Une combinaison jaune à bandes
noires, une paire de nunchakus, des cris de fauve et une lueur de
défi dans les yeux. Bruce Lee semble aujourd'hui figé
dans le cadre étroit de sa légende, élevé
au rang d'icône par un destin exemplaire et tragique. N'en fit-on
pas un James Dean chinois ? Ses films ont profondément marqué
plusieurs générations de spectateurs, au point de rendre
caduque tout jugement sur leur qualité intrinsèque.
En ce qui nous concerne, la découverte de cette mémoire
du cinéma est relativement récente, et ne doit rien
aux mythiques VHS de René Château vidéo. Nous
avions la prétention d'aborder avant tout ces oeuvres pour
elles-mêmes, mais il nous faut bien convenir que les critères
d'appréciation habituels auront finalement peu de place. L'intérêt
de ces films est véritablement ailleurs, dans la contemplation
fascinée d'un corps de cinéma comme on n'en avait alors
jamais vu et comme on n'en verra sans doute jamais plus.
De son vrai nom Lee Yeun Kam, Bruce Lee naît en 1940 à
San Francisco dans un foyer d'artistes. Son père, acteur célèbre,
est fréquemment en tournée à l'étranger.
Par son intermédiaire, Bruce va se retrouver dès l'âge
de 6 ans à l'affiche dans une dizaine de mélodrames
chinois, abonné à des rôles d'orphelin ou de gamin
des rues prompt à la bagarre. En grandissant, suivant les enseignements
de ses maîtres, il se révèlera un élève
opiniâtre et prodigieusement doué dans la pratique du
Tai chi et de la boxe Wing chun, animé par la volonté
d'être le meilleur dans tout ce qu'il entreprend. Obligé
à sa majorité de retourner aux États-unis pour
conserver la nationalité américaine, il s'inscrit à
l'université de Seattle en 1959, et commence à donner
des cours de kung fu à mi-temps, mettant patiemment au point
son propre style, le Jeet Kune Do.
C'est
lors d'une de ses exhibitions qu'il attire l'attention d'un producteur
de télévision qui lui demande de passer des essais pour
interpréter le fils de Charlie Chan. Le projet avortera mais
ses capacités martiales font forte impression et il est finalement
embauché dans le rôle de Kato sur la série Le
Frelon vert, qui ne connaîtra qu'une saison (1966-67).
S'ensuivront d'autres expériences télévisuelles
souvent amères, dépassant rarement le stade du pilote.
Son évincement par David Carradine pour le rôle principal
de Kung fu restera sa plus grande déception. Produite
par la Warner, la série s'annonce prestigieuse et lui apparaissait
comme une voie royale pour réaliser son rêve de cinéma.
L'homme doit cruellement revoir son ambition à la baisse. Il
n'aura approché Hollywood que grâce à un rôle
de figurant que James Garner envoie valdinguer dans Marlowe
(La Valse des truands, 1969). De retour à
Hong Kong en 1970, il sollicite les studios sans plus de succès,
les producteurs locaux n'étant guère impressionnés
par sa "carrière" américaine. Seul Raymond
Chow, dont le tout jeune studio, Golden Harvest, commence à
faire de l'ombre aux vénérables Shaw Brothers, se montre
intéressé. Convaincu par l'énergie et la virtuosité
martiale du jeune prodige, il lui fait signer un contrat pour deux
films, petits budgets qui n'ont pour seule ambition que de récupérer
leur mise. Bruce Lee embarque alors pour Bangkok.
The
Big Boss
Premier échelon d'une irrésistible ascension, The
Big Boss ne brille pas par son script. L'intrigue, à
défaut d'être nulle, est extrêmement simple. Il
s'agit d'un récit de vengeance tout à fait conventionnel
dans le cinéma hongkongais de l'époque, et dont les
rebondissements ne s'embarrassent d'aucune subtilité. La combine
des trafiquants de drogue donne l'impression de poser davantage de
problèmes qu'elle n'en résout, et le massacre impitoyable
des ouvriers indiscrets prêterait presque à sourire par
son caractère systématique. Mais ces invraisemblances
font partie du charme. Figure également classique du genre,
le personnage de Bruce Lee est érigé au rang de justicier,
défenseur des opprimés de tous bords, prolétaires
exploités, corrompus par le jeu ou l'alcool, enfants et jeunes
filles en péril. Les femmes occupent ici des rôles assez
ingrats, forcément victimes ou putes, justifiant dans ce dernier
cas l'insert de la scène érotique syndicale. Dans ce
cadre franchement misérable bien qu'ensoleillé, le film
témoigne à sa façon des difficultés de
la vie pour le "petit peuple" chinois, forcé d'émigrer
dans l'espoir d'une vie meilleure, sans cesse floué et spolié,
parfois par ses propres compatriotes. Le vice et l'injustice semblent
régner en maître dans un monde sans foi ni loi. L'espoir
va s'incarner en Bruce Lee, qui va littéralement libérer
les oiseaux de leur cage et affronter le big boss en question, un
maître de kung fu comme lui, c'est-à-dire son double
négatif. Contrairement à bon nombre de kung fu pian,
les héros interprétés par Bruce Lee ne sont plus
sur la voie de l'apprentissage. Ils sont déjà parvenus
au sommet de leur art. Ils demeurent cependant faillibles.
