Young, Colleen Camp, Hugh O'Brian, Mel Novak, Dean Jagger, Robert Wall, Dan Inosanto, Kareem Abdul-Jabbar, Bruce Lee
Scénario : Bruce Lee, Jan Spears
Photographie : Godfrey A. Godar
Chorégraphies : Bruce Lee, Sammo Hung
Musique : John Barry
Une production Golden Harvest/Concord
Hong Kong - 96 mn - 1978

Une combinaison jaune à bandes noires, une paire de nunchakus, des cris de fauve et une lueur de défi dans les yeux. Bruce Lee semble aujourd'hui figé dans le cadre étroit de sa légende, élevé au rang d'icône par un destin exemplaire et tragique. N'en fit-on pas un James Dean chinois ? Ses films ont profondément marqué plusieurs générations de spectateurs, au point de rendre caduque tout jugement sur leur qualité intrinsèque. En ce qui nous concerne, la découverte de cette mémoire du cinéma est relativement récente, et ne doit rien aux mythiques VHS de René Château vidéo. Nous avions la prétention d'aborder avant tout ces oeuvres pour elles-mêmes, mais il nous faut bien convenir que les critères d'appréciation habituels auront finalement peu de place. L'intérêt de ces films est véritablement ailleurs, dans la contemplation fascinée d'un corps de cinéma comme on n'en avait alors jamais vu et comme on n'en verra sans doute jamais plus.

De son vrai nom Lee Yeun Kam, Bruce Lee naît en 1940 à San Francisco dans un foyer d'artistes. Son père, acteur célèbre, est fréquemment en tournée à l'étranger. Par son intermédiaire, Bruce va se retrouver dès l'âge de 6 ans à l'affiche dans une dizaine de mélodrames chinois, abonné à des rôles d'orphelin ou de gamin des rues prompt à la bagarre. En grandissant, suivant les enseignements de ses maîtres, il se révèlera un élève opiniâtre et prodigieusement doué dans la pratique du Tai chi et de la boxe Wing chun, animé par la volonté d'être le meilleur dans tout ce qu'il entreprend. Obligé à sa majorité de retourner aux États-unis pour conserver la nationalité américaine, il s'inscrit à l'université de Seattle en 1959, et commence à donner des cours de kung fu à mi-temps, mettant patiemment au point son propre style, le Jeet Kune Do.

C'est lors d'une de ses exhibitions qu'il attire l'attention d'un producteur de télévision qui lui demande de passer des essais pour interpréter le fils de Charlie Chan. Le projet avortera mais ses capacités martiales font forte impression et il est finalement embauché dans le rôle de Kato sur la série Le Frelon vert, qui ne connaîtra qu'une saison (1966-67). S'ensuivront d'autres expériences télévisuelles souvent amères, dépassant rarement le stade du pilote. Son évincement par David Carradine pour le rôle principal de Kung fu restera sa plus grande déception. Produite par la Warner, la série s'annonce prestigieuse et lui apparaissait comme une voie royale pour réaliser son rêve de cinéma. L'homme doit cruellement revoir son ambition à la baisse. Il n'aura approché Hollywood que grâce à un rôle de figurant que James Garner envoie valdinguer dans Marlowe (La Valse des truands, 1969). De retour à Hong Kong en 1970, il sollicite les studios sans plus de succès, les producteurs locaux n'étant guère impressionnés par sa "carrière" américaine. Seul Raymond Chow, dont le tout jeune studio, Golden Harvest, commence à faire de l'ombre aux vénérables Shaw Brothers, se montre intéressé. Convaincu par l'énergie et la virtuosité martiale du jeune prodige, il lui fait signer un contrat pour deux films, petits budgets qui n'ont pour seule ambition que de récupérer leur mise. Bruce Lee embarque alors pour Bangkok.

The Big Boss

Premier échelon d'une irrésistible ascension, The Big Boss ne brille pas par son script. L'intrigue, à défaut d'être nulle, est extrêmement simple. Il s'agit d'un récit de vengeance tout à fait conventionnel dans le cinéma hongkongais de l'époque, et dont les rebondissements ne s'embarrassent d'aucune subtilité. La combine des trafiquants de drogue donne l'impression de poser davantage de problèmes qu'elle n'en résout, et le massacre impitoyable des ouvriers indiscrets prêterait presque à sourire par son caractère systématique. Mais ces invraisemblances font partie du charme. Figure également classique du genre, le personnage de Bruce Lee est érigé au rang de justicier, défenseur des opprimés de tous bords, prolétaires exploités, corrompus par le jeu ou l'alcool, enfants et jeunes filles en péril. Les femmes occupent ici des rôles assez ingrats, forcément victimes ou putes, justifiant dans ce dernier cas l'insert de la scène érotique syndicale. Dans ce cadre franchement misérable bien qu'ensoleillé, le film témoigne à sa façon des difficultés de la vie pour le "petit peuple" chinois, forcé d'émigrer dans l'espoir d'une vie meilleure, sans cesse floué et spolié, parfois par ses propres compatriotes. Le vice et l'injustice semblent régner en maître dans un monde sans foi ni loi. L'espoir va s'incarner en Bruce Lee, qui va littéralement libérer les oiseaux de leur cage et affronter le big boss en question, un maître de kung fu comme lui, c'est-à-dire son double négatif. Contrairement à bon nombre de kung fu pian, les héros interprétés par Bruce Lee ne sont plus sur la voie de l'apprentissage. Ils sont déjà parvenus au sommet de leur art. Ils demeurent cependant faillibles. Ici, Chen succombera lui-même à la corruption, erreur qu'il paiera très cher puisqu'elle aura pour conséquence la mort atroce de ses amis. Confronté à cette trop lourde responsabilité, il hésitera entre la fuite et la vengeance avant d'opter pour cette dernière solution. Une fois accomplie, sa quête sera comme il se doit sanctionnée lors de l'épilogue, la morale voulant que tout personnage commettant des meurtres soit au minimum arrêté par la police. Excellent rythme, bonne ambiance de camaraderie, humour volontaire (un type traverse un mur en y laissant sa silhouette découpée comme dans un cartoon) et involontaire (certaines situations et certains costumes), emprunts musicaux rigolos et sans doute illégaux (on peut y entendre Pink Floyd ou King Crimson), The Big Boss possède au final suffisamment de qualités pour être considéré comme un bon film d'exploitation, très rafraîchissant dans sa simplicité. Mais sur ce plan-là, rien ne semble le distinguer des innombrables bandes fauchées qui inondent le marché local.

