France,
les années 70. L’humour ronronne. Rigolade qualité
française sur les grands écrans, satire politique héritière
des chansonniers à la télévision, rien de nouveau
à l’horizon. Même l’incident Charlots, qui
avait commencé à faire souffler un vent de surréalisme,
s’est mué en bidasseries triomphales. Et pourtant, le
renouveau est en germe, et viendra du théâtre. Pas celui
orné de velours rouge. Celui qu’on bricole dans le fond
d’une cour, sur quelques tréteaux, le café théâtre.
C’est l’époque du Café de la Gare de Romain
Bouteille, d’où émergeront entre autres Coluche
et Patrick Dewaere. Un temps où une troupe peut engager au
pied levé l’employé d’un magasin des Puces
qui les aide à charger des planches dans leur camionnette –
Gérard Lanvin n’a pas démarré autrement.
Et de ce bouillonnement émerge une poignée de jeunes
comédiens, qui se fera bientôt connaître sous le
nom du Splendid. Tout commence dans une classe de seconde du lycée
Pasteur de Neuilly. L’animateur du ciné-club, un certain
Gérard Jugnot, rêve de mise en scène. Il fait
la connaissance de trois autres élèves ayant pour noms
Michel Blanc, Christian Clavier et Thierry Lhermitte, auxquels il
transmet sa passion. Ils tournent un premier court-métrage,
Le Désespoir de Cathode, puis se mettent à
l’écriture et montent leur première pièce,
‘La Concierge est Tombée dans l’Escalier’,
en Terminale. Ils en veulent.
1972
: les pièces se succèdent. D’abord ‘Non
Georges, Pas Ici’, puis ‘Je Vais Craquer’, où
la troupe investit le café théâtre de l’Odéon.
Bientôt à l’étroit et rejoints par Marie-Anne
Chazel et Valérie Mairesse, ils décident de créer
leur propre lieu. Ils acceptent tout d’abord l’offre d’un
patron de café de la Rue d’Odessa, qui les accueille
en échange de 50 % des recettes et de la réfection des
lieux, à leur charge. Être comédien de café-théâtre,
c’est également être bricoleur. Puis la troupe,
renforcée par Bruno Moynot, Josiane Balasko et Dominique Lavanant,
s’installe Rue des Lombards. Les comédiens se partagent
les charges, Balasko à la caisse, Jugnot à la vérification
des billets, Blanc servant la soupe – car la réglementation
obligeait alors les responsables de café-théâtre
à servir une boisson. La salle est une arrière cour,
il n’y pas de frontière entre les bancs et la scène.
Et c’est là que va prendre son envol la nouvelle vague
du comique français. En 1977, après ‘Le Pot de
Terre contre le Pot de Vin’, ils montent ‘Amours, Coquillages
et Crustacés’. Ils venaient de faire la connaissance
de Guy Laporte, chef de village au Club Méditerranée,
qui, accrochant bien à leur humour, leur avait proposé
un arrangement courant : quelques semaines de vacances en échange
de sketches lors des soirées spectacle. Du pain béni
pour les jeunes auteurs qui ont ainsi tout le loisir d’observer
le spectacle de ces vacanciers décidés à s’amuser
coûte que coûte, puisqu’ils ont payé pour.
Ce qui était à la base un projet de film devient donc
une nouvelle pièce, satire des clubs de vacance – quoique
Thierry Lhermitte contestera toujours le terme de ‘satire’,
car selon lui situations et dialogues sont directement tirés
d’expériences vécues. Enthousiasmé après
une représentation, Yves Rousset-Rouard, oncle de Christian
Clavier et producteur, entre autres, d’Emmanuelle, décide
de financer le film. Ils pensent tout d’abord confier le projet
à Jean-Jacques Annaud, qu’ils admirent. Celui-ci est
intéressé, mais désire le faire interpréter
par
des
vedettes. Le Splendid ne souhaite pas se séparer de son bébé,
et parvient à convaincre Rousset-Rouard de faire confiance
à un jeune metteur en scène avec lequel ils viennent
de sympathiser. A l’époque, le jeune Patrice Leconte
n’a que l’échec de Les Vécés étaient
Fermés de l’Intérieur à mettre sur son
CV. Qu’importe, le courant passe. ‘Si je me sentais
en famille, c’est que ceux-là pratiquaient, au théâtre,
un comique résolument moderne qui n’empruntait rien au
Boulevard et dont j’imaginais que, transposé devant une
caméra, il renverrait au musée toutes les bidasseries
qui faisaient alors florès dans le cinéma français.