Ici,
Chen succombera lui-même à la corruption, erreur qu'il
paiera très cher puisqu'elle aura pour conséquence la
mort atroce de ses amis. Confronté à cette trop lourde
responsabilité, il hésitera entre la fuite et la vengeance
avant d'opter pour cette dernière solution. Une fois accomplie,
sa quête sera comme il se doit sanctionnée lors de l'épilogue,
la morale voulant que tout personnage commettant des meurtres soit
au minimum arrêté par la police. Excellent rythme, bonne
ambiance de camaraderie, humour volontaire (un type traverse un mur
en y laissant sa silhouette découpée comme dans un cartoon)
et involontaire (certaines situations et certains costumes), emprunts
musicaux rigolos et sans doute illégaux (on peut y entendre
Pink Floyd ou King Crimson), The Big Boss possède
au final suffisamment de qualités pour être considéré
comme un bon film d'exploitation, très rafraîchissant
dans sa simplicité. Mais sur ce plan-là, rien ne semble
le distinguer des innombrables bandes fauchées qui inondent
le marché local.
Le tournage en Thaïlande se déroule dans des conditions
déplorables. L’équipe est sous-alimentée,
souffre des moustiques et de la chaleur. Peu de temps après
les premiers tours de manivelle, Lee se coupe accidentellement la
main avec un morceau de verre. Son personnage va alors promener à
l’écran un grossier bandage qui se réduira progressivement
au cours du film. Le reste du casting se compose entre autres de James
Tien, Lee Kwan, Anthony Lau, Maria Yi ou encore de l'excellent Lam
Ching Ying. Autant de visages qu'on aura le plaisir de croiser à
nouveau dans les films suivants, à tel point qu'on peut véritablement
parler d'une troupe Bruce Lee.
Le
premier réalisateur étant désavoué, Lo
Wei est appelé pour le remplacer. Après avoir fait ses
gammes au sein de la Shaw Brothers, Wei occupe désormais le
statut de metteur en scène phare pour la nouvelle Golden Harvest.
Son travail, sans génie, mais suffisamment inspiré,
se révèle ici soigneux dans la composition du cadre
au format cinémascope, dans le choix d'angles aussi variés
que judicieux, le montage sachant parfaitement mettre en valeur les
scènes d'action qui sont la raison d'être d'une telle
production.
La chorégraphie des combats est confiée à Han
Yin Chieh - également interprète du rôle-titre
- soit l’un des plus grands chorégraphes de l’époque,
à l’œuvre notamment sur les films de King Hu (Dragon
Gate Inn, A touch of Zen). Les affrontements
mettant en scène plus d'une cinquantaine de combattants n'échappent
pas toujours à la confusion, mais les prises sont multiples
et les combinaisons ingénieuses. Abusant volontiers du trampoline,
les cascadeurs se livrent à un festival de sauts au rendu spectaculaire,
forcément fantaisistes. L’usage des armes blanches est
d'une efficacité redoutable, nous offrant ainsi des combats
particulièrement cruels et sanglants, tel celui qui se déroule
de nuit autour de l'usine à glace où haches, couteaux
et autres outils de travail détournés de leur fonction
première font des ravages. Des chiens sont également
de la partie, généreusement lancés hors champ
sur le comédien. Cette stylisation des combats, privilégiant
l'effet à la technique, est très éloignée
des conceptions de Bruce Lee.
Mais
pour ce "petit film" chez un nouvel employeur, il ne va
pas se montrer trop exigeant. Et pourtant, son talent va exploser
à l'écran avec d'autant plus d'éclat que son
implication dans la production est réduite à la portion
congrue. Et plus rien ne sera plus jamais comme avant.
Incontestablement excellent acteur malgré le peu d'épaisseur
de son rôle, Lee se révèle en effet dégager
un incroyable charisme. Suite à une promesse faite à
sa mère, son personnage se retient de se battre pendant la
majeure partie du métrage, procédé très
malin puisque cela va donner un impact renversant à ses premiers
vrais coups, nourris par l'indignation et la colère accumulées
jusque là. Alors, à la 45e minute, son pied s'abat sur
un crâne et fait entrer le kung fu pian dans une nouvelle ère.
On assiste à une explosion de violence inouïe, d'autant
plus époustouflante que Lee massacre clairement ses assaillants.
On n'est ni dans l'intimidation, ni dans l'assommage poli. La stupéfaction
qui saisit les personnages du film, témoins de la scène,
se communique chez les spectateurs. C'en est presque dérangeant.
Lee impose ses coups, son corps, ses cris. Le style, d'une grâce
qu'on a souvent dite féline, est totalement inédit :
puissance, rapidité, allonge, parade sont portées à
un degré de maîtrise admirable. Aujourd'hui encore, ça
reste sans égal. Dès ce film, Lee montre qu'il est le
meilleur, tant au combat à main nues qu'à l'arme blanche
ou au bâton. Le public de Hong Kong ne s'y trompa pas et fit
du film un succès colossal, faisant enfin accéder l'homme
au rang de star.