Le tournage en Thaïlande se déroule dans des conditions déplorables. L’équipe est sous-alimentée, souffre des moustiques et de la chaleur. Peu de temps après les premiers tours de manivelle, Lee se coupe accidentellement la main avec un morceau de verre. Son personnage va alors promener à l’écran un grossier bandage qui se réduira progressivement au cours du film. Le reste du casting se compose entre autres de James Tien, Lee Kwan, Anthony Lau, Maria Yi ou encore de l'excellent Lam Ching Ying. Autant de visages qu'on aura le plaisir de croiser à nouveau dans les films suivants, à tel point qu'on peut véritablement parler d'une troupe Bruce Lee. Le premier réalisateur étant désavoué, Lo Wei est appelé pour le remplacer. Après avoir fait ses gammes au sein de la Shaw Brothers, Wei occupe désormais le statut de metteur en scène phare pour la nouvelle Golden Harvest. Son travail, sans génie, mais suffisamment inspiré, se révèle ici soigneux dans la composition du cadre au format cinémascope, dans le choix d'angles aussi variés que judicieux, le montage sachant parfaitement mettre en valeur les scènes d'action qui sont la raison d'être d'une telle production.

La chorégraphie des combats est confiée à Han Yin Chieh - également interprète du rôle-titre - soit l’un des plus grands chorégraphes de l’époque, à l’œuvre notamment sur les films de King Hu (Dragon Gate Inn, A touch of Zen). Les affrontements mettant en scène plus d'une cinquantaine de combattants n'échappent pas toujours à la confusion, mais les prises sont multiples et les combinaisons ingénieuses. Abusant volontiers du trampoline, les cascadeurs se livrent à un festival de sauts au rendu spectaculaire, forcément fantaisistes. L’usage des armes blanches est d'une efficacité redoutable, nous offrant ainsi des combats particulièrement cruels et sanglants, tel celui qui se déroule de nuit autour de l'usine à glace où haches, couteaux et autres outils de travail détournés de leur fonction première font des ravages. Des chiens sont également de la partie, généreusement lancés hors champ sur le comédien. Cette stylisation des combats, privilégiant l'effet à la technique, est très éloignée des conceptions de Bruce Lee. Mais pour ce "petit film" chez un nouvel employeur, il ne va pas se montrer trop exigeant. Et pourtant, son talent va exploser à l'écran avec d'autant plus d'éclat que son implication dans la production est réduite à la portion congrue. Et plus rien ne sera plus jamais comme avant.

Incontestablement excellent acteur malgré le peu d'épaisseur de son rôle, Lee se révèle en effet dégager un incroyable charisme. Suite à une promesse faite à sa mère, son personnage se retient de se battre pendant la majeure partie du métrage, procédé très malin puisque cela va donner un impact renversant à ses premiers vrais coups, nourris par l'indignation et la colère accumulées jusque là. Alors, à la 45e minute, son pied s'abat sur un crâne et fait entrer le kung fu pian dans une nouvelle ère. On assiste à une explosion de violence inouïe, d'autant plus époustouflante que Lee massacre clairement ses assaillants. On n'est ni dans l'intimidation, ni dans l'assommage poli. La stupéfaction qui saisit les personnages du film, témoins de la scène, se communique chez les spectateurs. C'en est presque dérangeant. Lee impose ses coups, son corps, ses cris. Le style, d'une grâce qu'on a souvent dite féline, est totalement inédit : puissance, rapidité, allonge, parade sont portées à un degré de maîtrise admirable. Aujourd'hui encore, ça reste sans égal. Dès ce film, Lee montre qu'il est le meilleur, tant au combat à main nues qu'à l'arme blanche ou au bâton. Le public de Hong Kong ne s'y trompa pas et fit du film un succès colossal, faisant enfin accéder l'homme au rang de star.

Fist of Fury

La réussite commerciale de The Big Boss permet de donner plus de moyens à ce second film, qui sera intégralement tourné dans le studio de la Golden Harvest à Hong Kong, à l'exception de quelques scènes dont celle, fameuse, du jardin public interdit « aux Chinois et aux chiens ». Toujours à la barre, Lo Wei ne transcende malheureusement jamais l'impression de carton-pâte et de ciel non-apparent, et se révèle incapable de tirer parti du caractère factice de l'environnement pour créer quoi que ce soit, comme pouvaient le faire ses confrères de la Shaw Bros. Si l'artificialité du jardin japonais ne manque pas de charme, c'est tout le contexte historique qui perd en crédibilité. Lors de cette même scène du parc, on aperçoit en effet des voitures anachroniques à l'arrière-plan. Davantage impliqué dans la production, Bruce Lee supportera très mal la désinvolture de son metteur en scène, et ne se privera pas de le lui faire savoir, recevant le soutien de la majorité de l’équipe, exaspérée comme lui par la supériorité affichée du réalisateur. L’entente entre les deux hommes sera particulièrement tendue, manquant plusieurs fois de faire capoter le tournage. Situé à l'époque de la concession internationale de Shanghai, le film entend prendre sa revanche sur l'humiliation qu'a connue la Chine durant l'occupation japonaise, offrant au public un héros enragé et violent qui n'accepte pas qu'on lui marche sur les pieds. Bruce Lee incarne le 5e frère Chen Zhen, disciple d'un célèbre maître de kung fu, Huo Yuanjia (1869-1910). Fondateur d'un grand nombre d'écoles, dont celle de Jingwu à Shanghai, ambassadeur de son art extrêmement respecté, ce Sifu eut une importance capitale dans la modernisation de la boxe chinoise. Défié une ultime fois par l'école japonaise du Budokan, il mourut empoisonné à l'issue de sa victoire. Comme le précise une voix off en introduction, Fist of Fury se présente comme l'une des nombreuses versions tentant d'élucider sa mort et celle du disciple qui avait enquêté à son sujet. Le remake (ou nouvelle transposition de cette histoire vraie) de Gordon Chan en 1994, Fist of Legend avec Jet Li, sans chercher à imiter son prédécesseur, saura intelligemment exploiter les mêmes thèmes pour aboutir à un authentique chef-d'oeuvre, qui bien que totalement différent dans son approche en dit beaucoup plus sur la philosophie des arts martiaux et la rencontre entre deux peuples. Dans Fist of Fury, l'ennemi étant désigné, la caractérisation des personnages ne fera pas dans la dentelle et le récit peinera à faire tenir la distance à ses enjeux. Les Japonais apparaissent comme des méchants sans scrupules, dont l'arrogance de principe pourra agacer. Non seulement ils ne respectent pas le deuil de l'école Jingwu, mais ils viennent provoquer ses disciples avec cette calligraphie qui porte la mention « Les Chinois sont les malades de l'Asie orientale ». Mention spéciale à Wei Ping Ao, l'insupportable traître chinois à lunettes qui semble cumuler toutes les tares du genre (ricanements et couardise). Un personnage qu'il reprendra l'année suivante à la virgule près dans The Way of the Dragon. Lo Wei s'offre pour sa part le rôle d'un inspecteur de police, paternel et compréhensif (car Chinois), bien qu'impuissant face aux exactions des Japonais pourtant commises en plein jour. Il faut noter que chez Bruce Lee comme dans bon nombre de films traitant de l'autodéfense, la police est constamment réduite à l'impuissance, aveugle face à l'évidence-même, corrompue (The Big Boss) ou inexplicablement absente (The Way of the Dragon). Il ne peut alors y avoir d'autre choix que celui de la justice personnelle. Pour compléter le tableau, un boxeur russe - mais anglophone - ayant fuit le régime soviétique s'est mis sous la protection du dojo. Interprété par Robert Baker, un Américain élève de Lee, il sera le premier d'une série de champions caucasiens placés au bout du chemin du guerrier, tels des gardiens du temple.

