L’empereur Rodolphe II presse le maréchal Russworm de retrouver la sépulture du Golem, dont la légende dit qu’elle se trouve quelque part dans sa ville de Prague. Créé par le rabbi Löw, ce pantin géant amené à la vie par le pouvoir du shem, est d’une force colossale. Effrayé par sa puissance, Löw ôta la vie à sa créature et enferma son corps dans un endroit secret. Tous s’activent afin de satisfaire l’empereur, du chambellan Lang à l’alchimiste Scotta, et c’est par un heureux hasard qu’ils vont enfin retrouver le corps inanimé de la créature. Avec l’aide d’un célèbre occultiste anglais, Kelley, ils vont tenter de ranimer le colosse immobile. Katrina, prisonnière de Kelley, et Matej, un boulanger enfermé pour avoir distribué du pain au peuple, sont les témoins des conspirations qui se trament dans l’ombre…

Le boulanger de l'empereur / L'empereur du boulanger
(Cisaruv pekar a pekaruv cisar)

Réalisé par Martin Fric
Avec Jan Werich, Marie Vasova, Natasa Gollova, Bohus Zahorsky et Jiri Plachy
Scénario : Jan Werich, Jiri Brdecka, Martin Fric
Musique : Julius Kalas
Photographie : Jan Stallich
Décors : Vladimir Sinek et Jiri Trnka

Une production Ceskolovensky Statni Film
Tchécoslovaquie - 142 mn - 1951
Artus Film ouvre avec ce double programme (ainsi que Le Chevalier blanc sur lequel nous reviendrons bientôt) une nouvelle collection consacrée aux "chefs d’œuvres du cinéma légendaire européen". Fondée par des passionnés de pellicules introuvables, cette nouvelle maison d’édition DVD (la bande sévit déjà dans les marchés du film et la réalisation de courts métrages déviants) nous promet son lot d’étrangetés improbables. Vision humoristique et décalée d’une des grandes légendes de l’imaginaire européen, Le Boulanger de l’empereur / l’empereur du boulanger lance cette série sous les meilleurs auspices.

Enorme succès lors de sa sortie, le film au vu de sa longueur était alors proposé en double programme, ce que reprend l’éditeur en le présentant en deux parties. Une version réunissant les deux films, en en coupant au passage une bonne demie heure, fut montée pour une distribution internationale. C’est donc bien la version intégrale inédite qui nous est ici montrée.

Le Boulanger de l’empereur s’amuse avec les figures occultes et magiques qui peuplent la mystique européenne. On trouve ainsi dans le film Edward Kelley, un repris de justice qui s’associa avec John Dee, célèbre savant et astrologue du XVIème siècle, ou plutôt qu’il trompa par ses talents de prestidigitateur. Kelley retranscrivait les visions de Dee (certainement provoquées par Kelley lui-même) qui recevait la visite de l’ange Uriel. Ange qui entre deux révélations, commandait à Dee de verser une pension annuelle de 50 livres à Kelley ! Le duo fit sensation dans toute l’Europe, inventant la médiumnité, ce qui n’empêcha pas Kelley de finir sa vie dans les geôles du roi Rodolphe II. C’est tout ce charlatanisme dont se moque JanWerich, interprète et de l’empereur et du boulanger, auteur, avec Jiri Voskovec, à l’origine de la pièce de théâtre dont le film est une libre adaptation. Son personnage, Rodolphe II, était épris d’occultisme et essayait d’attirer dans son entourage tout ce que l’Europe contait d’alchimistes, astrologues et autres occultistes. Werich trouve dans cette cour le creuset où foisonnent charlatans, arnaqueurs et illuminés en tous genres. Rodolphe II est un empereur un peu fou, un peu idiot, mais surtout ridicule et son aveuglement devant les turpitudes ou l’incapacité flagrante de son entourage, est source d’instants de comédie absolument savoureux. Scotta, l’alchimiste impérial, en essayant de confectionner un élixir de jouvence, ne parvient qu’à produire un encaustique surpuissant ou un détachant tellement miracle qu’il dissout les tissus. Ou encore, incapable de trouver de la mandragore, il la remplace par du raifort et en profite pour se cuisiner des saucisses dans les marmites du grand laboratoire d’alchimie du château. Pendant ce temps, un de ses collègues frappe un anneau de plomb d’une énorme masse dans le but de briser les atomes et d’en faire de l’or tandis qu’un autre alchimiste, dont personne ne comprend la langue, préfère quant à lui tenter de transformer les prunes en métal précieux. On s’affaire à condenser les ténèbres, à fabriquer un perpetuum mobile, à concocter une liqueur d’invisibilité… La profusion d’alambics et autres athanors achève de donner à ce que présente Rodolphe II comme le plus prestigieux laboratoire d’alchimie, des allures de champ de foire, véritable farandole d’escrocs et d’incompétents. C’est tout le royaume de l’empereur qui est un jeu de dupes. Les caisses sont vides, Rodolphe ne sait jamais ce qu’il signe, achète à tour des bras des Mona Lisa en espérant à chaque fois trouver l’original. Le chef des armées est un alcoolique rougeaud qui jure de transpercer tout le monde, l’astrologue royal un vulgaire voleur. Tout n’est qu’apparat et tromperie, et Kelley, seul véritable personnage aux noirs desseins du film, profite de la crédulité de tous pour monter un complot pour prendre le pouvoir. Usant de ses talents de prestidigitateur, il crée un soit disant homoncule à même d’approcher l’empereur et le Golem, qui n’est autre qu’une actrice captive, Katrina. La cérémonie de naissance de l’entité est une reproduction de l’apparition de la Fiancée de Frankenstein et Simael, c’est son nom, sera enfermée dans un sarcophage tout droit sorti de La momie. Martin Fric appuie l’artificialité revendiquée de cette cérémonie avec ces allusions aux grands moments du genre, véritable spectacle que l’empereur et sa première dame suivent en mangeant un cornet d’arachides !

