A
l’aune des années 1900, alors que L’arrivée
d'un train en gare de la Ciotat (1895) avait déclenché
l’enthousiasme - et la peur - des foules et que Méliès
réalisait Le voyage sur la Lune en 1902, des
réalisateurs, restés anonymes, se mirent à mettre
en scène grâce aux moyens techniques de l’époque,
à savoir le cinématographe, des courts, au départ
plutôt gentillets et déshabillés, pour verser dans
ce que l’on appellerait soixante quinze ans plus tard le genre
X. (1) Réservés initialement aux clients des maisons closes
qui pouvaient se permettre ce genre de loisirs licencieux, ces vignettes
guillerettes firent le bonheur des amateurs de l’époque
qui s’empressaient de découvrir ces images laissant libre
cours à leurs fantasmes. Au même titre que le théâtre
du Grand Guignol (celui de la rue Chaptal pour l’un des plus connus)
qui florissait en ces temps de bouleversements économiques et
techniques des années 1880-1914 (invention du Métropolitain,
construction des premières grandes lignes de chemins de fer,
apparition des premières salles de cinéma, etc.…),
il y eût bientôt des émules. Dans le Grand Guignol,
des choses incroyables, réservées à un public averti,
qui se régalait de spectacles horribles et imaginatifs, souvent
osés et irrévérencieux. Là, les drilles
étaient joyeux et la fesse rebondie.
C’est aujourd’hui, cent ans après ce qu’il
nous est proposé de découvrir. Alors, si on ne peut pas
parler d’Age d’Or, celui-ci étant reconnu par les
spécialistes pour être situé entre 1975 et 1979
approximativement, on parlera plutôt des prémisses ; prémisses
qui à plus d’un titre tiennent leurs promesses. Avec le
format court, les réalisateurs ont vu juste : plutôt que
d’ennuyer le spectateur en l’assommant de dialogues inutiles,
ils ont choisi des durées - ou le temps l’imposait pour
des questions de coûts - de quelques secondes à neuf minutes
pour les plus longs ; chacun
d’entre eux, aussi brefs soient-ils, déployant un petit
scénario accompagné de cartons de sous-titres (pour la
majorité des films muets) que n’aurait pas renié
Apollinaire. Sous texte tantôt gentiment grivois, tantôt
cru et fleuri.
Echelonnés entre 1900 pour les plus anciens et 1958 pour les
plus récents, les courts passent de la simple épaule dénudée
au plan hard, de l’utilisation de la pellicule 8 mm au dessin
animé. La plupart du temps la mise en scène est simple
: en plan fixe, un homme ou une femme entre dans le champ, puis un carton
évoque un prétexte ("J’aimerais bien manger",
"Je pars me promener et tombe sur un satyre", etc.…)
qui induit une conséquence : on passe aux choses sérieuses.
Un schéma qui depuis cent ans, dans toute production érotique,
n’a pas changé d’un iota. L’amateurisme de
l’interprétation a quelque chose de touchant. Les femmes,
rondelettes, petites ou grandes, à la toilette caractéristique
des années folles sont atypiques ; certaines dont l’identité
est on le pense américaine en raison du carton informatif, ressemblent
à Joséphine Baker, d’autres aux canons de beauté
de la France des années 1910. Rien à voir avec les canons
plastiques d’aujourd’hui, qui en comparaison paraissent
bien plus fades et surtout retouchées (par la magie de l’infographie).
Ici, place aux rondeurs, aux formes, à la pilosité, aux
barbes drues, à la moustache type "Mousquetaire", et
parfois il faut l’avouer à un humour gaulois prononcé
qui fera fuir les plus réticents et hurler de rire les amateurs.
On remarquera Le train du plaisir (1930) petit chef-d’œuvre
d’invention avec ses intermèdes en animation, ou l’humoristique
Mousquetaire au restaurant (1930) et ses blagues à tire-larigot.
Mais peut-être que le plus beau est Le Baiser de la danseuse
(1921), tandis que le plus alerte est sans aucun doute Why Girls
Walk Home (USA, 1930), d’une fraîcheur remarquable
grâce à ses héroïnes.
En voyant ces images aujourd’hui à l’ère du
numérique, on serait tenté de les canoniser tant elles
sont empreintes d’une maladresse émouvante, quasi intemporelle
en soi. Et essayer de comprendre la motivation de ces inconnus réalisant
des actes jugés scandaleux et interdits au moment où ils
étaient mis en boîte comme lors des scènes de lesbianisme.