Cette troupe et ses spectateurs avaient le même âge, riaient
des mêmes situations, partageaient les mêmes colères
contre les médiocrités contemporaines.’ (1)
Un choix pas forcément évident donc, et sans doute pas
du goût de tout le monde - on murmure même que Coluche
aurait proposé au Splendid de renvoyer Leconte pour prendre
sa place. En dépit des fous-rires qui obligent le réalisateur
à multiplier les prises et des nombreuses farces orchestrées
par le groupe, le tournage se déroule sans problème
dans un ancien club de vacances de Côte d’Ivoire, situé
à trois kilomètres d’un véritable Club
Med – la vénérable institution a d’ailleurs
refusé de participer au film après avoir pris connaissance
du scénario, et a même publié une circulaire interdisant
formellement à ses GO d’y prendre part. Le Splendid parvient
néanmoins à recruter quelques vacanciers pour assurer
la figuration, attirés par une pseudo-tombola.
On
l’imagine mal aujourd’hui, mais la sortie des Bronzés
est un risque financier. Le distributeur Bernard Harispuru déclarera
même ‘avec votre film, j’ai deux grenades dégoupillées
dans le calebar !’ (2) Le film sort en salles le 22 Novembre
1978, et rencontre le succès que l’on sait – plus
précisément, 2 182 000 entrées. Mais au contraire
de nombreuses comédies françaises des années
70, la popularité des Bronzés ne se
démentira pas, et le film reste aujourd’hui encore une
valeur sûre pour les chaînes souhaitant un pourcentage
d’audience confortable. Qui ne s’est pas assis devant
sa télé à réciter les répliques
en même temps que les acteurs, en se disant que six millions
de spectateurs étaient probablement en train de faire de même
? Comment expliquer ce triomphe transgénérationnel ?
D’entrée de jeu, précisons que ce n’est
en aucun cas pour ses qualités formelles : Patrice Leconte
lui-même en convient volontiers, Les Bronzés
est d’une grande pauvreté esthétique, frisant
même la déficience par moments, et surtout la caméra
se contente d’enregistrer les gags, pratiquement aucun d’entre
eux n’étant provoqué par la mise en scène.
Mais l’important n’est pas là, nous ne sommes ni
chez Billy Wilder ni chez les Z.A.Z. On l’a dit, la sortie de
ce film a donné accès à un large public à
un style d’humour différent, auparavant réservé
à ceux qui se déplaçaient dans les cafés-théâtres.
Un humour mordant, vachard, sans grande pitié. Le Splendid
avait touché là un point précis. Avec Le
Père Noël est une Ordure, ils brocarderont des
personnages caricaturaux, souvent éloignés de nos réalités
quotidiennes – et heureusement. Avec Les Bronzés,
la donne est différente : tout le monde a déjà
failli gifler un type ressemblant à Clavier. Gérard
Jugnot est le sosie du type qui a épousé votre sœur.
Et surtout, chacun d’entre nous a connu un Jean-Claude Dusse.
Mais attention, on ne se sent pas visés ; Jean-Claude Dusse,
c’est les autres.
Patrice
Leconte explique dans les suppléments que sa participation
au scénario a essentiellement consisté à trouver
une série de fils rouges afin de ne pas donner l’impression
de visionner une suite de sketches. On n’ose imaginer à
quoi ressemblait le script avant son passage, tant la présence
de 90 % des scènes ne se justifie que par leur drôlerie,
et aucunement par leur importance dans la progression dramatique.