Fist
of Fury
La réussite commerciale de The Big Boss permet
de donner plus de moyens à ce second film, qui sera intégralement
tourné dans le studio de la Golden Harvest à Hong Kong,
à l'exception de quelques scènes dont celle, fameuse,
du jardin public interdit « aux Chinois et aux chiens
». Toujours à la barre, Lo Wei ne transcende malheureusement
jamais l'impression de carton-pâte et de ciel non-apparent,
et se révèle incapable de tirer parti du caractère
factice de l'environnement pour créer quoi que ce soit, comme
pouvaient le faire ses confrères de la Shaw Bros. Si l'artificialité
du jardin japonais ne manque pas de charme, c'est tout le contexte
historique qui perd en crédibilité. Lors de cette même
scène du parc, on aperçoit en effet des voitures anachroniques
à l'arrière-plan. Davantage impliqué dans la
production, Bruce Lee supportera très mal la désinvolture
de son metteur en scène, et ne se privera pas de le lui faire
savoir, recevant le soutien de la majorité de l’équipe,
exaspérée comme lui par la supériorité
affichée du réalisateur. L’entente entre les deux
hommes sera particulièrement tendue, manquant plusieurs fois
de faire capoter le tournage.
Situé
à l'époque de la concession internationale de Shanghai,
le film entend prendre sa revanche sur l'humiliation qu'a connue la
Chine durant l'occupation japonaise, offrant au public un héros
enragé et violent qui n'accepte pas qu'on lui marche sur les
pieds. Bruce Lee incarne le 5e frère Chen Zhen, disciple d'un
célèbre maître de kung fu, Huo Yuanjia (1869-1910).
Fondateur d'un grand nombre d'écoles, dont celle de Jingwu
à Shanghai, ambassadeur de son art extrêmement respecté,
ce Sifu eut une importance capitale dans la modernisation de la boxe
chinoise. Défié une ultime fois par l'école japonaise
du Budokan, il mourut empoisonné à l'issue de sa victoire.
Comme le précise une voix off en introduction, Fist
of Fury se présente comme l'une des nombreuses versions
tentant d'élucider sa mort et celle du disciple qui avait enquêté
à son sujet. Le remake (ou nouvelle transposition de cette
histoire vraie) de Gordon Chan en 1994, Fist of Legend
avec Jet Li, sans chercher à imiter son prédécesseur,
saura intelligemment exploiter les mêmes thèmes pour
aboutir à un authentique chef-d'oeuvre, qui bien que totalement
différent dans son approche en dit beaucoup plus sur la philosophie
des arts martiaux et la rencontre entre deux peuples. Dans Fist
of Fury, l'ennemi étant désigné, la
caractérisation des personnages ne fera pas dans la dentelle
et le récit peinera à faire tenir la distance à
ses enjeux. Les Japonais apparaissent comme des méchants sans
scrupules, dont l'arrogance de principe pourra agacer. Non seulement
ils ne respectent pas le deuil de l'école Jingwu, mais ils
viennent provoquer ses disciples avec cette calligraphie qui porte
la mention « Les Chinois sont les malades de l'Asie orientale
». Mention spéciale à Wei Ping Ao, l'insupportable
traître chinois à lunettes qui
semble
cumuler toutes les tares du genre (ricanements et couardise). Un personnage
qu'il reprendra l'année suivante à la virgule près
dans The Way of the Dragon. Lo Wei s'offre pour sa
part le rôle d'un inspecteur de police, paternel et compréhensif
(car Chinois), bien qu'impuissant face aux exactions des Japonais
pourtant commises en plein jour. Il faut noter que chez Bruce Lee
comme dans bon nombre de films traitant de l'autodéfense, la
police est constamment réduite à l'impuissance, aveugle
face à l'évidence-même, corrompue (The
Big Boss) ou inexplicablement absente (The Way of
the Dragon). Il ne peut alors y avoir d'autre choix que celui
de la justice personnelle. Pour compléter le tableau, un boxeur
russe - mais anglophone - ayant fuit le régime soviétique
s'est mis sous la protection du dojo. Interprété par
Robert Baker, un Américain élève de Lee, il sera
le premier d'une série de champions caucasiens placés
au bout du chemin du guerrier, tels des gardiens du temple.
Lee
est ici monolithique, un bloc de colère et de vengeance qui
casse tout sur son passage, réduisant en poussière les
symboles de l'asservissement de son peuple. Il fera manger la calligraphie
à ses auteurs et fracassera d'un coup de pied la pancarte du
jardin. Comme dans The Big Boss, son personnage est
d'abord poussé à se contrôler, accumulant petit
à petit la pression pour mieux la faire finalement exploser.
Absent du pays pendant longtemps, il n'est pas conditionné
comme ses compatriotes, il joue à nouveau seul contre tous,
et frappe le Mal au coeur. On retrouve Han Yin Chieh au poste de chorégraphe,
apparaissant le temps d’une courte scène en cuisinier
que Bruce Lee va rouer de coups jusqu’à la mort. Ses
poings, mis en avant dans le titre original, sont des armes fatales,
provoquant castrations et poignets brisés. Le résultat
est phénoménal, donnant réellement l'impression
que les coups sont portés. Ce second film ne pouvait que verser
dans la surenchère. Les affrontements sont bien plus fréquents,
certains mettant en scène une quantité remarquable de
combattants (le 1 contre 30 dans le dojo, ou la bataille collective
à l'école Jingwu qui doit opposer plus d'une centaine
de personnes). Une arme emblématique fait son apparition, le
nunchaku, dont Lee fait une démonstration qui laissera durablement
fasciné le public occidental. Bien qu'on retrouve des figures
telles que les sauts à trampolines ou le lancer de mannequins
en mousse, le petit dragon a gagné suffisamment d'autorité
et dispose de plus de liberté d'action pour coordonner ses
scènes de combats. Il fait valoir
sa
méthode. On pourra clairement remarquer une évolution
du style et surtout une approche du kung fu différente par
rapport au film précédent. Ses cris et autres feulements
s'entendent davantage et font sensation. C'est sa réponse à
l'arrogance de ses adversaires. L'opposition entre deux écoles
d'arts martiaux, chinoise et japonaise, permet une grande variété
d'échanges et d'armes. Judo contre kung fu, sabre contre nunchaku,
sabre contre poutre, sabre contre poings nus. Le combat devient dialogue,
observation, compréhension, adaptation. Les vingt dernières
minutes ne sont plus qu'une succession de rencontres avec autant d'adversaires
que de techniques, s'achevant sur la défaite des maîtres
russe et japonais. Lee poussera ce principe d'hétérogénéité
encore plus loin par la suite. L'admirable précision des chorégraphies
est proprement rendue par le découpage de Lo Wei. Pour la première
fois, le ralenti vient décomposer les mouvements dans toute
leur hypnotique beauté.
