La boîte à coquineries
Les années folles

Série de 24 courts-métrages
Réalisé par des anonymes
Avec des anonymes
Noir et Blanc
France- Etats-Unis
120 min - 1900-1958

A l’aune des années 1900, alors que L’arrivée d'un train en gare de la Ciotat (1895) avait déclenché l’enthousiasme - et la peur - des foules et que Méliès réalisait Le voyage sur la Lune en 1902, des réalisateurs, restés anonymes, se mirent à mettre en scène grâce aux moyens techniques de l’époque, à savoir le cinématographe, des courts, au départ plutôt gentillets et déshabillés, pour verser dans ce que l’on appellerait soixante quinze ans plus tard le genre X. (1) Réservés initialement aux clients des maisons closes qui pouvaient se permettre ce genre de loisirs licencieux, ces vignettes guillerettes firent le bonheur des amateurs de l’époque qui s’empressaient de découvrir ces images laissant libre cours à leurs fantasmes. Au même titre que le théâtre du Grand Guignol (celui de la rue Chaptal pour l’un des plus connus) qui florissait en ces temps de bouleversements économiques et techniques des années 1880-1914 (invention du Métropolitain, construction des premières grandes lignes de chemins de fer, apparition des premières salles de cinéma, etc.…), il y eût bientôt des émules. Dans le Grand Guignol, des choses incroyables, réservées à un public averti, qui se régalait de spectacles horribles et imaginatifs, souvent osés et irrévérencieux. Là, les drilles étaient joyeux et la fesse rebondie.

C’est aujourd’hui, cent ans après ce qu’il nous est proposé de découvrir. Alors, si on ne peut pas parler d’Age d’Or, celui-ci étant reconnu par les spécialistes pour être situé entre 1975 et 1979 approximativement, on parlera plutôt des prémisses ; prémisses qui à plus d’un titre tiennent leurs promesses. Avec le format court, les réalisateurs ont vu juste : plutôt que d’ennuyer le spectateur en l’assommant de dialogues inutiles, ils ont choisi des durées - ou le temps l’imposait pour des questions de coûts - de quelques secondes à neuf minutes pour les plus longs ; chacun d’entre eux, aussi brefs soient-ils, déployant un petit scénario accompagné de cartons de sous-titres (pour la majorité des films muets) que n’aurait pas renié Apollinaire. Sous texte tantôt gentiment grivois, tantôt cru et fleuri.

Echelonnés entre 1900 pour les plus anciens et 1958 pour les plus récents, les courts passent de la simple épaule dénudée au plan hard, de l’utilisation de la pellicule 8 mm au dessin animé. La plupart du temps la mise en scène est simple : en plan fixe, un homme ou une femme entre dans le champ, puis un carton évoque un prétexte ("J’aimerais bien manger", "Je pars me promener et tombe sur un satyre", etc.…) qui induit une conséquence : on passe aux choses sérieuses. Un schéma qui depuis cent ans, dans toute production érotique, n’a pas changé d’un iota. L’amateurisme de l’interprétation a quelque chose de touchant. Les femmes, rondelettes, petites ou grandes, à la toilette caractéristique des années folles sont atypiques ; certaines dont l’identité est on le pense américaine en raison du carton informatif, ressemblent à Joséphine Baker, d’autres aux canons de beauté de la France des années 1910. Rien à voir avec les canons plastiques d’aujourd’hui, qui en comparaison paraissent bien plus fades et surtout retouchées (par la magie de l’infographie). Ici, place aux rondeurs, aux formes, à la pilosité, aux barbes drues, à la moustache type "Mousquetaire", et parfois il faut l’avouer à un humour gaulois prononcé qui fera fuir les plus réticents et hurler de rire les amateurs. On remarquera Le train du plaisir (1930) petit chef-d’œuvre d’invention avec ses intermèdes en animation, ou l’humoristique Mousquetaire au restaurant (1930) et ses blagues à tire-larigot. Mais peut-être que le plus beau est Le Baiser de la danseuse (1921), tandis que le plus alerte est sans aucun doute Why Girls Walk Home (USA, 1930), d’une fraîcheur remarquable grâce à ses héroïnes.

En voyant ces images aujourd’hui à l’ère du numérique, on serait tenté de les canoniser tant elles sont empreintes d’une maladresse émouvante, quasi intemporelle en soi. Et essayer de comprendre la motivation de ces inconnus réalisant des actes jugés scandaleux et interdits au moment où ils étaient mis en boîte comme lors des scènes de lesbianisme. Que l’on tourne en 1905 dans un petit court réalisé par un inconnu avec trois fois rien où dans un film amateur des années 90, le constat est le même : il y a dans leur façon de se mouvoir et de réagir face à la caméra quelque chose de spontané que l’on n’obtient pas ou peu dans la grosse autre moitié de la production du genre dans les années qui suivront. Et cela en dehors des jugements esthétiques ou des affinités que l’on peut avoir d’un point de vue physique : rousses ou brunes, grandes ou petites, minces ou fortes, les femmes qui sont ici représentées ont toutes un charme indéniable, avec cette part de naïveté difficile à retrouver de nos jours. L’histoire de l’érotisme est ici en marche sous nos yeux, sur tous les plans : artistique, sociologique et historique.