Katrina est le seul personnage ancré dans le réel dans ce monde de faux semblants avec le boulanger Matej. Jeté en prison pour avoir donné du pain à un peuple mourant de faim alors que les greniers foisonnants ne servent qu’à nourrir la cour, ou malmenée pour s’être acoquinée avec un fieffé coquin, tous deux sont en prise avec le monde, loin des lubies des dirigeants. Werich en opposant ces deux représentants du vrai monde à un pouvoir déconnecté de toute réalité, évoque bien sûr une idéologie communiste et matérialiste qui veut mettre à bas les croyances qui foisonnent, et dont Prague est l’épicentre historique. Le réveil du Golem, seule créature vraiment magique du film, va marquer le réveil du peuple.

Issu des vieilles légendes juives (son origine remonte à l’époque des croisades) le Golem est un être d’argile que les kabbalistes animaient en inscrivant sur sa bouche le nom véritable de dieu. Au XVIème siècle, cette créature née de l’imaginaire collectif, ancêtre de Frankenstein, était une force magique capable de défendre les juifs persécutés des ghettos. Il devint un symbole de résistance, défenseur d’un peuple opprimé. L’écrivain Gustav Meyrink écrivit en 1915 sa propre version du Golem, dont il fait remonter l’origine, comme dans le film, au rabbin Judah Löw. Ce roman rencontra un succès considérable et fut à l’origine en 1931 de la pièce de Werich et Voskovec. Mais les deux auteurs en firent une version comique et satirique qui perdure dans l’adaptation de Martin Fisc. Quand le film voit le jour en 1951, Werich fait évoluer son scénario dans le sens du temps, et le film devient un véritable pamphlet communiste. Quasiment toutes les références au judaïsme sont gommées, et le Golem devient le symbole du peuple qui se libère et brise ses chaînes. Objet de puissance d’abord convoité par Kelley, Lang et Russworm, la créature d’argile représente un danger pour le peuple. Dans les mains des forces réactionnaires, il annonce des jours de ténèbres, de guerres et de désolation, un pouvoir infini entièrement voué à l’oppression et au culte de l’argent. Mais lorsqu’il se réveille, le peuple également sort d’une longue léthargie. Par d’heureuses coïncidences, Matej est pris pour le roi Rodolphe II. Tout d’abord acceptant de jouer le jeu pour sauver Katrina, il se rend compte qu’il a le pouvoir de faire changer les choses. Il démasque les imposteurs, ordonne la distribution gratuite de pains aux plus pauvres, ouvre les granges et les cuisines royales au peuple. Il invite à sa table l’astronome Tycho de Brache, jusqu’ici ignoré par un Rodolphe II qui lui fait donner des légumineuses lorsque le scientifique réclame des lentilles pour ses recherches. Ce personnage fait référence à Tycho Brahe, astronome Danois, maître de Kepler, qui fût un des précurseurs de la révision historique de la conception du système solaire. Matej veut faire table rase du passé, bannir l’obscurantisme et faire entrer Prague dans une nouvelle ère de rationalisme scientifique. Il veut que les intellectuels s’associent au peuple, et le tout en chanson ! Alors que le laboratoire d’alchimie est envahi par les habitants de Prague, que l’alchimiste étranger montre enfin ses véritables travaux qui consistaient à fabriquer une délicieuse liqueur de prune (on apprend alors la naissance de la fameuse Slivovice !), Matej ridiculise ces croyances stupides et haranguant la foule en appelle à la naissance d’un nouveau monde : "Aimons le monde, aimons la paix ! Nous allons tous travailler pour ce monde, et si tout le monde y met du sien, il y aura du pain et du vin pour tous !". Tous reprennent en cœur le refrain, et la grande farandole du communisme se met en marche ! Et ce grand mouvement vers l’avenir, rien ne pourra l’arrêter : lors d’une bagarre opposant Kelley à Matej, ce dernier déniche l’escroc caché derrière une carte du monde, en faisant voler la terre entière ! Le Golem va devenir le symbole de cette révolution. Alors que le peuple se révolte, envahissant le château, la créature se déchaîne et détruit les attributs royaux, terrassant Russworm, brûlant le drapeau du régime de Rodolphe II. Le Golem qui effraye d’abord les habitants, devient sous l’impulsion de Matej, qui entrevoit en lui les espoirs d’un renouveau (l’industrialisation), une source de progrès infini. Son premier rôle sera de fournir la chaleur aux fours des boulangers afin que tout le monde ait des ficelles bien cuites !

