Blade Runner est un film qui a marqué à
jamais l’imaginaire cinéphile. Des entrailles d’une
ville labyrinthique aux ruelles surpeuplées éclairées
de néon, c’est tout un univers visuel devenu référence
et modèle du genre. Mais Blade Runner ne
peut être réduit à sa simple esthétique.
La totale réussite du film tient à la réunion
de multiples talents mais aussi aux hasards, aux conflits. Sa gestation
longue et difficile a, dirait-on, consolidé plus qu’elle
n’a fragilisé le projet. Comme si, de la première
ébauche du script à sa sortie en salle, malgré
des passages des relais, des remplacements et des réécritures
incessantes, la force motrice du film demeurait intacte. Cette colonne
vertébrale inébranlable, on la doit certainement à
l’œuvre d’origine, Les Androïdes rêvent-ils
de moutons électriques, au génie quelque part
visionnaire de Philip K. Dick. Blade Runner nous
donne l’occasion d’affirmer qu’un film n’est
pas toujours l’œuvre d’un seul homme, comme aimeraient
à penser les plus romantiques des cinéphiles. Circonscrire
la réussite totale du film, car c’en est une, au seul
nom de Ridley Scott est de toute évidence une erreur et un
raccourci regrettable. Il est même étonnant de constater
à quel point le réalisateur semble décalé
par rapport au contenu thématique de son film. Il est tout
aussi évident que son talent de cinéaste a porté
Blade Runner au panthéon du genre.

A vant d’être un film d’anticipation, Blade
Runner est un véritable film noir. Du genre, il
reprend le motif d’une enquête complexe menée
par un policier fatigué et cynique, plongé dans les
rues pluvieuses de L.A. à la poursuite d’une bande
de fugitifs. Rick Deckard est un descendant du Philip Marlowe de
Raymond Chandler ou du Sam Spade de Dashiell Hammett, et
Harrison
Ford incarne ce personnage en s’inspirant des interprétations
mythiques qu’a faites Bogart de ces deux personnages. Ce que
Boogie proposait alors, c’est l’archétype même
du privé au cinéma, un horizon quasi indépassable,
une icône de cinéma qui va nourrir à jamais
l’imaginaire collectif. Dans le film noir, soit on marche
sur les traces de Bogart soit on s’en détache le plus
possible. Dans les années 70, la tendance est plutôt
à la réinvention d’un nouveau style, d’un
nouveau type de policier dont Harry Callahan est devenu la figure
iconique. Rick Deckard se situe à la frontière de
ces deux imaginaires. Rarement aussi charismatique, Harrison Ford,
par ses regards, sa manière de se déplacer, est le
digne héritier du modèle Bogart. Petit sourire en
coin, réparties qui lui valent moult passages à tabac
dont il se relève plus buté que jamais… toute
la panoplie est là. Mais c’est un Boogie passé
au crible du polar des années 70 et 80,
plus
désabusé, plus cynique, plus mélancolique encore.
Sa démarche fatiguée trahit des années de confiance
brisées, d’illusions battues en brèche. Deckard
est un personnage secret, renfermé, presque mutique. C’est
un homme qui a détruit ses sentiments pour devenir la meilleure
machine à tuer, le plus parfait des Blade Runner,
et le poids de ces sacrifices a laissé une empreinte indélébile
sur son visage triste et austère.
Dès le début du film, le ton référentiel
est posé. (1) On vient chercher Rick Deckard, accoudé
nonchalamment à un comptoir, pour lui proposer une enquête
que lui seul peut mener à bien. Il y aura un magnat inquiétant,
des indices disséminés, une femme fatale, brune et
mystérieuse, des ruelles sombres, du bitume mouillé,
des bouches d’aération qui crachent leur fumée
dans la nuit (2), Los Angeles enfin. Un L.A. transfiguré
où l’on peut néanmoins reconnaître la
Ennis Brown House de Frank Lloyd Wright (1924) et le Bradbury
Building de George Wyman (crée en 1893, l’architecte
s’était inspiré d’un roman de science-fiction
se passant en l’an 2000). Un Los Angeles réinventé,
mythique, visionnaire, splendide. Tout simplement l’une des
créations les plus folles et les plus abouties qui soit.