Lee est ici monolithique, un bloc de colère et de vengeance qui casse tout sur son passage, réduisant en poussière les symboles de l'asservissement de son peuple. Il fera manger la calligraphie à ses auteurs et fracassera d'un coup de pied la pancarte du jardin. Comme dans The Big Boss, son personnage est d'abord poussé à se contrôler, accumulant petit à petit la pression pour mieux la faire finalement exploser. Absent du pays pendant longtemps, il n'est pas conditionné comme ses compatriotes, il joue à nouveau seul contre tous, et frappe le Mal au coeur. On retrouve Han Yin Chieh au poste de chorégraphe, apparaissant le temps d’une courte scène en cuisinier que Bruce Lee va rouer de coups jusqu’à la mort. Ses poings, mis en avant dans le titre original, sont des armes fatales, provoquant castrations et poignets brisés. Le résultat est phénoménal, donnant réellement l'impression que les coups sont portés. Ce second film ne pouvait que verser dans la surenchère. Les affrontements sont bien plus fréquents, certains mettant en scène une quantité remarquable de combattants (le 1 contre 30 dans le dojo, ou la bataille collective à l'école Jingwu qui doit opposer plus d'une centaine de personnes). Une arme emblématique fait son apparition, le nunchaku, dont Lee fait une démonstration qui laissera durablement fasciné le public occidental. Bien qu'on retrouve des figures telles que les sauts à trampolines ou le lancer de mannequins en mousse, le petit dragon a gagné suffisamment d'autorité et dispose de plus de liberté d'action pour coordonner ses scènes de combats. Il fait valoir sa méthode. On pourra clairement remarquer une évolution du style et surtout une approche du kung fu différente par rapport au film précédent. Ses cris et autres feulements s'entendent davantage et font sensation. C'est sa réponse à l'arrogance de ses adversaires. L'opposition entre deux écoles d'arts martiaux, chinoise et japonaise, permet une grande variété d'échanges et d'armes. Judo contre kung fu, sabre contre nunchaku, sabre contre poutre, sabre contre poings nus. Le combat devient dialogue, observation, compréhension, adaptation. Les vingt dernières minutes ne sont plus qu'une succession de rencontres avec autant d'adversaires que de techniques, s'achevant sur la défaite des maîtres russe et japonais. Lee poussera ce principe d'hétérogénéité encore plus loin par la suite. L'admirable précision des chorégraphies est proprement rendue par le découpage de Lo Wei. Pour la première fois, le ralenti vient décomposer les mouvements dans toute leur hypnotique beauté.

Dans ses films, Lee s'arrange toujours à un moment ou à un autre pour perdre sa chemise et exposer ainsi sa musculature, avec une sorte de complaisance autoérotique. Plus agile que jamais, sa performance d'artiste martial finirait presque par faire de l'ombre à son jeu d'acteur. Son petit numéro comique, lorsqu'il se fait passer pour un réparateur de téléphone, vient rétablir la balance, au risque de ruiner le sérieux qui guidait jusque là sa vengeance. Les déguisements qu'il cumule dans ce film (vendeur de journaux, tireur de pousse-pousse) composent au final une sorte de figure de justicier masqué quelque peu psychopathe, traqué par ses ennemis comme par la police et livrant les bandits pendus aux lampadaires. La sophistication de ces procédés inquiètent en effet quant à sa santé mentale, chez un individu capable par ailleurs de la plus grande fureur non contenue. Bien plus en accord avec le ton grave du film est la jolie romance impossible avec la charmante Nora Miao, actrice et amie qui faisait déjà une apparition dans The Big Boss et qu'on retrouvera par la suite. Leur relation d'amants sacrifiés va renforcer la dimension tragique et désespérée du récit. De ce point de vue-là, Fist of fury est sans doute le Bruce Lee le plus sentimental. Le jeu des deux acteurs, alors tout en réserve, est d'une émouvante justesse. Située au coeur du film, leur très belle scène dans le cimetière, la nuit, où ils se laissent aller à rêver à un improbable futur heureux pour eux, portée par le beau thème romantique de Joseph Koo, prouve que lorsqu'il le veut bien Lo Wei est tout à fait capable de faire surgir de ses images poésie et émotion. Cette séquence, généralement absente des montages internationaux, trouvera son contrepoint avec la scène du striptease de geisha dont la vulgarité est censée s'accorder au clan japonais.

