Murders in the rue Morgue : Paris, 1845. A la foire, le Dr. Mirakle exhibe Erik, un gorille. Son but secret est de mêler le sang de ce dernier avec celui d'une jeune femme. Après plusieurs tentatives et autant d'échecs (et de meurtres de femmes), il jette son dévolu sur Camille, une spectatrice dont Erik semble être tombé amoureux… Parallèlement, Pierre Dupin, le fiancé de Camille, étudiant en médecine, fréquente la morgue et s'intéresse aux causes réelles des décès des jeunes femmes retrouvées dans la Seine…

The black cat : Les Alison, un jeune couple récemment marié, sont en voyage de noces en Europe. En Hongrie, ils font la connaissance du Dr. Vitus Werdegast, rescapé d'un camp de prisonnier où il a été emprisonné pendant 15 ans, qui va voir un vieil ami et célèbre architecte, Hjalmar Poelzig. Pendant leur voyage commun, ils sont victimes d'un grave accident de la route et trouvent refuge chez l'étrange Poelzig qui a fait construire son manoir sur un ancien fort où sont morts des milliers de combattants, et qui vit entouré de chats noirs...

The Raven : Un soir, le juge Thatcher appelle le Dr. Vollin au téléphone pour lui demander de venir opérer sa fille, entre la vie et la mort à la suite d’un accident de voiture. Refusant d’abord, Vollin finit par accepter, puis tombe amoureux de la fille du juge… Ce dernier, méfiant, empêche Vollin de revoir sa fille. Le docteur va alors obliger un criminel, Bateman, à capturer et à torturer pour lui les personnes qu’il invitera durant une soirée. Parmi elles : le juge Thatcher, sa fille Jean et son fiancé…

The invisible ray : Le docteur Rukh a réussi à retrouver une météorite tombée il y a 225 millions d'années. Il en sera contaminé, mais possédera le Radium X qui peut détruire ou guérir. Pouvant tuer au simple toucher, Rukh s’enfuit… Sa jeune épouse et ses collègues le laisseront tomber, mais la vengeance du savant, qui brille maintenant dans le noir, sera terrible.

Black Friday
: Le professeur Kingsley est victime d’un règlement de comptes entre gangsters. Son ami, le docteur Ernest Sovac, lui sauve la vie en transférant une partie du cerveau du gangster mourrant, Red Cannon, vers son corps. Mais les bonnes intentions de Sovac s’estompent lorsqu’il apprend que le gangster laisse derrière lui une immense fortune cachée. Déterminé à s’octroyer l’argent du bandit, Sovac manipule son patient en espérant que la personnalité du gangster se réveille et lui permette de mettre la main sur le magot…

Murders in the rue Morgue
(Double meurtre dans la rue Morgue).
Réalisé par Robert Florey.
Scénario de Tom Reed (d’après l’œuvre d’Edgar Allan Poe).
Produit par Carl Laemmle, jr.
Avec Bela Lugosi, Sidney Fox, Leon Waycoff, Bert Roach…
USA / 1932 / 61 minutes.

The black cat (Le chat noir).
Réalisé par Edgar G. Ulmer.
Scénario de Robert Florey (d’après l’œuvre Edgar Allan Poe).
Produit par Carl Laemmle, jr.
Avec Bela Lugosi, Boris Karloff, David Manners, Jacqueline Wells…
USA / 1934 / 66 minutes.

The raven (Le corbeau).
Réalisé par Louis Friedlander.
Scénario de David Boehm (d’après l’œuvre Edgar Allan Poe).
Produit par Carl Laemmle, jr & David Diamond.
Avec Bela Lugosi, Boris Karloff, Irene Ware, Lester Matthews…
USA / 1935 / 61 minutes.

The invisible ray (Le rayon invisible).
Réalisé par Lambert Hillyer.
Scénario de Howard Higgin & Douglas Hodges.
Produit par Carl Laemmle, jr.
Avec Bela Lugosi, Boris Karloff, Francis Drake, Frank Lawton…
USA / 1936 / 79 minutes