Blade
Runner éblouit, même un quart de siècle
après sa réalisation, d’abord par ses décors
et son design. Peu de films se sont engagés dans la recréation
d’une mégalopole futuriste, et Ridley Scott et ses
collaborateurs relèvent haut la main le défi. Le L.A.
de Blade Runner est une cité labyrinthique,
tout en verticalité, proche des visions de Lang sur Metropolis
(Fritz Lang, qui fut fortement impressionné par les architectures
de Chicago et New York qui inspirèrent le visuel de son film.
La boucle est bouclée.). C’est une mégalopole
visuellement cohérente, reposant essentiellement sur des
éléments de notre quotidien associés à
quelques rares outils high-tech. Un univers à mi-chemin entre
l’anticipation pure et dure (écrans géants surplombant
les rues, ordinateurs, voitures volantes ou "Spinners")
et une esthétique héritée des années
quarante. Un monde aussi réaliste qu’exotique, à
la fois familier et désorientant pour le spectateur. Population
cosmopolite, amoncellement de styles vestimentaires et architecturaux,
mélange des langues, accumulation de stimuli visuels et auditifs,
on est abasourdi par la richesse et le foisonnement de chaque plan
du film. Dans le roman de Philip K. Dick, la Terre est dépeuplée,
les survivants de la guerre ultime ont pour la plupart fuit les
radiations en partant coloniser l’espace. Il ne reste qu’une
poignée d’individus, des outcasts, des « spéciaux
», qui vivent dans d’immenses résidences
entièrement vides. Le monde de Blade Runner
est, lui, surpeuplé ; les ruelles sont constamment engorgées,
les rues embouteillées. Pourtant à la lecture du roman
et à la vision du film, la même sensation d’isolement
et de solitude nous agrippe. Le final du film de Scott rejoint étrangement
le roman de K. Dick en prenant place dans un immeuble décrépi
et abandonné, manière de réconciliation entre
les deux œuvres.

Ce visuel, inédit, visionnaire, naît d’une
très étroite collaboration entre Syd Meade, Ridley
Scott et Lawrence G. Paull. Le réalisateur, à peine
embarqué sur le projet, fait appel à Syd Meade. Dessinateur
industriel de formation, consultant en design pour de prestigieuses
entreprises, Meade a tout de l’homme providentiel. Il est
au départ embauché pour créer les véhicules
volants, point délicat du script, élément le
plus "science-fictionesque" du projet, mais très
vite il est amené à réaliser le design des
décors, des architectures, puis de l’ensemble des objets
high-tech qui parsèment le film. Meade, de par son expérience
dans le domaine industriel, a un souci constant de réalisme.
Il extrapole les avancées technologiques conduisant au monde
de 2019, et ce pour chaque objet du quotidien des habitants de la
Terre de ce futur proche. Si Scott et les scénaristes Fancher
et Peoples ne sont absolument pas passionnés de science-fiction,
Meade, lui, est un grand amateur du genre. Ainsi il peut guider
les trois hommes afin de créer un background cohérent
au monde de Blade Runner. En 2019, les corporations
investissent massivement dans les colonies, bien plus prometteuses
qu’une Terre vidée de ses ressources énergétiques.
Pour ceux qui ne sont pas partis, il ne reste que les rebuts technologiques.
On ne produit quasiment plus sur Terre et le recyclage est devenu
la norme. Tout est vieux, rongé, rafistolé, les bâtiments
sont décrépis, les ruelles jamais nettoyées.