Surgi sur la scène dans un costume immaculé, l'apparence de Chen Zhen s'est peu à peu transformée, jusqu'à devenir tel un bloc de pure rage, irrécupérable. Comme ne cessent de le lui rappeler ses frères, sa colère va à l'encontre des préceptes du maître qui avait précisément prohibé les défis entre écoles. Une fois le fauve lâché, il répondra à la moindre des provocations, obtenant le discret soutien d'une population reléguée aux arrière-plans. Le film va pouvoir s'achever en apothéose sur un plan anthologique, désormais inscrit dans la mémoire collective. L'honneur (la survie de l'école est en jeu) et la morale de l'époque (encore elle) exigent que Chen se livre. La vengeance, à nouveau, n'a pas empêché le massacre de ses amis. Il accepte son destin et court vers la mort, acclamé par la foule, préfèrent offrir sa poitrine aux balles et couvrir de son cri les détonations plutôt que de subir l'humiliation de la défaite. La mort entoure dès le début le personnage, depuis qu'il s'est précipité dans la tombe de son maître, hurlant pour qu'on le recouvre lui aussi de terre. Le désir de revanche ne s'éteindra pas chez les survivants. Chen Zhen est devenu le symbole de la résistance à l'oppression. Il a indiqué la voie vers la dignité retrouvée. Son dernier saut le fige dans l'éternité, pose héroïque qui lui épargne la trivialité de la chute. Cette conclusion, la plus tragique de tous ses films, n'est pas sans évoquer le cinéma de Chang Cheh, alors à son apogée, avec ses guerriers virils prêts à se vider de leur sang lors d'une ultime bataille. Elle fit son effet sur le public venu en masse suivre les nouvelles aventures du héros. Le film bat le record de recettes du précédent, en attendant d’être à son tour dépassé par son successeur.

The Way of the Dragon

L’heure de la renégociation de contrat est arrivée. Fort de son poids au box-office, Lee s'affranchit enfin de Lo Wei et obtient les postes de réalisateur, scénariste et producteur, sous l'égide de sa propre compagnie, Concord. Cette fois, il transporte directement l'action et son protagoniste à l'Ouest, Rome, Italie, augmentant ainsi les chances d'exportation du produit. Après l'envahisseur japonais, l'ennemi s'incarne cette fois dans la mafia romaine, avec un big boss de pacotille qui pour parvenir à ses fins préférera curieusement organiser un véritable tournoi international d'arts martiaux au lieu d'user des armes à feux et des explosifs pourtant de rigueur dans le milieu. Il faut dire qu'il est conseillé par ce traître de Wei Ping Ao, au jeu de "folle" toujours aussi subtil bien aidé par d'effroyables costumes. Bref, la supériorité de la boxe chinoise va encore devoir faire ses preuves. Plus que jamais, le plaisir du spectateur va être fonction de l'indulgence qu'il veut bien manifester face à la légèreté des arguments. Désireux d'offrir des affrontements crédibles et de qualité, Lee fait appel aux meilleurs de leur discipline, souhaitant s'opposer en particulier à des adversaires occidentaux, approfondissant ainsi le dispositif de Fist of Fury. Le générique d'ouverture mentionne fièrement le palmarès des authentiques champions recrutés : Robert Wall, champion du monde de karaté professionnel 1970, le Coréen Wong In Sik, 7e dan d'Hapkido - ici dans le rôle d'un Japonais - et Chuck Norris, détenteur de plusieurs titres mondiaux. Ce dernier partage une déjà solide amitié avec Bruce Lee. Les deux hommes s'étaient rencontrés lors d'un championnat sur le territoire américain en 1967, et eurent plusieurs fois l'occasion de s'entraîner ensemble, pour le plaisir, échangeant leurs techniques. Après quelques rôles de figuration, Norris fait ici ses vrais débuts à l'écran. Il lui faudra encore patienter une bonne dizaine d'années avant que sa carrière connaisse véritablement le succès.

N'ayons pas peur des mots, en ce qui concerne l'écriture et la réalisation, Bruce Lee est passablement mauvais. Le film, tant dans les vêtements que dans l'humour et les réactions des personnages, présente tous les ingrédients pour faire un excellent nanar. Le mauvais goût est roi, les murs en carton du bureau du boss ne font pas illusion, et la scène de terrain vague à la fin semblent tout droit sortis d'un kung fu Z. Les brutes occidentales à moustaches ne sont pas gâtées par la nature et jouent aussi mal que les figurants. Le pire étant peut-être atteint par ces vues de Rome, très cartes postales, amenées sans aucune finesse (et tous les Romains parlent spontanément anglais). On devine que certains plans ont été tournés à l'arraché, Lee et son équipe accumulant le maximum de métrage avant de retourner mettre en boîte le reste du film en studio à Hong Kong. Le premier quart d'heure est à ce titre particulièrement consternant. Lee joue de la pantomime pour obtenir à manger à l'aéroport de Rome, chaque expression étant lourdement soulignée par des bruitages à peine dignes d'un cartoon. Son personnage, Tang Lung, c’est un peu le nigaud qui monte à la ville (voir plus loin la scène avec la prostituée, typique du genre). Au-delà des capacités martiales, on est ici très loin du héros halluciné de Fist of Fury. Mais une constance se fait jour. Lee semble définitivement abonné aux rôles d'apatrides, exilés, déplacés, en décalage permanent avec l'environnement. Nulle part à sa place, il finit souvent seul, au milieu d'une véritable hécatombe dont même ses nouveaux amis ont été les victimes. Entre la Thaïlande, l'Italie et le retour du fils prodigue à Shanghai, ses personnages sont à la recherche d'une identité perdue ou contestée. Ignorants des codes du pays, ils sont dans un premier temps sommés de faire profil bas et de ravaler leur fierté. Isolés, ils doivent d'abord se faire accepter par la communauté, puis prouver leur loyauté à la force des poings. Sur cette voie, ils ne peuvent que finir seuls. Comme le dit en conclusion le personnage interprété par Chin Ti : « Dans ce monde où règnent les armes et la violence, où qu'il aille, la solitude sera son unique compagne. » Le kung fu devient un mode d'expression et de revendication identitaire, intelligible quelle que soit l'idiome local. Dans The Way of the Dragon, ses gestes et ses roulements d'yeux sont sans ambiguïté lorsqu'il menace le boss dans son bureau.