On le voit, Le Boulanger de l’empereur est bien loin d’être un film fantastique, une illustration du célèbre mythe du Golem. On assiste à une comédie réjouissante aux dialogues savoureux, pleine de quiproquos et de portes dérobées. Martin Fric n’essaie pas de masquer l’origine théâtrale du film, utilisant deux trois plans à la Dolly pour démarrer son film puis se contentant de poser sa caméra et de suivre le cabotinage délectable de ses acteurs. C’est également un document très intéressant aujourd’hui par sa propagande affichée, symptomatique des grandes productions cinématographiques à visée internationale qui se devaient de vanter les vertus éternelles du communisme. Cependant cette évocation a ses particularités propres. Staline au pouvoir, on peut-être étonné de voir un film, fut-il tchèque, s’éloigner autant du réalisme communiste alors en vigueur. Au détour de quelques phrases, on entrevoit des critiques satiriques du régime ("c’est la bureaucratie, mais cela s’arrangera avec le temps"…)



Image : Le film est dans son format 1.33 d’origine. La copie est dégradée, constamment grêlée de points blancs. Des rayures et des baisses de luminosité sont également visibles. Les couleurs sont assez belles lorsqu’elles sont constantes, mais elles glissent à de nombreux moments et à d’autres tirent sur le vert et le bleu. La définition et la compression sont quant à elles bonnes. Si l’on accepte ces défauts, très présents au vu de l’âge et de la rareté du film, celui-ci se suit cependant sans déplaisir aucun.

Son
: La VO est la seule disponible, dans sa version mono d’origine. Le son est assez bon, clair et ne présente pas de gros défauts si ce n’est des passages où des cliquetis sporadiques viennent parasiter la bande son. De courtes séquences sont également plus dégradées, mais de manière passagère. A noter que nous ne sommes pas en présence d’un encodage Dolby mais d’une version MPEG. Attention donc à vérifier que votre décodeur soit compatible.

Le Boulanger de l’empereur : 79 mns
L’empereur du boulanger : 63 mns
Zone 2 - PAL - 2 DVD9
Format cinéma : 1.33
Format vidéo : 4/3
Langue : Tchèque MPEG mono d’origine.
Dolby 2.0 pour le disque de bonus.
Sous titres : Français optionnels
Chapitrage.
Si la qualité technique n’est pas au rendez-vous, les bonus différencient complètement l’édition proposée par Artus films du tout venant des bac(hs) à solde. Un second disque est entièrement consacré à de nombreux reportages et interviews glanés par Thierry Lopez et Kevin Boissezon, "Sherlock Holmes du DVD" : "On a pris le train, dormi au camping et on s'est nourri de sandwichs !" (Libération du 16/12/05). Deux passionnés qui se sont rendus à Prague et à Rome pour retrouver les derniers témoins de l’entreprise.

- Sur les traces du Golem (11’40). Documentaire de 1962, en noir et blanc, de Zdenek Kopac. Plus qu’un documentaire, c’est un véritable petit court métrage qui nous est proposé. Une voix off nous emporte à Prague à l’époque de Rodolphe II. Très lyrique, elle nous narre la naissance de ce centre culturel, scientifique et mystique et nous raconte la naissance du Golem. Des images magnifiques de Prague, saisie dans toute sa splendeur, côtoient les gros plans de gargouilles et d’alambics, de vitraux et de candélabres, créant une atmosphère fantastique et occulte. Puis ce sont cimetières et forêts dépouillées qui évoquent l’arrivée du Nazisme et la persécution des juifs, histoire qui se répète et s’enfonce dans la nuit.