Une véritable industrie s’est créée autour
de la revente de pièces d’occasion ; dans les rues
de telles échoppes sont légion, des marchés
entiers y sont consacrés. A partir de ce background, chaque
objet est pensé. D’un grille-pain à un parcmètre,
d’un hamburger lyophilisé à un digicode, chaque
détail prend tout naturellement sa place. Les spinners trouvent
leur crédibilité en se basant sur le principe de l’aérodyne,
méthode de propulsion à partir d’une expulsion
d’air vers le bas qui élève le véhicule.
Pas de système anti-gravité, juste une spéculation
quant au développement de techniques existantes. Cette richesse
visuelle se ressent à chaque plan du film. On se plaît
à fouiller le décor, à imaginer le rôle
d’un accessoire, à extrapoler. On peut se laisser porter
par Blade Runner rien qu’en scrutant l’image,
et à chaque nouvelle vision on peut s’amuser à
découvrir des objets inédits.

La ville est l’une des plus belles visions de cinéma
qu’il nous ait été donné de voir. Mélange
cosmopolite d’influences (en vrac Milan, Tokyo, New York,
Los Angeles, Chicago, Hong Kong, Londres…), d’architectures
(les immeubles datent de tous les âges, on ne reconstruit
plus, et ils accumulent à leurs surfaces plusieurs couches
de rafistolage mécanique, de conduits d’aération),
de styles (Art Déco, Art Nouveau, mais aussi une certaine
Renaissance baroque essayant de camoufler la décrépitude
ambiante), "Ridleytown" est l’une des rares tentatives
de création d’une cité du futur (telles que
Metropolis ou
Soleil vert).
Le fait de plonger le Los Angeles de 2019 dans une nuit sans fin,
et sous une pluie incessante, permet de rendre absolument crédible
les décors. Un bâtiment artificiel acquiert immédiatement
une patine réaliste lorsqu’il est mouillé. De
même les ombres permettent de camoufler les éléments
les plus artificiels, mais leur utilisation poussée demande
en contrepartie un énorme travail sur les éclairages
et la colorimétrie. C’est aussi l’occasion pour
Scott de placer des néons (récupérés
du tournage de Coup de Cœur de Coppola) dans
tous les recoins de l’image, petite lubie esthétique
du cinéaste. C’est aussi au talent du grand chef opérateur
Jordan Cronenweth que l’on doit la réussite du film.
Il appuie le brillant des textures, il pousse les couleurs, transcendant
à l’image le travail des décorateurs. Il faut
un talent hors norme pour parvenir à faire vivre cette cité
nocturne, ces ruelles claustrophobes cernées d’immeubles
de plus de 700 mètres. Cronenweth utilise néons, spots,
lampes comme uniques sources lumineuses du film. Blade Runner
devient un ballet de lumières. Tour à tour diffuse
ou éclatante, intime ou froide, la lumière donne du
relief à l’image, guide l’œil du spectateur,
le trouble parfois par des effets stroboscopiques. Elle compose
les plans, en dévoile des parties ou en cache, la découpe,
la fend d’un faisceau.
Bien sûr, Blade Runner doit aussi sa réussite
à l’équipe de Douglas Trumbull, génie
des effets spéciaux qui auparavant a participé à
2001 : L’Odyssée de
l’espace, Star Trek ou encore
Rencontres du Troisième Type. On peut aujourd’hui
mesurer à quel point l’utilisation des matte paintings
donnait aux films une aura de vérité avec laquelle
les décors en images de synthèse peuvent, même
aujourd’hui, difficilement rivaliser. Ces effets spéciaux
s’intègrent tout naturellement au film. On est constamment
stupéfiés, jamais par la prouesse technique mais bien
par la cohérence du monde proposé. Et la majesté
de ce monde n’éclipse pas à son tour la profondeur
des enjeux thématiques du film.