Dans ses films, Lee s'arrange toujours à un moment ou à
un autre pour perdre sa chemise et exposer ainsi sa musculature, avec
une sorte de complaisance autoérotique. Plus agile que jamais,
sa performance d'artiste martial
finirait
presque par faire de l'ombre à son jeu d'acteur. Son petit
numéro comique, lorsqu'il se fait passer pour un réparateur
de téléphone, vient rétablir la balance, au risque
de ruiner le sérieux qui guidait jusque là sa vengeance.
Les déguisements qu'il cumule dans ce film (vendeur de journaux,
tireur de pousse-pousse) composent au final une sorte de figure de
justicier masqué quelque peu psychopathe, traqué par
ses ennemis comme par la police et livrant les bandits pendus aux
lampadaires. La sophistication de ces procédés inquiètent
en effet quant à sa santé mentale, chez un individu
capable par ailleurs de la plus grande fureur non contenue. Bien plus
en accord avec le ton grave du film est la jolie romance impossible
avec la charmante Nora Miao, actrice et amie qui faisait déjà
une apparition dans The Big Boss et qu'on retrouvera
par la suite. Leur relation d'amants sacrifiés va renforcer
la dimension tragique et désespérée du récit.
De ce point de vue-là, Fist of fury est sans doute le Bruce
Lee le plus sentimental. Le jeu des deux acteurs, alors tout en réserve,
est d'une émouvante justesse. Située au coeur du film,
leur très belle scène dans le cimetière, la nuit,
où ils se laissent aller à rêver à un improbable
futur heureux pour eux, portée par le beau thème romantique
de Joseph Koo, prouve que lorsqu'il le veut bien Lo Wei est tout à
fait capable de faire surgir de ses images poésie et émotion.
Cette séquence, généralement absente des montages
internationaux, trouvera son contrepoint avec la scène du striptease
de geisha dont la vulgarité est censée s'accorder au
clan japonais.
Surgi
sur la scène dans un costume immaculé, l'apparence de
Chen Zhen s'est peu à peu transformée, jusqu'à
devenir tel un bloc de pure rage, irrécupérable. Comme
ne cessent de le lui rappeler ses frères, sa colère
va à l'encontre des préceptes du maître qui avait
précisément prohibé les défis entre écoles.
Une fois le fauve lâché, il répondra à
la moindre des provocations, obtenant le discret soutien d'une population
reléguée aux arrière-plans. Le film va pouvoir
s'achever en apothéose sur un plan anthologique, désormais
inscrit dans la mémoire collective. L'honneur (la survie de
l'école est en jeu) et la morale de l'époque (encore
elle) exigent que Chen se livre. La vengeance, à nouveau, n'a
pas empêché le massacre de ses amis. Il accepte son destin
et court vers la mort, acclamé par la foule, préfèrent
offrir sa poitrine aux balles et couvrir de son cri les détonations
plutôt que de subir l'humiliation de la défaite. La mort
entoure dès le début le personnage, depuis qu'il s'est
précipité dans la tombe de son maître, hurlant
pour qu'on le recouvre lui aussi de terre. Le désir de revanche
ne s'éteindra pas chez les survivants. Chen Zhen est devenu
le symbole de la résistance à l'oppression. Il a indiqué
la voie vers la dignité retrouvée. Son dernier saut
le fige dans l'éternité, pose héroïque qui
lui épargne la trivialité de la chute. Cette conclusion,
la plus tragique de tous ses films, n'est pas sans évoquer
le cinéma de Chang Cheh, alors à son apogée,
avec ses guerriers virils prêts à se vider de leur sang
lors d'une ultime bataille. Elle fit son effet sur le public venu
en masse suivre les nouvelles aventures du héros. Le film bat
le record de recettes du précédent, en attendant d’être
à son tour dépassé par son successeur.
The
Way of the Dragon
L’heure de la renégociation de contrat est arrivée.