- Jan Werich et le Golem (25 mns). Entretien avec l’écrivain Ondrej Suchy qui nous conte la genèse du film. On apprend ainsi que Jan Werich et Jiri Voskovec sont nés la même année, et que tous deux ont été profondément marqués par la vision à l’âge de dix ans du Golem de Paul Wegener. Werich fut tellement impressionné qu’il consacra sa vie entière au mythe. Les deux comparses fondent le théâtre libéré et leur meilleure pièce, crée en 1931, est une variation autour du Golem, qui donnera naissance à une adaptation de Julien Duvivier. Mais le cinéaste supprime les deux personnages joués par Werich et Voskvec, et cette collaboration se termine par un procès gagné par les deux auteurs. Si la version de Duvivier est bien tournée, Werich n’a de cesse de vouloir produire sa propre adaptation du film. Après guerre, le cinéaste Jir Krejcik reprend le projet avec Werich mais suite à des désaccords profonds entre les deux hommes, c’est finalement Martin Fric qui va réaliser le film. Malgré le succès du film, Werich n’en a toujours pas terminé avec son Golem, et il montera, malgré sa mise à l’écart par le régime communiste, de nouvelles mises en scènes théâtrales autour du mythe. L’entretien, entrecoupé d’extraits du film, est riche en anecdotes et surtout très détaillé : des relations entre Duvivier et les deux auteurs à la sortie du film en Tchécoslovaquie, de la version remontée pour l’export aux rapports entre Werich et le régime, Suchy se révèle intarissable sur le sujet.

- Le Golem au cinéma (14’20). Entretien avec Blazena Urgosikova, directrice du département histoire à la cinémathèque tchèque, qui retrace les différentes adaptations du mythe à l’écran. En fait cette histoire se cantonne aux trois adaptations allemandes de Paul Wegener (dont une est perdue), marquées du sceau de l’expressionnisme et qui vont fortement marquer le genre (notamment le Frankenstein de James Whale), à la version de Duvivier et au film de Werich et Fric, qui pour la première fois ne fait pas incarner la créature par un acteur, mais par une statue animée. Blazena Urgosikova se concentre ensuite sur la réception du film par le public tchèque, qui le reçoit comme un souffle d’air frais dans une cinématographie étouffée par la préséance du réalisme soviétique.

- Les racines du Golem (24’22). Jeanne Rossille, auteur d’une thèse sur le Golem, retrace l’histoire de ce mythe, de la signification du mot Golem dans la bible à sa popularité folklorique. Forcément très érudit et documenté, cet entretien est rendu passionnant par l’aisance de Jeanne Rossille qui sait à merveille faire partager ses connaissances.

- Entretien avec Lubomir Lipsky (27 mns). Entretien avec l’acteur qui incarne l’alchimiste qui manie les prunes pour faire de l’or et qui découvre le secret de la Slivovice ! A travers l’évocation de ses débuts au théâtre puis dans le cinéma d’après guerre, l’acteur nous brosse un portrait concis du milieu artistique tchèque. La concision est aussi de mise lorsqu’il nous parle du tournage de L’Empereur du boulanger, où il n’est resté sur le plateau que deux jours ! Tournage où tout le monde semblait s’amuser, où les prises devaient être refaites car il y avait toujours quelqu’un pour éclater de rire. Le reste de l’entretien, qui évoque l’importance de Martin Fisc et Jan Werich dans la vie culturelle tchèque, la place du Golem dans le folklore, la popularité du film etc… est redondant avec les autres documentaires déjà proposés. L’acteur est bien plus loquace lorsqu’il s’agit de parler de ses relations avec son frère, Oldrich Lipsky, acteur et réalisateur très populaire en Tchécoslovaquie notamment pour des films de science-fiction qui préfigurent par leurs effets spéciaux, les œuvres de Spielberg et Lucas ! (du moins selon Lubomir).

- Entretien avec Vera Chytilova (9’20). Figurante dans le film de Martin Fric, la future cinéaste de la nouvelle vague tchèque nous raconte (en français) son expérience avec Werich et Fric qui marque ses premiers pas dans l’univers du cinéma.

- Galerie de photos. Une quinzaine de photos tirées du film, recadrées et en noir et blanc. L’affiche est également disponible.
- Fiche technique
- Filmographies de Jan Werich et Martin Fric
- Livret d’accompagnement. Huit pages qui reprennent les informations de Jan Werich et le Golem, le chapitrage du film, les filmographies et la fiche technique.
En savoir plus
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