On reproche souvent à Blade Runner d’être
une adaptation simplificatrice du roman de Philip K. Dick. Or quel
est l’intérêt d’une adaptation ? C’est
la recréation d’une œuvre par les moyens propres
au cinéma, moyens qui ne sont absolument pas ceux de la littérature
(ou de la bande dessinée, n’en déplaise à
Roberto Rodriguez). Il faut réinventer le récit et
non en faire une application littérale. Kubrick avec Shining,
Cronenberg avec Le Festin nu, s’affranchissent
complètement du modèle littéraire pour créer
quelque chose de nouveau. Une entité qui a sa propre logique,
qui est celle du cinéma. Hampton Fancher et David Peoples
se sont libérés de l’intrigue des Androïdes
rêvent-ils de moutons électriques tout en conservant
le cœur du roman, ses thèmes, sa musicalité.
Il est évident à la lecture du roman que le Mercerisme,
l’orgue d’humeur, n’auraient pu trouver d’équivalent
cinématographiquement viable. Alors oui, Blade Runner
est devenu un film d’action, mais ses embranchements thématiques
rejoignent constamment ceux de Philip K. Dick.
Pourtant, dès le début, l’écrivain se
heurte violemment au système des studios. Ces derniers veulent
forcer Dick à retirer son roman au profit de la novellisation
du film. Celui-ci refuse énergiquement, même si écrire
cette novellisation était synonyme d’importantes entrées
d’argent. Dès l’abord, les rapports sont extrêmement
tendus entre l’auteur et la production. Hampton
Fancher
écrit les premiers scénarios, totalement rejetés
par K. Dick. Même si l’écrivain reconnaît
y trouver de bonnes choses, la tension est telle que les conflits
se multiplient. Tâtant de plus en plus de la bouteille (jusqu’à
une hémorragie gastrique), K. Dick se voit déjà
assassiné à distance par Hollywood, comme le fut en
son temps F. Scott Fitzgerald. Mais revenons un peu en arrière.
L’initiateur du projet est Hampton Fancher. Acteur, essentiellement
à la télévision, Fancher est un réalisateur
frustré. Il écrit, mais ses scripts essuient refus
sur refus. Il décide de trouver un associé et d’élaborer
un projet commercialement viable afin de lancer sa carrière.
Il tombe par hasard sur le roman de Philip K. Dick (Fancher ne connaît
rien à la science-fiction) et pose une option sur le livre.
Au bout de plusieurs rencontres avec l’écrivain, il
se voit contraint d’abandonner l’idée, K. Dick
ne se sentant pas en confiance vis-à-vis d’Hollywood.
Quelques années plus tard, Fancher convainc son ami Brian
Kelly (tous deux deviendront les producteurs exécutifs de
Blade Runner) d’essayer de monter une nouvelle
fois le projet et Kelly parvient à obtenir les droit du roman.
Après quatre ou cinq ébauches rejetées par
les studios, Fancher aboutit à un premier script qui obtient
l’accord des producteurs. Si du roman il doit abandonner le
thème du Mercerisme
et
l’omniprésent ami Buster, c’est surtout faire
une croix sur ce qui meut Rick Deckard, à savoir trouver
assez d’argent pour s’acheter un véritable mouton,
qui le peine. Mais Fancher sait que le cœur du roman est là,
glissé secrètement : l’empathie. Au cours des
trois réécritures suivantes, il poursuit dans cette
voie. Il simplifie le message, le clarifie, recentre le film autour
des problèmes de conscience de Rick Deckard lorsque ce dernier
découvre que ce qu’il croyait mécanique est
peut-être plus vivant que lui. A cette époque, c’est
le réalisateur Robert Mulligan qui est attaché au
projet. Il soutient Fancher jusqu’à ce que tous deux
déclarent forfait et quittent la Universal. C’est alors
que Ridley Scott accepte de réaliser le film et, suite au
succès planétaire d’Alien,
d’un coup les studios s’intéressent au projet.
Alan Ladd Jr., qui vient de quitter la Fox (où il était
chargé de la préparation de Star
Wars et Alien),
vient de fonder sa propre société, la Ladd Company.