Fort de son poids au box-office, Lee s'affranchit enfin de Lo Wei
et obtient les postes de réalisateur, scénariste et
producteur, sous l'égide de sa propre compagnie, Concord. Cette
fois, il transporte directement l'action et son protagoniste à
l'Ouest, Rome, Italie, augmentant ainsi les chances d'exportation
du produit. Après l'envahisseur japonais, l'ennemi s'incarne
cette fois dans la mafia romaine, avec un big boss de pacotille qui
pour parvenir à ses fins préférera curieusement
organiser un véritable tournoi international d'arts martiaux
au lieu d'user des armes à feux et des explosifs pourtant de
rigueur dans le milieu. Il faut dire qu'il est conseillé par
ce traître de Wei Ping Ao, au jeu de "folle" toujours
aussi subtil bien aidé par d'effroyables costumes. Bref, la
supériorité de la boxe chinoise va encore devoir faire
ses preuves. Plus que jamais, le plaisir du spectateur va être
fonction de l'indulgence qu'il veut bien manifester face à
la légèreté des arguments. Désireux d'offrir
des affrontements crédibles et de qualité, Lee fait
appel aux meilleurs de leur discipline, souhaitant s'opposer en particulier
à des adversaires occidentaux, approfondissant ainsi le dispositif
de Fist of Fury. Le générique d'ouverture
mentionne fièrement le palmarès des authentiques champions
recrutés : Robert Wall, champion du monde de karaté
professionnel 1970, le Coréen Wong In Sik, 7e dan d'Hapkido
- ici dans le rôle d'un Japonais - et Chuck Norris, détenteur
de plusieurs titres mondiaux. Ce dernier partage une déjà
solide amitié avec Bruce Lee. Les deux hommes s'étaient
rencontrés lors d'un championnat sur le territoire américain
en 1967, et eurent plusieurs fois l'occasion de s'entraîner
ensemble, pour le plaisir, échangeant leurs techniques. Après
quelques rôles de figuration, Norris fait ici ses vrais débuts
à l'écran. Il lui faudra encore patienter une bonne
dizaine d'années avant que sa carrière connaisse véritablement
le succès.
N'ayons
pas peur des mots, en ce qui concerne l'écriture et la réalisation,
Bruce Lee est passablement mauvais. Le film, tant dans les vêtements
que dans l'humour et les réactions des personnages, présente
tous les ingrédients pour faire un excellent nanar. Le mauvais
goût est roi, les murs en carton du bureau du boss ne font pas
illusion, et la scène de terrain vague à la fin semblent
tout droit sortis d'un kung fu Z. Les brutes occidentales à
moustaches ne sont pas gâtées par la nature et jouent
aussi mal que les figurants. Le pire étant peut-être
atteint par ces vues de Rome, très cartes postales, amenées
sans aucune finesse (et tous les Romains parlent spontanément
anglais). On devine que certains plans ont été tournés
à l'arraché, Lee et son équipe accumulant le
maximum de métrage avant de retourner mettre en boîte
le reste du film en studio à Hong Kong. Le premier quart d'heure
est à ce titre particulièrement consternant. Lee joue
de la pantomime pour obtenir à manger à l'aéroport
de Rome, chaque expression étant lourdement soulignée
par des bruitages à peine dignes d'un cartoon. Son personnage,
Tang Lung, c’est un peu le nigaud qui monte à la ville
(voir plus loin la scène avec la prostituée, typique
du genre). Au-delà des capacités martiales, on est ici
très loin du héros halluciné de Fist
of Fury. Mais une constance se fait jour. Lee semble définitivement
abonné aux rôles d'apatrides, exilés, déplacés,
en décalage permanent avec l'environnement. Nulle part à
sa place, il finit souvent seul, au milieu d'une véritable
hécatombe dont même ses nouveaux amis ont été
les victimes. Entre la Thaïlande, l'Italie et le retour du fils
prodigue à Shanghai, ses personnages sont à la recherche
d'une identité perdue ou contestée. Ignorants des codes
du pays, ils sont dans un premier temps
sommés
de faire profil bas et de ravaler leur fierté. Isolés,
ils doivent d'abord se faire accepter par la communauté, puis
prouver leur loyauté à la force des poings. Sur cette
voie, ils ne peuvent que finir seuls. Comme le dit en conclusion le
personnage interprété par Chin Ti : « Dans
ce monde où règnent les armes et la violence, où
qu'il aille, la solitude sera son unique compagne. » Le
kung fu devient un mode d'expression et de revendication identitaire,
intelligible quelle que soit l'idiome local. Dans The Way
of the Dragon, ses gestes et ses roulements d'yeux sont sans
ambiguïté lorsqu'il menace le boss dans son bureau.
On l'a déjà dit, le fait que seules les scènes
d'action fassent l'intérêt des films de Bruce Lee n'est
ni problématique, ni unique. C'est le cas de nombre de kung
fu pian, oeuvre mineures mais nullement désagréables.
Il est cependant intéressant de constater que le culte qui
existe autour de lui repose sur des éléments qui sont
en partie extérieurs aux films. Les spectateurs occidentaux
découvraient véritablement avec lui un cinéma
jusqu'alors ignoré. Mais ce sentiment de nouveauté était
également partagé à sa façon par le public
oriental. Nous ne sommes certainement pas ici devant des chefs-d'oeuvre
du septième art. Nous assistons d'abord à l'affirmation
d'une présence, celle d'un véritable dieu des arts martiaux.
Enfin seul maître à bord, Lee pense son film comme une
leçon de Jeet Kune Do. Avec pédagogie, le Sifu accompagne
ses coups de commentaires, et utilise les divers accessoires à
sa portée (bâton, double
nunchaku)
pour créer autant de situations de défense. Il se fabrique
même de fines et redoutables fléchettes en bois, qui
lui sauveront la mise plus d'une fois. Non sans arrogance, il prend
sa revanche sur ces occidentaux qui se croient supérieurs.