On l'a déjà dit, le fait que seules les scènes d'action fassent l'intérêt des films de Bruce Lee n'est ni problématique, ni unique. C'est le cas de nombre de kung fu pian, oeuvre mineures mais nullement désagréables. Il est cependant intéressant de constater que le culte qui existe autour de lui repose sur des éléments qui sont en partie extérieurs aux films. Les spectateurs occidentaux découvraient véritablement avec lui un cinéma jusqu'alors ignoré. Mais ce sentiment de nouveauté était également partagé à sa façon par le public oriental. Nous ne sommes certainement pas ici devant des chefs-d'oeuvre du septième art. Nous assistons d'abord à l'affirmation d'une présence, celle d'un véritable dieu des arts martiaux. Enfin seul maître à bord, Lee pense son film comme une leçon de Jeet Kune Do. Avec pédagogie, le Sifu accompagne ses coups de commentaires, et utilise les divers accessoires à sa portée (bâton, double nunchaku) pour créer autant de situations de défense. Il se fabrique même de fines et redoutables fléchettes en bois, qui lui sauveront la mise plus d'une fois. Non sans arrogance, il prend sa revanche sur ces occidentaux qui se croient supérieurs. Patiemment élaboré au fil des années, le Jeet Kune Do est défini par Bruce Lee comme l'art d'intercepter le poing. C'est une technique évolutive de self defense, un non-style dont le principe est de s'adapter en fonction de chaque nouvelle situation. Désireux d'apparaître comme l'ambassadeur mondial de cet art de combat, Lee se plaît à filmer ses séances d’entraînement, à faire jouer son impressionnante musculature, à craquer ses os. Si ces scènes prennent place sur un balcon ou face à un miroir, ce n'est pas pour rien. Il s'agit d'exhibition au sens propre. Dans le film, ses camarades l’admirent et le touchent, curieux, fiers, envieux. L'homme devient à la fois monstre de foire et grand frère modèle. Dans la réalité, combien de fans ont punaisé sur leur mur un poster du petit dragon, et collectionné les revues dont il faisait la une.

Nombreux et toujours étourdissants par l'agilité et la puissance hors-norme du guerrier, les combats de The Way of the Dragon sont un régal pour les amateurs. Le comportement de ses ennemis, de bien piètres bagarreurs, laisse il est vrai à désirer. Il faut les voir, par exemple, attendre sagement leur tour au lieu d'attaquer en force, stratégie qui laissera sans doute perplexe le spectateur le moins exigeant. La donne change heureusement avec l'arrivée, dans le derniers tiers du film, des champions crédités au générique. Le duel final contre Colt, le personnage interprété par Chuck Norris, dans le Colisée est à lui seul un sublime morceau de cinéma, l'un des plus loués de toute la carrière de Bruce Lee, véritable court-métrage en soi pour le coup plus que très dignement filmé. On devine que cet affrontement, par le soin qui a présidé à sa réalisation, est LA scène qui compte et pour laquelle le film a été pensé. C'est quasiment un remake revu et corrigé de l'affrontement entre Lee et Robert Baker à la fin de Fist of Fury. Le temps semble s'arrêter- l'usage du ralenti aidant - et l'on oublierait presque l'intrigue qui justifie l'existence de cette scène. De la durée d'une bobine, celle-ci diffère en fait à tel point de tout ce qui a précédé, impose un rythme tellement différent, qu'elle déséquilibre presque le film. Située dans un cadre particulièrement évocateur, elle tourne au surréalisme. Le Colisée c’est l’arène des gladiateurs, un lieu éminemment symbolique qui donne au combat une coloration mythologique d'une inattendue poésie, hors du temps, hors du film. Il s'agira d'un combat à mort dénué de haine ou d'esprit de vengeance. Les deux combattants se considèrent d'égal à égal, et la mise en scène de Lee s'attarde sur leurs échanges de regards, file la métaphore du miroir par tout un jeu de symétrie qui place au centre de l'axe un chaton romain, tel un empereur qui va donner le coup d'envoi d'une démonstration anthologique dissimulée aux yeux des humains. Jamais le respect de l'adversaire n'a été aussi marqué. La victoire n'aura rien de libératrice, exprimant même une certaine amertume. En faisant l'erreur de reprendre le fil de son récit après un tel climax, Lee renforce malgré lui la préciosité de ce moment. Les dernières péripéties, de retour au terrain vague qui communique mystérieusement avec les arcades du Colisée, apparaissent alors d'une pauvreté presque embarrassante. Néanmoins, avec ce film, qui demeure son plus rentable, Bruce Lee devient un phénomène mondial et gagne son surnom de "petit dragon". L'avenir s'annonce plein de promesses.

Game of Death

Toujours un peu plus près de l'oeuvre définitive, celle qui relaiera parfaitement sa philosophie, Lee est désireux d'obtenir le juste équilibre entre le divertissement et la réflexion. « Avec un peu de chance, j'ai l'intention de réaliser désormais des films à niveaux de lecture multiples, le genre de cinéma où vous pouvez très bien vous contenter de ne voir que l'histoire en surface, mais que vous pouvez aussi regarder plus en profondeur. La plupart des films chinois sont restés jusqu'à présent très superficiels et unidimensionnels. » Sur la base de cette profession de foi, il s'attelle donc à son nouveau projet, Game of Death, l'histoire d’un champion de kung fu forcé par un gang coréen à participer à une chasse au trésor. Le butin est conservé au sommet d’une pagode dont chaque étage est gardé par un maître d’une technique différente. Fidèle à sa méthode désormais éprouvée, Lee va solliciter ses disciples et amis. Wong In Sik et Taky Kimura doivent incarner les gardiens des deux premiers étages. Dan Inosanto, maître de l’Eskrima philippine occupera le 3e (Temple du Tigre), Ji Hanjae, maître d’Hapkido coréen, s'installe au 4e (Temple de l'Or), tandis que Kareem Abdul-Jabbar, la future star des L.A. Lakers, règne sur le 5e et dernier étage (Temple de l’Inconnu). Le casting est complété par James Tien et Chieh Yuan en membres du gang chargés d'accompagner le protagoniste dans sa montée des niveaux. Il est également question d'un rôle pour George Lazenby et de la participation de Sammo Hung. Ce étonnant concept avait été inspiré quelques années plus tôt à Lee lors d'un repérage au Népal en compagnie de James Coburn, en vue d'un autre projet, The Silent Flute, pour lequel il avait obtenu l'accord de la Fox. Lors de ce voyage, il est fasciné par les pagodes à étages et se prend à rêver d'un film dont le final pourrait se situer dans un bâtiment semblable.