Que l’on tourne en 1905 dans un petit court réalisé
par un inconnu avec trois fois rien où dans un film amateur des
années 90, le constat est le même : il y a dans leur façon
de se mouvoir et de réagir face à la caméra quelque
chose de spontané que l’on n’obtient pas ou peu dans
la grosse autre moitié de la production du genre dans les années
qui suivront. Et cela en dehors des jugements esthétiques ou
des affinités que l’on peut avoir d’un point de vue
physique : rousses ou brunes, grandes ou petites, minces
ou fortes, les femmes qui sont ici représentées ont toutes
un charme indéniable, avec cette part de naïveté
difficile à retrouver de nos jours. L’histoire de l’érotisme
est ici en marche sous nos yeux, sur tous les plans : artistique, sociologique
et historique.
Que ces courts-métrages aient pu être retrouvés
tient presque du miracle. Qu’il soient visibles par de jeunes
cinéphiles est une aubaine. C’est maintenant qu’ils
sont en mesure de pouvoir regarder les origines du genre, et en cela,
la levée d’interdiction, la levée du tabou (2) face
au genre ici traité est symptomatique de notre époque
: il y a dix ans, la seule façon ou presque de voir pour la majorité
des adolescent(e)s ce genre de longs-métrages était, hormis
les revues spécialisées réservées aux plus
de dix huit ans, l’enregistrement mensuel sur Canal + et l’échange
des VHS durant la pause au collège. Le DVD a révolutionné
la façon de voir les choses, et ce qui compte c’est que
cette petite anthologie puisse enfin être découverte. Et
ce, même si les deux bouleversements du X des deux dernières
décennies, la vidéo et l’amateurisme, ne changent
pas fondamentalement la donne si on se penche dessus de façon
rétrospective.
Entre polissonneries gentillettes et séquences bien plus charnelles,
les réalisateurs de cette somme réussissent parfois des
petites merveilles lubriques. C’est ce que nous étions
en droit d’attendre. Après Polissons et Galipettes,
Coquineries offre une vision certes non exhaustive
mais très intéressante de l’érotisme du début
du siècle, entre cartoons fanfarons et prises de vue réelles,
qui auront de quoi réjouir les amateurs et les curieux(ses).
(1) Le terme X recoupe les œuvres classées
"Œuvres à caractère pornographique",
auxquelles on accola le sigle "Œuvre à caractère
pornographique, strictement interdit aux moins de 18 ans" sur
la plupart des cassettes vidéo Pal à la vente comme
à la location, terme qui a disparu dans son intégralité
au fur et à mesure à partir du début des années
90 pour être remplacé par un simple "Interdit aux
moins de 18 ans". La loi de finances d’Octobre 1975 qui
taxa tous les films à hauteur de 33% des bénéfices
ne fut pas appliquée tout de suite. Le ministre de la culture
de l’époque, Michel Guy laissa pendant près d’un
an et demi, durant son mandat, entre juin 1974 et août 1976
un bon nombre d’œuvres réalisées en pellicule
35 mm avoir une vie en salles. Francis Mischkind, producteur et distributeur
via sa société Alpha-France diffusait alors ces films
dans les salles Alpha-Elysées de Paris. Produits entre 1975
(Le sexe qui parle qui fit de Pénélope
Lamour la première vedette du cinéma X français)
et 1979 (coïncidant avec le sommet de la carrière de Brigitte
Lahaie), ils furent pour une bonne partie d’entre eux projetés
dans ce réseau, alors même que les Belmondo de l’époque
étaient eux aussi logés à la même enseigne
si l’on peut dire. Mais les films pornographiques n’étaient
pas les seuls visés, puisque les films d’horreur et d’extrême
violence furent aussi taxés de la lettre X. 1983 marqua la
fin d’une ère avec le dernier film de Burd Tranbaree,
Initiation d’une femme mariée, ultime production
Alpha France en pellicule et date-clé qui marquait l’arrivée
de la vidéo. Deux ans plus tôt, Jack Lang, arrivé
au Ministère de la Culture sous la présidence de François
Mitterrand, appliquait à la lettre la taxation, et ramenait
l’interdiction des films d’horreur aux moins de 16 ans.
Le reste appartient à l’histoire...