Patiemment élaboré au fil des années, le Jeet
Kune Do est défini par Bruce Lee comme l'art d'intercepter
le poing. C'est une technique évolutive de self defense, un
non-style dont le principe est de s'adapter en fonction de chaque
nouvelle situation. Désireux d'apparaître comme l'ambassadeur
mondial de cet art de combat, Lee se plaît à filmer ses
séances d’entraînement, à faire jouer son
impressionnante musculature, à craquer ses os. Si ces scènes
prennent place sur un balcon ou face à un miroir, ce n'est
pas pour rien. Il s'agit d'exhibition au sens propre. Dans le film,
ses camarades l’admirent et le touchent, curieux, fiers, envieux.
L'homme devient à la fois monstre de foire et grand frère
modèle. Dans la réalité, combien de fans ont
punaisé sur leur mur un poster du petit dragon, et collectionné
les revues dont il faisait la une.
Nombreux et toujours étourdissants par l'agilité et
la puissance hors-norme du guerrier, les combats de The Way
of the Dragon sont un régal pour les amateurs. Le
comportement de ses ennemis, de bien piètres bagarreurs, laisse
il est vrai à désirer. Il faut les voir, par exemple,
attendre sagement leur tour au lieu d'attaquer en force, stratégie
qui laissera sans doute perplexe le spectateur le moins exigeant.
La donne change heureusement avec l'arrivée, dans le derniers
tiers du film, des champions crédités au générique.
Le duel final contre Colt, le personnage interprété
par Chuck Norris, dans le Colisée est à lui seul un
sublime morceau de cinéma, l'un des plus loués de toute
la carrière de Bruce Lee, véritable
court-métrage
en soi pour le coup plus que très dignement filmé. On
devine que cet affrontement, par le soin qui a présidé
à sa réalisation, est LA scène qui compte et
pour laquelle le film a été pensé. C'est quasiment
un remake revu et corrigé de l'affrontement entre Lee et Robert
Baker à la fin de Fist of Fury. Le temps semble
s'arrêter- l'usage du ralenti aidant - et l'on oublierait presque
l'intrigue qui justifie l'existence de cette scène. De la durée
d'une bobine, celle-ci diffère en fait à tel point de
tout ce qui a précédé, impose un rythme tellement
différent, qu'elle déséquilibre presque le film.
Située dans un cadre particulièrement évocateur,
elle tourne au surréalisme. Le Colisée c’est l’arène
des gladiateurs, un lieu éminemment symbolique qui donne au
combat une coloration mythologique d'une inattendue poésie,
hors du temps, hors du film. Il s'agira d'un combat à mort
dénué de haine ou d'esprit de vengeance. Les deux combattants
se considèrent d'égal à égal, et la mise
en scène de Lee s'attarde sur leurs échanges de regards,
file la métaphore du miroir par tout un jeu de symétrie
qui place au centre de l'axe un chaton romain, tel un empereur qui
va donner le coup d'envoi d'une démonstration anthologique
dissimulée aux yeux des humains. Jamais le respect de l'adversaire
n'a été aussi marqué. La victoire n'aura rien
de libératrice, exprimant même une certaine amertume.
En faisant l'erreur de reprendre le fil de son récit après
un tel climax, Lee renforce malgré lui la préciosité
de ce moment. Les dernières péripéties, de retour
au terrain vague qui communique mystérieusement avec les arcades
du Colisée, apparaissent alors d'une pauvreté presque
embarrassante. Néanmoins, avec ce film, qui demeure son plus
rentable, Bruce Lee devient un phénomène mondial et
gagne son surnom de "petit dragon". L'avenir s'annonce plein
de promesses.
Game
of Death
Toujours un peu plus près de l'oeuvre définitive, celle
qui relaiera parfaitement sa philosophie, Lee est désireux
d'obtenir le juste équilibre entre le divertissement et la
réflexion. « Avec un peu de chance, j'ai l'intention
de réaliser désormais des films à niveaux de
lecture multiples, le genre de cinéma où vous pouvez
très bien vous contenter de ne voir que l'histoire en surface,
mais que vous pouvez aussi regarder plus en profondeur. La plupart
des films chinois sont restés jusqu'à présent
très superficiels et unidimensionnels. » Sur la
base de cette profession de foi, il s'attelle donc à son nouveau
projet, Game of Death, l'histoire d’un champion
de kung fu forcé par un gang coréen à participer
à une chasse au trésor. Le butin est conservé
au sommet d’une pagode dont chaque étage est gardé
par un maître d’une technique différente. Fidèle
à sa méthode désormais éprouvée,
Lee va solliciter ses disciples et amis. Wong In Sik et Taky Kimura
doivent incarner les gardiens des deux premiers étages. Dan
Inosanto, maître de l’Eskrima philippine occupera le 3e
(Temple du Tigre), Ji Hanjae, maître d’Hapkido coréen,
s'installe au 4e (Temple de l'Or), tandis que Kareem Abdul-Jabbar,
la future star des L.A. Lakers, règne sur le 5e et dernier
étage (Temple de l’Inconnu). Le casting est complété
par James Tien et Chieh Yuan en membres du gang chargés d'accompagner
le protagoniste dans sa montée des niveaux. Il est également
question d'un rôle pour George
Lazenby
et de la participation de Sammo Hung. Ce étonnant concept avait
été inspiré quelques années plus tôt
à Lee lors d'un repérage au Népal en compagnie
de James Coburn, en vue d'un autre projet, The Silent Flute,
pour lequel il avait obtenu l'accord de la Fox. Lors de ce voyage,
il est fasciné par les pagodes à étages et se
prend à rêver d'un film dont le final pourrait se situer
dans un bâtiment semblable.