Déjà producteur d’Outland,
il accueille le projet Blade Runner. Michael Deeley
est nommé producteur. Le film a un vrai budget, un réalisateur
qui sait où il va et qui sait faire entendre sa voix. Trop
même pour Fancher .Les désaccords se multiplient entre
les deux hommes. Le scénariste, à bout (il en est
au moins à la dixième version du scénario),
propose un jour à Scott de trouver quelqu’un pour le
remplacer et, à la grande surprise de Fancher, le cinéaste
accepte son départ. David Webb Peoples débarque alors
sur le projet, un mois et demi avant le début officiel du
tournage.
Peoples ne lit pas le roman de K. Dick et s’attache uniquement
au scénario de Fancher qui le stupéfie. Le rôle
de Peoples consiste essentiellement à intégrer la
vision de Scott dans le script de Fancher, d’en opérer
la fusion. Il doit s’imprégner des décors et
maquettes déjà construites afin de parfaire la cohésion
entre l’histoire et l’esthétique si particulière
du film. La réussite est totale. D’autres détails
comptent, comme la simple invention du mot Replicant qui remplace
le terme Androïde, trop connoté selon Ridley Scott.
Replicant ramène à la biotechnologie, dont les implications
dans le monde quotidien sont dès le début des années
80 plus réalistes que celles de la robotique. Constat qu’un
simple terme (et c’est aussi vrai pour les patronymes) apporte
un quelque chose d’indéfinissable à un film,
une musicalité qui reste gravée à jamais dans
nos mémoires. Nexus 6, Blade Runner (3),
Voight-Kampff, autant de mots exotiques qui par magie nous
semblent immédiatement évidents.
Le tournage débute et Philip K. Dick tombe par hasard sur
un passage du film diffusé aux actualités. Sans savoir
que c’est un extrait de Blade Runner, il
reconnaît immédiatement son univers. Il reprend contact
avec la production et découvre le scénario de Peoples
: « Je n’arrivais pas à en croire mes yeux
! C’était tout simplement sensationnel. C’était
bien le scénario de Fancher, mais il avait était miraculeusement
transfiguré, revigoré d’une façon fondamentale.
Après avoir lu le scénario, j’ai parcouru à
nouveau le roman. Les deux se complètent si bien que quelqu’un
qui a lu le livre aimera le film et quelqu’un qui a vu le
film aimera le livre. J’ai été émerveillé
de la façon dont Peoples a tiré parti de certaines
scènes. Cela m’a fait prendre connaissance de certaines
choses à propos de l’écriture que j’ignorais
(…) Je vis actuellement en plein rêve. Le roman
est le scénario sont comme les deux moitiés d’une
œuvre d’art transcendée. C’est formidable.
» (4) Il est probable que K. Dick n’ait lu du travail
de Fancher qu’une des versions parmi la dizaine de scénarios
écrits, peut-être l’un des plus bancals alors
que Scott reprend les rênes du projet et se bat avec le scénariste
pour imposer sa vision. Car Peoples, de son aveu même, n’a
effectué que quelques modifications, gardant l’architecture
bâtie par son prédécesseur. Si l’on retrouve
dans Blade Runner les thèmes du roman c’est
bien parce que Fancher s’était si profondément
plongé dans l’œuvre de l’écrivain
qu’il en avait absorbé la substantifique moelle. Il
ne faut pas non plus chercher du côté de Scott - qui
n’avait pas lu le roman et trouvait les oeuvres de K. Dick
« trop compliquées » - la volonté
de rester fidèle aux interrogations soulevées par
le livre. Scott est un esthète hors pair, un visionnaire,
mais les questionnements existentiels sont le cadet de ses soucis.
Il voit dans Blade Runner d’abord un film
noir dont le sujet peut lui autoriser toutes les audaces visuelles,
un projet parfait pour monter un univers esthétique inédit.