A peine achevé le tournage de The Way of the Dragon, Lee profite de la présence de Kareem Abdul-Jabbar, alors en vacances dans la région, pour diriger les scènes de la pagode en studio, dans le secret le plus total. Le scénario n'a pas vraiment dépassé le stade de l'esquisse, alors il se concentre sur la chorégraphie et la mise en scène. On est cette fois dans la technique pure, chaque combat étant une sorte de dialogue sur les arts martiaux et leur esprit, entre un maître et son élève qui tend à le dépasser. En quelques semaines de travail acharné, Bruce Lee met en boîte les trois derniers étages. C'est alors qu'il reçoit un appel d'Hollywood. Fred Weintraub, de la Warner, propose une coproduction avec la Golden Harvest, association totalement inédite. Rappelons que la Warner était déjà en contact avec Lee à l'époque de la préproduction de la série Kung fu. Le succès de ses films hongkongais est parvenu jusqu'aux oreilles du studio, titillant la curiosité du département marketing. Lee ne peut se permettre de laisser passer l'opportunité de toucher enfin de l'intérieur le public américain, donc mondial. Il suspend le tournage de Game of Death et rejoint la Californie. La coproduction en question aura pour titre Enter the Dragon (Opération Dragon).

Historiquement, il s'agit d'une sorte de produit d'appel, conçu pour tester un nouveau marché. Warner Bros. mise sur son poulain tout en injectant quelques éléments alors en vogue - blaxploitation, James Bond - attentive à ne pas trop circonscrire son coeur de cible. Le héros jaune se voit accompagné du héros noir (Jim Kelly) et du héros blanc (John Saxon). On retrouve également Robert Wall, remis de la castration mortelle assénée à son personnage dans The Way of the Dragon. Le scénario, avec cette île où l'usage des armes à feu est proscrit, n'est encore qu'un paresseux prétexte pour justifier les corps à corps. Le studio autorise Lee à faire les modifications qu’il juge nécessaires (le titre est de lui). Conscient de disposer d'une tribune internationale, l'acteur va s'investir à fond dans la limite de sa marge de manoeuvre, supervisant les chorégraphies, conseillant le metteur en scène Robert Clouse. Le budget est sans doute supérieur à tout ce qu'il a connu jusqu'ici, mais reste raisonnable pour ce qui est une authentique série B américaine, confiée à un authentique réalisateur de série B. De la consécration mondiale que semblait lui promettre Enter the Dragon, Bruce Lee ne connaîtra finalement que le seuil. Le 20 juillet 1973, peu de temps avant la sortie du film, le petit dragon décède d'un œdème cérébral et entre dans la légende, ce que les différents services marketing, tant du côté américain que hongkongais sauront exploiter.

Dans les années qui vont suivre, les faux Bruce Lee se multiplient à l'écran, clones grotesques baptisés Bruce Li ou Bruce Le, brassant de l'air dans des films plus fauchés les uns que les autres. Consciente de voir tout un héritage lui échapper, la Golden Harvest décide en 1978 de tirer à sont tour profit du mythe, d'autant plus qu'un inestimable trésor prend la poussière dans ses coffres : les quelques bobines tournées par Lee six ans plus tôt. Ne manque qu'une intrigue permettant d'utiliser ces scènes. Robert Clouse est sollicité. Le réalisateur sera un temps considéré comme le spécialiste du cinéma US d'arts martiaux, chargé d'assurer les carrières de Jim Kelly (Black Belt Jones, 1973) et Jackie Chan (Le Chinois, 1980) pour un résultat mitigé. Son nom reste attaché à celui de Bruce, rendant le projet déjà viable internationalement. Dans cet ordre d'idées, le film sera tourné dans la langue de Shakespeare. On embauche des acteurs anglo-saxons, certains étant de véritables vétérans. Chez les gentils : Gig Young a remporté en 1970 l'Oscar du Meilleur Second Rôle pour sa performance dans On achève bien les chevaux (l'homme connaîtra un destin tragique puisque peu de temps après le tournage de Game of Death, il tue sa femme d'un coup de revolver avant de retourner l'arme contre lui). La délicieuse Colleen Camp incarne le premier rôle féminin. Habituée du cinéma d'exploitation, on la recroisera l'année suivante en playmate dans Apocalypse Now, puis dans la série des Police Academy. Dean Jagger, le big boss du film, a pour sa part joué les sheriffs pour John Sturges ou Samuel Fuller, et compte à son palmarès Henry King, Michael Curtiz, Hattaway ou encore Huston. Son bras droit dans le film, Hugh O'Brian, a tourné dès les années 50 dans d'innombrables westerns dirigé entre autres par Boetticher, Walsh ou Dmytryk avant de se tourner vers la télévision à partir des années 70. Toujours plein de bonne volonté, Bob Wall accepte de se joindre à la bande, de même que Dan Inosanto, tandis que Chuck Norris, flairant le côté malhonnête de l'entreprise, refuse l'invitation (ce qui ne l'empêchera pas d'apparaître malgré lui au générique grâce à la magie des stock shots). Le reste de l'équipe sera entièrement chinois et le film tourné entre Hong Kong et Macao. Désormais incontournable à la Golden Harvest, Sammo Hung se voit confier les chorégraphies. Officieusement il est co-réalisateur à égalité avec Clouse. Sa participation se veut gage de qualité et de fidélité vis-à-vis de Bruce Lee. Il apparaîtra face à Bob Wall dans une belle scène de boxe sur ring.