A peine achevé le tournage de The Way of the Dragon,
Lee profite de la présence de Kareem Abdul-Jabbar, alors en
vacances dans la région, pour diriger les scènes de
la pagode en studio, dans le secret le plus total. Le scénario
n'a pas vraiment dépassé le stade de l'esquisse, alors
il se concentre sur la chorégraphie et la mise en scène.
On est cette fois dans la technique pure, chaque combat étant
une sorte de dialogue sur les arts martiaux et leur esprit, entre
un maître et son élève qui tend à le dépasser.
En quelques semaines de travail acharné, Bruce Lee met en boîte
les trois derniers étages. C'est alors qu'il reçoit
un appel d'Hollywood. Fred Weintraub, de la Warner, propose une coproduction
avec la Golden Harvest, association totalement inédite. Rappelons
que la Warner était déjà en contact avec Lee
à l'époque de la préproduction de la série
Kung fu. Le succès de ses films hongkongais est parvenu
jusqu'aux oreilles du studio, titillant la curiosité du département
marketing. Lee ne peut se permettre de laisser passer l'opportunité
de toucher enfin de l'intérieur le public américain,
donc mondial. Il suspend le tournage de Game of Death
et rejoint la Californie. La coproduction en question aura pour titre
Enter the Dragon (Opération Dragon).
Historiquement,
il s'agit d'une sorte de produit d'appel, conçu pour tester
un nouveau marché. Warner Bros. mise sur son poulain tout en
injectant quelques éléments alors en vogue - blaxploitation,
James Bond - attentive à ne pas trop circonscrire son coeur
de cible. Le héros jaune se voit accompagné du héros
noir (Jim Kelly) et du héros blanc (John Saxon). On retrouve
également Robert Wall, remis de la castration mortelle assénée
à son personnage dans The Way of the Dragon.
Le scénario, avec cette île où l'usage des armes
à feu est proscrit, n'est encore qu'un paresseux prétexte
pour justifier les corps à corps. Le studio autorise Lee à
faire les modifications qu’il juge nécessaires (le titre
est de lui). Conscient de disposer d'une tribune internationale, l'acteur
va s'investir à fond dans la limite de sa marge de manoeuvre,
supervisant les chorégraphies, conseillant le metteur en scène
Robert Clouse. Le budget est sans doute supérieur à
tout ce qu'il a connu jusqu'ici, mais reste raisonnable pour ce qui
est une authentique série B américaine, confiée
à un authentique réalisateur de série B. De la
consécration mondiale que semblait lui promettre Enter
the Dragon, Bruce Lee ne connaîtra finalement que le
seuil. Le 20 juillet 1973, peu de temps avant la sortie du film, le
petit dragon décède d'un œdème cérébral
et entre dans la légende, ce que les différents services
marketing, tant du côté américain que hongkongais
sauront exploiter.
Dans les années qui vont suivre, les faux Bruce Lee se multiplient
à l'écran, clones grotesques baptisés Bruce Li
ou Bruce Le, brassant de l'air dans des films plus fauchés
les uns que les autres. Consciente de voir tout un héritage
lui échapper, la Golden Harvest décide en 1978 de tirer
à sont tour profit du mythe, d'autant plus qu'un inestimable
trésor prend la poussière dans ses coffres : les quelques
bobines tournées par Lee six ans plus tôt. Ne manque
qu'une intrigue permettant d'utiliser ces scènes. Robert Clouse
est sollicité. Le réalisateur sera un temps considéré
comme le spécialiste du cinéma US d'arts martiaux, chargé
d'assurer les carrières de Jim Kelly (Black Belt Jones,
1973) et Jackie Chan (Le Chinois, 1980) pour un résultat
mitigé. Son nom reste attaché à celui de Bruce,
rendant le projet déjà viable internationalement. Dans
cet ordre d'idées, le film sera tourné dans la langue
de Shakespeare. On embauche des acteurs anglo-saxons, certains
étant
de véritables vétérans. Chez les gentils : Gig
Young a remporté en 1970 l'Oscar du Meilleur Second Rôle
pour sa performance dans On achève bien les chevaux
(l'homme connaîtra un destin tragique puisque peu de temps après
le tournage de Game of Death, il tue sa femme d'un
coup de revolver avant de retourner l'arme contre lui). La délicieuse
Colleen Camp incarne le premier rôle féminin. Habituée
du cinéma d'exploitation, on la recroisera l'année suivante
en playmate dans Apocalypse Now, puis dans la série
des Police Academy. Dean Jagger, le big boss du film,
a pour sa part joué les sheriffs pour John Sturges ou Samuel
Fuller, et compte à son palmarès Henry King, Michael
Curtiz, Hattaway ou encore Huston. Son bras droit dans le film, Hugh
O'Brian, a tourné dès les années 50 dans d'innombrables
westerns dirigé entre autres par Boetticher, Walsh ou Dmytryk
avant de se tourner vers la télévision à partir
des années 70. Toujours plein de bonne volonté, Bob
Wall accepte de se joindre à la bande, de même que Dan
Inosanto, tandis que Chuck Norris, flairant le côté malhonnête
de l'entreprise, refuse l'invitation (ce qui ne l'empêchera
pas d'apparaître malgré lui au générique
grâce à la magie des stock shots). Le reste de l'équipe
sera entièrement chinois et le film tourné entre Hong
Kong et Macao. Désormais incontournable à la Golden
Harvest, Sammo Hung se voit confier les chorégraphies. Officieusement
il est co-réalisateur à égalité avec Clouse.