Pour K. Dick, la question de l’homme artificiel rejoint
les interrogations profondes de son œuvre. Il s’intéresse
de près aux travaux du mathématicien Alan Turing sur
les « machines pensantes », inventeur d’un
test (qui porte son nom) visant à différencier un
homme d’une machine imitant un homme. Ce test devient le polygraphe
de Voight-Kampff, qui dans le film est l’une des créations
les plus admirables de Meade. C’est une mécanique à
la fois sophistiquée et bricolée, qui semble respirer
par un soufflet qui la rend
étrangement
vivante, vision qui préfigure presque les machines à
écrire du Festin nu de Cronenberg. Une machine
destinée à séparer le bon grain humain de l’ivraie
androïde qui elle-même semble hésiter entre le
vivant et l’artificiel. La question du double, et du dédoublement,
est une constante de l’écrivain. Elle est parfois intérieure
(la schizophrénie dans Substance mort), parfois
extérieure (les simulacres, création de l’homme,
peuplent nombre de ses romans), toujours prolongement des interrogations
sur l’identité qui parcourt toute son œuvre. Le
double est ici une créature artificielle (un androïde)
qui à force de perfectionnement devient aussi réelle
que son modèle. Et K. Dick de semer le doute dans l’esprit
de son héros chasseur d’androïdes : où
se cacherait un androïde en fuite ? Quelle meilleure garantie
de rester introuvable que d’endosser la défroque d’un
chasseur d’androïdes ? Et si la mémoire devient
sujette à caution, si elle peut être modifiée
comme on le fait avec les androïdes en leur fabriquant de faux
souvenirs, qu’est-ce qui prouve que je n’en suis pas
un ? Cet aspect du film, partiellement gommé dans sa première
version, est rétabli dans le director’s cut sorti en
1992. [SPOILER] Rick Deckard a un rêve récurrent
de licorne, celle-ci apparaissant même devant ses yeux alors
qu’il joue quelques notes de piano. Le film se termine sur
une licorne en origami déposée sur le sol par un de
ses collègues, manière de dire : « Je sais
». En deux plans, un gouffre s’est
ouvert
sous Deckard [FIN DU SPOILER]. L’identité
vacillante, la découverte que l’on n’est peut-être
pas celui que l’on croit être, le glissement des personnalités,
autant de thèmes qui hantent l’œuvre de K. Dick
dès ses premiers écrits. En deux plans, Blade
Runner restitue ce questionnement. Concision propre au
cinéma, trouvaille parfaite qui éclaire le film d’un
jour nouveau.
L’autre immense réussite de Blade Runner,
que l’on doit certainement en grande partie au travail de
Fancher, est la manière dont le film parle d’empathie.
Il était impossible de reprendre du roman le concept du Mercerisme
et de la boîte d’empathie. Trop complexe, trop fou.
Mais ce thème essentiel demeure prégnant dans le film.
Le fait de ressentir, ou non, de l’empathie est censé
marquer la frontière entre humain et Replicant. Rick Deckard,
dans le roman, désire plus que tout posséder un animal
réel, et non une réplique (« J’ai
trouvé l’obsession du personnage central de posséder
une chèvre un peu intellectuelle… et un peu trop gentille
aussi ! » dixit Ridley Scott, hum…). Même
s’il avoue ressentir les mêmes émotions en s’occupant
de son automate que de son ancien mouton décédé
(bien réel lui), Deckard se sentirait plus humain en s’occupant
d’un véritable animal. C’est pour pouvoir trouver
l’argent afin de s’acheter un mouton qu’il accepte
la mission (quatre androïdes retirés = 4000 dollars
= le prix d’un mouton à l’argus). Pour le Blade
Runner, "retirer" un androïde, c’est envoyer
une machine à la casse. Tout l’enjeu du roman consiste
à lui faire reconsidérer ce qu’il s’est
toujours efforcé de croire, à comprendre l’autre,
bref à ne plus éprouver de l’empathie que pour
les vrais moutons. Si Fancher désirait au départ conserver
cet élément moteur de Deckard, il dut très
vite renoncer à l’idée, jugée trop saugrenue
par la production.