Des auditions sont organisées pour trouver le sosie idéal qui aura la lourde charge de remplacer le petit dragon dans les séquences qui restent à tourner. Sosie est un bien grand mot, et il n'est pas sûr que ce terme ait réellement guidé le choix des producteurs. Bruce Lee sera donc incarné en fonction des scènes par trois acteurs, dont Yuen Biao pour les figures les plus acrobatiques. Le réalisateur a beau user des stratagèmes les plus éculés, affublées de postiches ou de lunettes noires, le visage bandé ou plongé dans l'ombre, les doublures ne feront pas illusion une seule seconde. De même, les inserts du vrai Bruce Lee, sous la forme de courts extraits de ses précédents films, sont d'une grossièreté à faire frémir. L'heure de rushes tournées en 1972 sera réduite quant à elle à une pauvre dizaine de minutes. Au lieu de développer les quelques éléments déjà en sa possession, Clouse et son scénariste Jan Spiers abandonnent totalement les intentions philosophiques de Lee (en eurent-ils seulement connaissance ?) et bricolent une intrigue bidon. Il sera question d'un acteur de films d'action, Billy Lo, marié à une occidentale et harcelé par la pègre. Les ressemblances avec la vraie vie d'un certain Bruce Lee ne sont nullement fortuites mais guettées bien au contraire avec une sorte de mauvais esprit douteux, encourageant la rumeur selon laquelle l'acteur serait toujours vivant. C'est ainsi que certaines scènes prennent place sur les plateaux de tournage de Fist of Fury et The Way of the Dragon. Le pire étant peut-être atteint avec le détournement des authentiques images de ses funérailles, qu'avaient suivies des milliers de Hongkongais. Autant d'efforts calamiteux qui poussent à considérer l'objet final comme un grand moment de dupes, franchement crétin, voire détestable. Le projet n'a jamais été conçu comme un dernier hommage au petit dragon. On a au contraire l'impression que tout est fait pour bafouer sa mémoire.

Pourtant, une fois admis le fait que le film ne lui doit rien ou si peu, on se retrouve avec une série B parfois agréable, dont certains combats sont tout à fait réussis et dignes, même si très éloignés de ce qu'on avait pu voir précédemment. Ne serait-ce que par sa rapidité, le style de Bruce Lee reste inimitable, et il n'est pas sûr que Sammo Hung ait eu la prétention de s'en approcher. Les différentes scènes d'action, bien que nombreuses, manquent d'ailleurs cruellement de cohérence. En cela, elles sont à l'image du film. La musique très classieuse de John Barry achève de donner une couleur jamesbondienne à ce Game of Death '78 qui, par ses cascades à motos et ses tabassages semble plus souvent lorgner du côté du film d'action occidental que du kung fu pian traditionnel. Les scènes avec les motards, cascadeurs australiens appelés pour l'occasion, jurent en effet avec le style des productions hongkongaises de l'époque. Elles annoncent en quelque sorte les polars urbains des années 80. Le reste, c'est-à-dire les scènes de comédie, est plutôt bien filmé par Clouse, qui a pris ses aises avec le genre depuis Enter the Dragon. Sa mise en scène n'a rien de génial mais elle possède le minimum de prestance qui permet de ne jamais donner l'impression d'avoir affaire à un film de tâcheron.

Tout change radicalement avec l'irruption des fameuses scènes de la pagode. Le plus beau raccord du film nous montre Billy Lo surgir des escaliers avec le corps de Bruce Lee, rayonnant dans son désormais fameux jogging. Bien que le montage ait tranché dans le vif, nuisant à la continuité des chorégraphies, on constate de remarquables progrès dans la mise en scène. Les échanges sont tous magnifiques et superbement mis en valeur par une caméra qui sait parfaitement se placer et se déplacer, comme un acteur à part entière du ballet qui se déroule sous nos yeux. Pureté des enchaînements, réalisme des prises. Entre le duel aux nunchakus face à Dan Inosanto, la puissance des prises d'Hapkido de Ji Hanjae, et la mystérieuse invincibilité de Kareem Abdul-Jabbar, c'est à un ravissement de tous les instants que le spectateur est convié. Le géant Noir, comme le nom de son temple l'indique, possède un style de combat inconnu. Il représente l'ultime étape, l'achèvement du Jeet Kune Do. On assiste alors à un kung fu totalement hors normes, d'une grâce constante et véritablement prodigieux. Progressivement, Lee affine son approche du géant, teste ses points faibles, jusqu'au coup fatal qui n'a plus rien d'orthodoxe. Bien qu'à l'état d'ébauche, le cours magistral de Bruce Lee a été donné, envers et contre tout.

Vendu sans détours comme le dernier film du petit dragon, Game of Death dépassera les espérances de ses auteurs. Le succès est grand dans le monde entier, en particulier au Japon, à tel point qu'il "bénéficiera" d'une improbable suite conçue selon les mêmes procédés : Game of Death 2 (aka Tower of Death). Le filon sera exploité jusqu'à la corde, encourageant toujours plus de vautours à s'engouffrer dans la brèche.

Sortis sous la bannière Metropolitan, ces DVD auraient pu bénéficier du label HK Vidéo puisque c'est bien l'équipe de Christophe Gans qui les a conçus. Auparavant uniquement disponibles dans un coffret édité à l'occasion du 30e anniversaire de la mort du petit dragon, les quatre films sont maintenant également proposés à l'unité. Il s'agit exactement des mêmes disques (à ne pas confondre avec la collection dite "Platinum" qui ne contient que les films en VF). Manque donc à l'appel Opération dragon pour prétendre à l'intégrale, film qui demeure la propriété de Warner et a eu droit chez ce même éditeur à un très beau collector.

Image : Tous les titres ne sont pas logés à la même enseigne. Si le travail de restauration n'atteint pas le niveau des Shaw Brothers remasterisés par Celestial, et reste encore inférieur aux Z2 HK Legends, l'impression globale est plus que satisfaisante, compte tenu de l'âge des films et du peu de soin apporté en général par l'industrie cinématographique hongkongaise à la conservation des bobines. À l'exportation, ces films subirent de nombreuses coupes, La Fureur de vaincre et La Fureur du dragon en particulier. On se réjouira de disposer ici des versions intégrales, génériques d'origine compris. Le respect du format Cinémascope et la présence d'un transfert anamorphique apportent un confort de vision appréciable.
Big boss : très bon DVD avec un master remarquablement propre aux belles couleurs et doté d'une bonne définition. Il arrive que la restauration échoue partiellement à rattraper un ou deux plans, provoquant une légère instabilité, mais ce phénomène est vraiment très isolé.
La Fureur de vaincre : image un peu plus décevante, quelques scories irrécupérables (lignes blanches verticales), instabilité plus marquée.
La Fureur du dragon : copie fatiguée, avec des plans parfois légèrement flous (sans doute des scènes coupées ici réintégrées). Des 4 titres, c'est peut-être celui qui s'en sort le moins bien. Les couleurs sont néanmoins joliment rendues, avec notamment de très beaux rouges et ocres.
Le Jeu de la mort : très bon techniquement. Image proprement restaurée, bien définie, compression de bonne tenue lors des scènes nocturnes.