(2) Dans une interview accordée peu de temps après le
tournage de son ultime film Regarde-moi (2001) qui
traitait de la façon dont les internautes créent leur
propre pornographie, Francis Leroi connu des cinéphiles et
des amateurs du genre, déclarait que la banalisation du porno
n’était pour lui pas pour tout de suite : "On
dit que le porno est aujourd’hui banalisé. C’est
absolument faux. Le jour où l’on verra des doubles pénétrations
en calendrier chez ma mère, ce sera le cas. On est encore loin
d‘y être."
Technikart, mai 2002.
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Image
: On est face à un vrai problème de cinéphile et
à une grande question du point de vue de la restauration et de
la préservation du patrimoine du cinéma. Si l’on a
davantage de mal à accepter que des éditions de Nosferatu,
La règle du jeu ou Les Dix Commandements
puissent être bâclées du point de vue technique, il
en est sûrement tout autrement pour le genre concerné ici.
Pourtant au même titre que les Renoir ou les Carné, ce ‘ Coquineries’
représente un morceau de l’histoire du cinéma, une
tranche de vérité et d’évolution figée
à jamais dans le celluloïd. Cette introduction à la
partie qui intéresse souvent le plus les amateurs de cinéma
est là pour poser la question suivante : faut-il se contenter d’une
pareille image ou exiger une restauration complète, minutieuse
et donc coûteuse d’un pan qui n’intéresse qu’une
petite partie de la cinéphilie ? Combien de personnes savent qui
est Radley Metzger ? Qui s’attache aux réalisations de Fréderic
Lansac hormis les plus passionnés que ce soit d’un point
de vue national qu’international (le genre a touché et touche
encore tous les pays) ? Si la VHS a cédé le terrain de façon
définitive au support que nous aimons tous aujourd’hui pour
beaucoup de raisons, alors que des films fabuleux n’ont toujours
pas eu droit à leur édition, est-il possible aujourd’hui
d’assurer la survie de copies chimiques qui semblaient être
vouées à l’oubli pur et simple ? Ne blâmons
pas Les éditions de la traversière et Dark Star de fournir
ces petites pépites. Présentées dans leur ratio d’origine,
dans un format 1.33 4/3 respecté un peu bombées sur les
côtés, accompagnées par des cartons d’origine,
elle ne cèdent au moins pas à l‘hérésie
fondamentale qu‘aurait été un recadrage ou un ajout
de bandes noires en 1.75 par exemple. Il aurait été compliqué
de demander des miracles à des copies mitraillées par les
artefacts de compression, les rayures verticales. Si l’on s’en
tient à la strict évaluation de la qualité de cette
image, on peut dire que l’on passe du regardable, voire même
du restauré de façon quasi miraculeuse ou très pointilleuse
(surtout les cartons introductifs), au limite regardable. Il semblerait
que malgré les efforts, les trop nombreuses griffures soient impossibles
à effacer et que le temps ait eu son emprise définitive
sur la meilleure des volontés. C’est bien simple : devant
l’avalanche de taches de certains courts-métrages, il nous
vient presque l’envie de zapper et c’est à force de
patience et de passion que l’on finit par tout voir dans son intégralité.
Il paraît surprenant de voir que les courts les plus anciens, aux
alentours de 1905 sont parfois mieux conservés que ceux de 1930.
Ainsi Chez le docteur (1930) est un véritable
massacre alors que Déshabillé (1900) qui
ouvre le programme paraît en comparaison d’un immaculé
presque parfait. Les cartons sont souvent très propres, et quand
vient la première image on déchante souvent, le blanc brûlé
fait des siennes, les contrastes sont aléatoires, les noirs sont
souvent gris, mais l’important au delà de tous ces critères
est là : on peut les voir, donc doit-on s’en priver ? Rien
à redire des saynètes de 1930 à 1950, quasi idylliques
de ce point de vue là.
Son : Là par contre
bonne surprise. Si on attend rien des dialogues et de leur retranscription
et pour cause la plupart des courts étant muets, on est surpris
de la bonne dynamique en stéréo de la bande originale composée
pour l’occasion. De plus, elle a le goût d’être
de bon aloi et d’accompagner de façon idéale la grivoiserie
patente de l’ensemble. Aucun souffle sur les dernières séquences,
les plus récentes qui remontent quand même à cinquante
cinq ans.
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