Le scénariste utilise dès lors le personnage de
Rachael pour faire passer ce message. Par une très classique
histoire d’amour, il rejoint les préoccupations du
roman. Personnage essentiel du film, Rachael est le déclencheur
de l’empathie de Deckard. C’est à travers ce
personnage troublé et troublant que le détective remet
en cause un édifice moral jusqu’ici basique. La frontière
entre humain et Replicant s’estompe, tout comme celle entre
le bien et le mal. Rachael est un personnage tragique. Elle perd
tout, ses souvenirs, son futur, et essaye de se reconstituer. Sa
fragilité, masquée derrière une froide apparence,
contraste avec le monolithe sentimental qu’est Deckard. Scott
n’exploite que très peu ce personnage par rapport aux
scénarios successifs de Fancher (« je trouve très
bons certains aspects de l’histoire d’amour, mais ces
moments là ralentissent le film » dixit Ridley
Scott, re-hum...). Mais Fancher accordait à juste titre tant
d’importance à cet aspect du film que, malgré
les réticences de Scott, le parcours de Rachael et Deckard
demeure la pierre angulaire du film.

Dans le roman, K. Dick se pose cette question : « Qu’est-ce
qui fait d’un être humain un humain ? Les sentiments
? ». Si ce sont les sentiments, alors Deckard et l’ensemble
de l’humanité n’en sont plus, tout affiliés
qu’ils sont à leur orgue d’humeur, machine sur
laquelle on pianote un code selon l’humeur dans laquelle on
veut se trouver. Ces sentiments artificiels pour êtres humains
répondent aux souvenirs injectés aux Replicants afin
qu’ils soient plus opérationnels. D’un côté
des humains qui se mécanisent, de l’autre des androïdes
qui s’humanisent. Y a t-il un point de rencontre, voire une
substitution ? Empathie, sentiments, des thèmes qui se retrouvent
intacts dans le film et qui transforment une classique enquête
de film noir en interrogation existentielle. Et ce de manière
claire mais sous-jacente, Fancher et Peoples parvenant à
glisser le plus naturellement du monde dans un récit de traque
palpitant.

Bien moins abouti est la façon dont les scénaristes
intègrent des éléments religieux au sein du
film. Philip K. Dick était un mystique, hanté durant
les dernières années de sa vie par la vision d’un
« esprit transcendantal rationnel » (5). Dans
sa trilogie composée de L’Invasion divine,
Siva et La Transmigration de Timothy Archer, il
met en place un syncrétisme religieux qui a bien failli rendre
mystique le plus cartésien des chroniqueurs de DVDClassik
(méfiez vous de K. Dick, cet homme est dangereux !). Blade
Runner, le film, multiplie également les références
religieuses, mais par des images ou des idées trop appuyées
pour vraiment emporter notre adhésion. On y trouve ainsi
une langue fusionnelle et une nouvelle tour de Babel où siège
Eldon Tyrell, nouveau Dieu le père, créateur de vie
qui surplombe la ville, une chouette (sagesse et connaissance) trônant
à ses côtés. On y suit Batty affrontant son
créateur, lui auquel il n’a été donné
égoïstement qu’une existence éphémère.
Batty, le fils de Dieu, qui ira jusqu’à ce crucifier
symboliquement. Son refus de mourir, son incompréhension,
est celle de l’homme, mais aussi celle du Christ au moment
de son sacrifice. Si cette imagerie religieuse déçoit
par le peu de raffinement avec laquelle elle est exposée,
la douleur de Batty face à la mort est des plus poignante.
Comme tout humain, il comprend qu’apprendre à vivre
c’est apprendre à mourir. Betty c’est le charismatique
Rutger Hauer, ange diaphane, ange exterminateur. Le personnage le
plus troublant du film. Ses dernières paroles résonnent
encore longtemps après la fin du film : « J’ai
vu tant de choses que vous humains ne pourriez croire…
»

(1) La voix off imposée à Ridley Scott par la Warner
avait au moins le mérite de renforcer l’aspect référentiel
du film, Rick Deckard commentant l’enquête au fur et
à mesure de son investigation. Bien sûr l’idée
première du distributeur était de clarifier le plus
possible une enquête rendue complexe par l’obligation
du spectateur de saisir dans le même temps un monde nouveau,
ses règles, son jargon. Mais cette frilosité donnait
au film une temporalité qui le rapprochait des films noirs
des années 1940 et du monologue incessant de leurs héros
plongés dans le monde de la nuit.