Que ces courts-métrages aient pu être retrouvés tient presque du miracle. Qu’il soient visibles par de jeunes cinéphiles est une aubaine. C’est maintenant qu’ils sont en mesure de pouvoir regarder les origines du genre, et en cela, la levée d’interdiction, la levée du tabou (2) face au genre ici traité est symptomatique de notre époque : il y a dix ans, la seule façon ou presque de voir pour la majorité des adolescent(e)s ce genre de longs-métrages était, hormis les revues spécialisées réservées aux plus de dix huit ans, l’enregistrement mensuel sur Canal + et l’échange des VHS durant la pause au collège. Le DVD a révolutionné la façon de voir les choses, et ce qui compte c’est que cette petite anthologie puisse enfin être découverte. Et ce, même si les deux bouleversements du X des deux dernières décennies, la vidéo et l’amateurisme, ne changent pas fondamentalement la donne si on se penche dessus de façon rétrospective.

Entre polissonneries gentillettes et séquences bien plus charnelles, les réalisateurs de cette somme réussissent parfois des petites merveilles lubriques. C’est ce que nous étions en droit d’attendre. Après Polissons et Galipettes, Coquineries offre une vision certes non exhaustive mais très intéressante de l’érotisme du début du siècle, entre cartoons fanfarons et prises de vue réelles, qui auront de quoi réjouir les amateurs et les curieux(ses).

(1) Le terme X recoupe les œuvres classées "Œuvres à caractère pornographique", auxquelles on accola le sigle "Œuvre à caractère pornographique, strictement interdit aux moins de 18 ans" sur la plupart des cassettes vidéo Pal à la vente comme à la location, terme qui a disparu dans son intégralité au fur et à mesure à partir du début des années 90 pour être remplacé par un simple "Interdit aux moins de 18 ans". La loi de finances d’Octobre 1975 qui taxa tous les films à hauteur de 33% des bénéfices ne fut pas appliquée tout de suite. Le ministre de la culture de l’époque, Michel Guy laissa pendant près d’un an et demi, durant son mandat, entre juin 1974 et août 1976 un bon nombre d’œuvres réalisées en pellicule 35 mm avoir une vie en salles. Francis Mischkind, producteur et distributeur via sa société Alpha-France diffusait alors ces films dans les salles Alpha-Elysées de Paris. Produits entre 1975 (Le sexe qui parle qui fit de Pénélope Lamour la première vedette du cinéma X français) et 1979 (coïncidant avec le sommet de la carrière de Brigitte Lahaie), ils furent pour une bonne partie d’entre eux projetés dans ce réseau, alors même que les Belmondo de l’époque étaient eux aussi logés à la même enseigne si l’on peut dire. Mais les films pornographiques n’étaient pas les seuls visés, puisque les films d’horreur et d’extrême violence furent aussi taxés de la lettre X. 1983 marqua la fin d’une ère avec le dernier film de Burd Tranbaree, Initiation d’une femme mariée, ultime production Alpha France en pellicule et date-clé qui marquait l’arrivée de la vidéo. Deux ans plus tôt, Jack Lang, arrivé au Ministère de la Culture sous la présidence de François Mitterrand, appliquait à la lettre la taxation, et ramenait l’interdiction des films d’horreur aux moins de 16 ans. Le reste appartient à l’histoire...

(2) Dans une interview accordée peu de temps après le tournage de son ultime film Regarde-moi (2001) qui traitait de la façon dont les internautes créent leur propre pornographie, Francis Leroi connu des cinéphiles et des amateurs du genre, déclarait que la banalisation du porno n’était pour lui pas pour tout de suite : "On dit que le porno est aujourd’hui banalisé. C’est absolument faux. Le jour où l’on verra des doubles pénétrations en calendrier chez ma mère, ce sera le cas. On est encore loin d‘y être."
Technikart, mai 2002.