Pourtant, une ou deux scènes parviennent à sortir de
ce moule. Ainsi, la fameuse séquence du sketch de la valise,
où Bobo exécute un numéro dont on ignore à
peu près tout et dont on ne verra que l’amorce. En revanche,
on saura tout des réactions du public a posteriori. Son sketch
est-il réellement inférieur à ceux de Bourseault
? Au vu de ses éructations et onomatopées, rien ne permet
de le penser – il semblerait que le personnage soit d’ailleurs
fortement inspiré de Michel Leeb, que le Splendid avait eu
l’occasion de croiser alors qu’il donnait des spectacles
saisonniers dans les Clubs Med. Il est simplement plus charismatique,
ce qui fait toute la différence dans un monde d’apparences
– voir la séquence où Gigi reconnaît en
Bobo le Georges Pelletier qu’elle a rencontré chez un
assureur, dans une autre vie : celui-ci s’est composé
une nouvelle identité, a changé d’apparence et
a choisi d’intégrer un autre monde, aux règles
différentes. Il nie ce qu’il a été dans
le monde extérieur. Tous ces personnages vivent dans un univers
en vase clos, déconnecté de toute réalité
apparente, mais où s’exerce une loi de la jungle impitoyable.
Néanmoins, tout est tourné vers la recherche du plaisir
individuel. Il n’est dès lors guère étonnant
qu’un personnage tel que Popeye – dont on ignorera jusqu’au
bout l’état civil, preuve de son caractère enfantin
-, tout entier dédié à l’autosatisfaction
immédiate, soit devenu un petit roi dans ce royaume
minuscule.
Entre parenthèses, il est rassurant de savoir que Popeye n’est
pas inspiré d’un unique personnage – non, pas même
de l’ancien G.O. Georges Kaplan -, mais est composé de
sources diverses. C’est son étude de caractères
qui fait toute la valeur des Bronzés. Ainsi,
on ne peut qu’être fasciné par Bernard et Nathalie
Morin, ce couple très moyen sans doute abonné au Hérisson
(3) et qui court après une révolution sexuelle déjà
dépassée qui n’a jamais rien eu à faire
d’eux. Ces personnages pré-houellebecquiens iront de
désillusion en expériences ratées pour finir
par se retrouver et recouvrer leur nature profonde, celle d’un
petit couple médiocre replié sur lui-même, comme
le prouvera le deuxième épisode. Le trait est dur, saillant,
mais jamais gratuit. Mais celui qui marquera le plus les esprits reste
sans doute le Jean-Claude Dusse campé par Michel Blanc, transposition
en peau et en os de Jean-Claude Tergal, plus pitoyable et malchanceux
qu’il n’est permis d’être. Bref, tout ce petit
monde s’agite dans ce qui ressemble à une colonie de
vacances pour grands enfants. Pourtant, la réalité reprend
parfois ses droits, comme en témoigne la mort absurde de Bourseault,
piqué par une raie après une ultime fanfaronnade. S’ensuivent
quelques moments flottants, à peine ridiculisés par
la maladresse de Bobo offrant à Gigi les palmes en souvenir.
La dernière séquence, montrant Bobo et Popeye paumés
dans l’impasse qu’est devenu leur destin, a même
des relents de la mélancolie qu’on trouvera plus tard
dans certaines œuvres de Patrice Leconte telles que Tandem. Mais
la loi du Club reprend vite ses droits, les arrivantes sont belles,
et même Dusse peut espérer une ouverture, alors pourquoi
faudrait-il penser à autre chose ?
Le
Splendid a connu le triomphe public grâce aux Bronzés
; revers de la médaille, chaque comédien fixera dans
l’esprit des spectateurs une image dont il lui sera bien difficile
de se débarrasser. En dépit de rôles variés,
Michel Blanc est encore aujourd’hui interpellé dans la
rue sous le nom de Jean-Claude Dusse, Dominique Lavanant reste abonnée
aux rôles de chef de service aigrie, et Christian Clavier enchaînera
les personnages de tête à claques. En revanche, Gérard
Jugnot saura utiliser son image de ‘beauf moustachu’ pour
faire passer d’autres idées, d’autres émotions,…
Mais quoiqu’il en soit, Les Bronzés,
en marquant le début de la reconnaissance pour la génération
Splendid – seulement trois films -, reste une date essentielle
de la comédie française.
(1) Patrice Leconte, Je Suis un Imposteur (Flammarion, 2000)
p. 101
(2) Op. Cit., p. 106
(3) Hebdomadaire satirique imprimé sur papier vert disparu
à la fin des années 80. Je vous parle d’un temps
que les moins de trente ans…