Son : Beaucoup de fans en France ont connu ces films grâce aux VHS René Château, donc inévitablement doublés en français. Pour cause de version intégrale, les quatre films bénéficient ici d'une nouvelle VF en 5.1 et DTS. Le résultat est peu convaincant, sinon ridicule. Le mixage est parfois douteux, la spatialisation quelque peu artificielle. Par manque d'équipement nous n'avons pu tester les pistes DTS mais nous doutons de leur efficacité. On notera de plus que les musiques de Big boss différent de la version originale. Quant à La Fureur de vaincre et La Fureur du dragon, tous les personnages parlant français, il n'y a plus de distinction entre chinois, japonais et anglais. On conseillera donc de profiter de la possibilité offerte de voir enfin ces films en VO, grâce à un mono d'origine clair comparativement plus puissant, sans souffle parasite, et plutôt dynamique lors des scènes d'action, bien que parfois à la limite de la saturation (La Fureur du dragon). Enfin nous avons repéré des différences de traduction non négligeables entre telle réplique doublée et son sous-titrage sur la VO, qui font définitivement préférer cette dernière. Un exemple, dans La Fureur du dragon, le doublage dit « Mouvement numéro 4, le dragon cherche sa proie... et avec sa queue il frappe », ce qui donne en VOST : « Les figures du dragon d'or : Le petit dragon demande son chemin... le grand dragon balance la queue. »

Metropolitan
95/102/95/96 mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapîtrage musical et animé
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : Cantonais mono d'origine, Français 5.1 et DTS, Anglais mono d'origine sur Le Jeu de la mort
Sous titres : Français imposés
Pour chaque film, un chapitrage est systématiquement proposé ainsi que la bande annonce originale et un diaporama. Réparties sur les trois premiers films, on trouve les interviews suivantes, spécialement réalisées pour cette édition et qui peuvent être vues avant de démarrer la lecture :

- Stephen Chow (3'45) : la star de Hong Kong passe en revue la carrière de son modèle revendiqué, exprimant une sincère admiration pour son talent martial, son jeu d'acteur et ses films (supplément disponible sur le DVD de Big boss).

- Christophe Gans (3'46) : Toujours aussi passionné et passionnant, Gans raconte ses souvenirs de spectateur, le choc que fut en particulier pour lui la découverte de Fist of Fury et de son héros au regard dément. (supplément disponible sur le DVD de La Fureur de vaincre).

- Tsui Hark (3'50) : le cinéaste s'attarde sur la philosophie des arts martiaux telle que l'a pensée Lee pour le cinéma (supplément disponible sur le DVD de La Fureur du dragon).

Le DVD du Jeu de la mort propose le film dans ses deux montages, international et hongkongais (destiné en fait au marché thaïlandais). D'une durée de 86 minutes et uniquement doublée en cantonais mono, la version hongkongaise propose des génériques différents, substitue à la piteuse mêlée à l'opéra un bien meilleur combat dans une serre, élimine toute la séquence où Bruce Lee affronte Ji Hanjae, ajoute quelques scènes de dialogues franchement inutiles et prolonge la fin originelle avec l'arrestation de Billy Lo, conformément à la morale de l'époque. Le doublage prend quelques libertés et dénature pas mal le script original, pour un résultat parfois franchement amusant. Les qualités audio et video sont identiques sur les deux versions.

En plus d'un livret de 110 pages, très réussi et richement illustré, concocté par l'équipe d'HK Orient-extrême cinéma, le coffret retrospective a l'exclusivité d'un cinquième DVD qui contient deux morceaux particulièrement intéressants.

- La Légende de Bruce Lee (85') : Cette biographie produite par la Golden Harvest en 1984 est un document tout à fait passionnant, complet et généreux en archives (photos, films, bouts d'essais, interviews). Tout y passe, des premiers films tournés à 6 ans jusqu'à la sortie de Game of Death, en passant par les projets inachevés, les fake Bruce Lee flicks, les difficultés pour percer à Hollywood, le succès inespéré, l'étude des techniques de combat, les thématiques des films, mais aussi les rumeurs liées aux circonstances de sa mort et leur dissipation. Documentaire proposé en français ou en anglais sous-titré, au format 1.85, 16/9 compatible 4/3.

- Le montage original du Jeu de la mort (40') : ce supplément inestimable justifierait à lui seul l'acquisition du coffret. Les scènes tournées par Bruce Lee en 1972 ont été restaurées en 1999 et montées selon ses indications laissées en notes. Les trois combats de la pagode nous sont montrés dans leur intégralité et trouvent enfin leur vrai rythme. On se rend alors compte de tout le travail de sabotage de Robert Clouse et de son monteur, récupérant tel plan ici, l'associant à tel autre plus loin. On est là face au testament de Bruce Lee, un sommet chorégraphique qui ne pourra que réjouir les amateurs. Disponible au format 2.35 uniquement 4/3, version anglaise sous-titrée français. On pourra regretter le remixage sonore qui semble gonfler artificiellement la puissance des coups, et la musique synthétique pas forcément bienvenue qui donne l'impression d'une reprise karaoké du fameux thème de John Barry.

En savoir plus
Christophe Champclaux, Tigres et dragons, du ring à la rue, Guy Trédaniel éditeur, 2001
Collectif, L'Asie à Hollywood, Cahiers du cinéma/Festival de Locarno, 2001
Bruce Lee, Ma méthode de combat, et Tao du Jeet Kune Do, chez Budo éditions.
http://www.hkcinemagic.com
La fiche Imdb de Big Boss
La fiche Imdb de La Fureur de Vaincre

La fiche Imdb de La Fureur du Dragon
La fiche Imdb de Le Jeu de la Mort

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