Image : On est face à un vrai problème de cinéphile et à une grande question du point de vue de la restauration et de la préservation du patrimoine du cinéma. Si l’on a davantage de mal à accepter que des éditions de Nosferatu, La règle du jeu ou Les Dix Commandements puissent être bâclées du point de vue technique, il en est sûrement tout autrement pour le genre concerné ici. Pourtant au même titre que les Renoir ou les Carné, ce ‘Coquineries’ représente un morceau de l’histoire du cinéma, une tranche de vérité et d’évolution figée à jamais dans le celluloïd. Cette introduction à la partie qui intéresse souvent le plus les amateurs de cinéma est là pour poser la question suivante : faut-il se contenter d’une pareille image ou exiger une restauration complète, minutieuse et donc coûteuse d’un pan qui n’intéresse qu’une petite partie de la cinéphilie ? Combien de personnes savent qui est Radley Metzger ? Qui s’attache aux réalisations de Fréderic Lansac hormis les plus passionnés que ce soit d’un point de vue national qu’international (le genre a touché et touche encore tous les pays) ? Si la VHS a cédé le terrain de façon définitive au support que nous aimons tous aujourd’hui pour beaucoup de raisons, alors que des films fabuleux n’ont toujours pas eu droit à leur édition, est-il possible aujourd’hui d’assurer la survie de copies chimiques qui semblaient être vouées à l’oubli pur et simple ? Ne blâmons pas Les éditions de la traversière et Dark Star de fournir ces petites pépites. Présentées dans leur ratio d’origine, dans un format 1.33 4/3 respecté un peu bombées sur les côtés, accompagnées par des cartons d’origine, elle ne cèdent au moins pas à l‘hérésie fondamentale qu‘aurait été un recadrage ou un ajout de bandes noires en 1.75 par exemple. Il aurait été compliqué de demander des miracles à des copies mitraillées par les artefacts de compression, les rayures verticales. Si l’on s’en tient à la strict évaluation de la qualité de cette image, on peut dire que l’on passe du regardable, voire même du restauré de façon quasi miraculeuse ou très pointilleuse (surtout les cartons introductifs), au limite regardable. Il semblerait que malgré les efforts, les trop nombreuses griffures soient impossibles à effacer et que le temps ait eu son emprise définitive sur la meilleure des volontés. C’est bien simple : devant l’avalanche de taches de certains courts-métrages, il nous vient presque l’envie de zapper et c’est à force de patience et de passion que l’on finit par tout voir dans son intégralité. Il paraît surprenant de voir que les courts les plus anciens, aux alentours de 1905 sont parfois mieux conservés que ceux de 1930. Ainsi Chez le docteur (1930) est un véritable massacre alors que Déshabillé (1900) qui ouvre le programme paraît en comparaison d’un immaculé presque parfait. Les cartons sont souvent très propres, et quand vient la première image on déchante souvent, le blanc brûlé fait des siennes, les contrastes sont aléatoires, les noirs sont souvent gris, mais l’important au delà de tous ces critères est là : on peut les voir, donc doit-on s’en priver ? Rien à redire des saynètes de 1930 à 1950, quasi idylliques de ce point de vue là.

Son : Là par contre bonne surprise. Si on attend rien des dialogues et de leur retranscription et pour cause la plupart des courts étant muets, on est surpris de la bonne dynamique en stéréo de la bande originale composée pour l’occasion. De plus, elle a le goût d’être de bon aloi et d’accompagner de façon idéale la grivoiserie patente de l’ensemble. Aucun souffle sur les dernières séquences, les plus récentes qui remontent quand même à cinquante cinq ans.
Les éditions La Traversière / Dark Star
DVD 9
Zone 2
Format cinéma : 1.33 4/3
Format vidéo : 1.33 4/3
Son : Muet, Français 1.0 mono,
Anglais 1.0 mono (pour la période post 1930)
Courts muets accompagnés au piano
Sous-titres : anglais
Menus animés et musicaux
Outre sa boîte au visuel recherché, qui ouvre de belles perspectives, enfin c’est l’idée qu’elle dégage, le Dvd est fourni avec un petit jeu de cartes postales coquines et un jeu de cartes animées lorsque l‘on tourne les pages rapidement. On a aussi droit (mais cette fois ci en regardant le DVD lui-même) à un message de prévention publique destiné aux jeunes adultes à propos de la syphilis. La maladie très répandue en 1918 au moment où l’animation a été tournée a de quoi retourner plus d’un œil et s’avère très persuasive lorsqu’elle montre certaines conséquences des pratiques à risque avec un ton quelque peu moralisateur qui a dû en faire réfléchir plus d’un et une. 4 ‘18 pour nous convaincre et l’on peut dire que ça ne rigole pas des masses, sauf au second degré, lors de certains passages animés plutôt drôles, mais les gens avaient-ils la tête à plaisanter ? C’est moins sûr.

Pour les cinéphiles et les chercheurs de courts rarissimes et de curiosités en tout genre, ce DVD s’avère une bonne aubaine pour compléter sa collection, en attendant la sortie des classiques des 70’s en zone 2 fr.

© Dvdclassik.com - Janvier 2006 - laredaction@dvdclassik.com