Sa participation se veut gage de qualité et de fidélité
vis-à-vis de Bruce Lee. Il apparaîtra face à Bob
Wall dans une belle scène de boxe sur ring.
Des
auditions sont organisées pour trouver le sosie idéal
qui aura la lourde charge de remplacer le petit dragon dans les séquences
qui restent à tourner. Sosie est un bien grand mot, et il n'est
pas sûr que ce terme ait réellement guidé le choix
des producteurs. Bruce Lee sera donc incarné en fonction des
scènes par trois acteurs, dont Yuen Biao pour les figures les
plus acrobatiques. Le réalisateur a beau user des stratagèmes
les plus éculés, affublées de postiches ou de
lunettes noires, le visage bandé ou plongé dans l'ombre,
les doublures ne feront pas illusion une seule seconde. De même,
les inserts du vrai Bruce Lee, sous la forme de courts extraits de
ses précédents films, sont d'une grossièreté
à faire frémir. L'heure de rushes tournées en
1972 sera réduite quant à elle à une pauvre dizaine
de minutes. Au lieu de développer les quelques éléments
déjà en sa possession, Clouse et son scénariste
Jan Spiers abandonnent totalement les intentions philosophiques de
Lee (en eurent-ils seulement connaissance ?) et bricolent une intrigue
bidon. Il sera question d'un acteur de films d'action, Billy Lo, marié
à une occidentale et harcelé par la pègre. Les
ressemblances avec la vraie vie d'un certain Bruce Lee ne sont nullement
fortuites mais guettées bien au contraire avec une sorte de
mauvais esprit douteux, encourageant la rumeur selon laquelle l'acteur
serait toujours vivant. C'est ainsi que certaines scènes prennent
place sur les plateaux de tournage de Fist of Fury
et The Way of the Dragon. Le pire étant peut-être
atteint avec le détournement des authentiques images de ses
funérailles, qu'avaient suivies des milliers de Hongkongais.
Autant d'efforts calamiteux qui poussent à considérer
l'objet final comme un grand moment de dupes, franchement crétin,
voire détestable. Le projet n'a jamais été conçu
comme un dernier hommage au petit dragon. On a au contraire l'impression
que tout est fait pour bafouer sa mémoire.
Pourtant,
une fois admis le fait que le film ne lui doit rien ou si peu, on
se retrouve avec une série B parfois agréable, dont
certains combats sont tout à fait réussis et dignes,
même si très éloignés de ce qu'on avait
pu voir précédemment. Ne serait-ce que par sa rapidité,
le style de Bruce Lee reste inimitable, et il n'est pas sûr
que Sammo Hung ait eu la prétention de s'en approcher. Les
différentes scènes d'action, bien que nombreuses, manquent
d'ailleurs cruellement de cohérence. En cela, elles sont à
l'image du film. La musique très classieuse de John Barry achève
de donner une couleur jamesbondienne à ce Game of Death
'78 qui, par ses cascades à motos et ses tabassages
semble plus souvent lorgner du côté du film d'action
occidental que du kung fu pian traditionnel. Les scènes avec
les motards, cascadeurs australiens appelés pour l'occasion,
jurent en effet avec le style des productions hongkongaises de l'époque.
Elles annoncent en quelque sorte les polars urbains des années
80. Le reste, c'est-à-dire les scènes de comédie,
est plutôt bien filmé par Clouse, qui a pris ses aises
avec le genre depuis Enter the Dragon. Sa mise en
scène n'a rien de génial mais elle possède le
minimum de prestance qui permet de ne jamais donner l'impression d'avoir
affaire à un film de tâcheron.
Tout change radicalement avec l'irruption des fameuses scènes
de la pagode. Le plus beau raccord du film nous montre Billy Lo surgir
des escaliers avec le corps de Bruce Lee, rayonnant dans son désormais
fameux jogging. Bien que le montage ait tranché dans le vif,
nuisant à la continuité des chorégraphies, on
constate de remarquables progrès dans la mise en scène.
Les échanges sont tous magnifiques et
superbement
mis en valeur par une caméra qui sait parfaitement se placer
et se déplacer, comme un acteur à part entière
du ballet qui se déroule sous nos yeux. Pureté des enchaînements,
réalisme des prises. Entre le duel aux nunchakus face à
Dan Inosanto, la puissance des prises d'Hapkido de Ji Hanjae, et la
mystérieuse invincibilité de Kareem Abdul-Jabbar, c'est
à un ravissement de tous les instants que le spectateur est
convié. Le géant Noir, comme le nom de son temple l'indique,
possède un style de combat inconnu. Il représente l'ultime
étape, l'achèvement du Jeet Kune Do. On assiste alors
à un kung fu totalement hors normes, d'une grâce constante
et véritablement prodigieux. Progressivement, Lee affine son
approche du géant, teste ses points faibles, jusqu'au coup
fatal qui n'a plus rien d'orthodoxe. Bien qu'à l'état
d'ébauche, le cours magistral de Bruce Lee a été
donné, envers et contre tout.
Vendu sans détours comme le dernier film du petit dragon, Game
of Death dépassera les espérances de ses auteurs.
Le succès est grand dans le monde entier, en particulier au
Japon, à tel point qu'il "bénéficiera"
d'une improbable suite conçue selon les mêmes procédés
: Game of Death 2 (aka Tower of Death).
Le filon sera exploité jusqu'à la corde, encourageant
toujours plus de vautours à s'engouffrer dans la brèche.