(2) Le film fut tourné dans les studios de Burbank, dans
les décors des rues de New York construits en 1929 et qui
servirent à de nombreux films noirs des années 1940.
(3) En passant, Blade Runner n’est pas un terme utilisé
par K. Dick dans son roman, mais un mot utilisé par William
Burroughs dans le titre d’une de ses œuvres : Blade
Runner The Film. Inventeur du terme Heavy Metal, Burroughs
se défendait bien en trouvailles sonores ! Le terme fut également
repris par Alan Nourse dans un roman éponyme publié
en 1974.
(4) In Twilight Zone, juin 1982. Dans cette même
interview, réalisé en octobre 1981, on sent la hâte
qu’a Philip K. Dick de découvrir le film. Malheureusement
il sera emporté quelques mois plus tard, en mars 82, par
une attaque et ne verra jamais son œuvre portée à
l’écran.
LES VERSIONS
Les premières projections tests à Dallas et Denver
se passent mal. (5) Le public présent n’apprécie
pas le film, notamment la noirceur de son final. Warner impose à
Scott l’ajout d’une voix off (6), afin de guider le
spectateur ; ainsi qu’un happy end montrant Deckard et Rachael
quitter la ville, les nuages s’écartant enfin pour
s’ouvrir sur de vastes paysages enneigés. (7) C’est
la version originale de 116 minutes distribuée aux Etats-Unis.
Une version pour l’Europe et l’Asie de 117 minutes rend,
par l’injonction de quelques détails, le film plus
violent. On y voit Batty enfoncer profondément les yeux de
Tyrell, Priss soulever Deckard par les narines avant que le spectateur
entende le cartilage de son nez craquer. Il y a également
un troisième coup de feu tiré sur Pris par Deckard,
et l’on voit la Replicant se désarticuler à
terre, comme prise de la danse de Saint Gui. Enfin un gros plan
sur la main de Batty lorsqu’il y plante un clou, et un plan
plus clair sur les doigts de Deckard qu’il brise.
Quelque soit la version, Blade Runner est un véritable
échec à sa sortie. Le Director’s Cut (terme
peu approprié, cette version n’étant toujours
pas celle originellement prévue par Scott, suite à
des désaccords entre Warner et le réalisateur) sort
en 1992. La voix off disparaît ainsi que la fuite de Deckard
et Rachael. Le doute sur l’humanité de Deckard est
réintroduit, Scott insérant le plan d’une licorne
lorsque le détective joue au piano, licorne qui revient sous
forme d’un origami déposé devant sa porte par
le policier incarné par Edward James Olmos. En revanche,
les quelques ajouts de la version européenne ne sont pas
réintégrés. Pour les autres différences,
nous laisserons le spectateur jouer au jeu de sept erreurs... Il
demeure donc une version inédite (ou presque : quelques happy
few ont pu la contempler), celle que tous les fans attendent comme
le messie pour la future édition collector ultime de 2007.
(5) C’est la mythique copie de travail
qui est projetée, objet de moult fantasmes cinéphiles
et extrapolations quant à son contenu.
(6) Il semblerait pourtant que la question d’une voix off
ait été abordée en amont, Fancher semblant
en avoir écrit une alors qu’il était toujours
sur le projet.
(7) La légende veut que ces images soient issues des rushs
de Shining, information à prendre au conditionnel.
Bizarrement Ridley Scott parle dans certaines interviews lors du
tournage de Blade Runner de son intention de terminer
le film sur un tel happy end afin de préserver le spectateur.
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