Black Friday (Vendredi noir).
Réalisé par Arthur Lubin.
Scénario de Kurt Siodmak.
Produit par Burt Kelly.
Avec Bela Lugosi, Boris Karloff, Stanley Ridges, Anne Nagel…
USA / 1940 / 70 minutes.
Au tout début des années 1930, avec l’expansion du cinéma parlant, Universal décide de produire des films d’horreur, le plus souvent adaptés d’œuvres littéraires des maîtres du genre au XIXème siècle (Bram Stoker, Mary Shelley, Edgar Allan Poe, H. G. Wells…). Ainsi, en 1931 voit-on s’affronter au sommet du box-office les deux premiers grands classiques du cinéma fantastique parlant produits par la Universal… D’un côté, le magnifique Frankenstein réalisé par James Whale, au scénario ingénieux librement adapté du roman de Mary Shelley. Supporté par une photographie contrastée, des interprètes convaincants (et notamment l’immense Boris Karloff pour le rôle de la créature qui va faire de lui une star) et une mise en scène fluide et inventive, le film est un chef-d’œuvre. De l’autre côté, le moins flamboyant mais tout de même mythique Dracula réalisé par Tod Browning. Si le film bénéficie de décors moins gothiques dans sa seconde partie, d’un manque flagrant de rythme et d’une mise en scène trop théâtrale, il possède néanmoins de sérieux atouts qui en font un très grand succès, à commencer par la présence de l’inoubliable Bela Lugosi en comte Dracula. D’autres classiques, d’autres chef-d’œuvres, d’autres triomphes vont suivre dans le courant des années 1930 (The Mummy en 1932, The invisible man en 1933, The bride of Frankenstein en 1935, Son of Frankenstein en 1939…), pour ensuite évoluer dans la seconde moitié des années 1930 et même carrément changer dans les années 1940. La Warner Bros, la RKO et la MGM ne tardent pas à suivre le mouvement en produisant quelques perles du genre, comme Mad Love en 1935, Mark of the Vampire en 1935, Doctor X en 1932, The most dangerous game en 1932… Certains acteurs deviennent des stars parmi ces films appelés "Horror movies" : Boris Karloff, Claude Rains, Peter Lorre, Lon Chaney Jr (et cela même si cet acteur devint une star plutôt dans les années 1940), et bien sûr Bela Lugosi.

Ce dernier, de son vrai nom Bela Ferenc Deszo Blasko, est né le 20 octobre 1882 à Lugos en Hongrie. Ayant commencé sa carrière d’acteur en 1901 et tourné son premier film en 1917 (en Hongrie), il finit par émigrer aux Etats-Unis pour y tenter sa chance : il triomphe sur les planches en interprétant plus de mille fois le comte Dracula dans l’adaptation théâtrale du roman de Bram Stoker. La firme Universal achète les droits du roman et décide de produire une adaptation cinématographique en 1931, Lon Chaney est alors choisi pour incarner le prince des ténèbres. Mais il décède et Bela Lugosi est alors appelé au secours. Son interprétation, en tout point remarquable, lui donnera instantanément ses galons de star à Hollywood. Va de ce fait s’ensuivre une filmographie spécialisée dans le fantastique d’épouvante émaillée de classiques, de bonnes séries B et d’insondables nanars. Si Lugosi n’a tourné en définitive que peu de films réellement excellents, incarnant toujours des rôles de méchants (savants fous, gangsters, schizophrènes…), son style, son air droit, son charisme et son impressionnante voix affichant un accent à couper au couteau feront de lui l’un des mythes majeurs du cinéma d’épouvante de l’âge d’or hollywoodien.

Murders in the rue Morgue
En 1931, alors qu’il triomphait au cinéma dans son interprétation de Dracula, Bela Lugosi se voit refuser le rôle de la créature de Frankenstein (ce n’est pas lui qui déclina la proposition comme il a été prétendu dans nombre d’ouvrages sur le cinéma). De son côté, le metteur en scène Robert Florey se voit limogé de la réalisation du film au profit de James Whale. Ne regrettons rien, tant Boris Karloff a su créer un magnifique personnage et tant James Whale s’avère s’être incontestablement montré meilleur artisan que Robert Florey. Pour éviter une guerre ouverte avec Lugosi et Florey, la Universal leur offre un projet d’adaptation de l’une des plus célèbres nouvelles d’Edgar Allan Poe : Murders in the rue Morgue. Le film apparaît donc rapidement comme un lot de consolation. Qu’importe, Lugosi et Florey sautent sur l’occasion et font de leur mieux pour livrer une œuvre aboutie qui permette de remporter un grand succès en 1932. Certes, le talent de ces deux noms du cinéma se fait sérieusement sentir, mais il est inutile de prétendre vouloir hisser ce Murders in The rue Morgue au rang des plus grands classiques du genre. Le film rassemble toutes les qualités habituelles des productions contemporaines de ce genre (telles Dracula et Frankenstein), mais l’ensemble ne fonctionne finalement qu’en partie.

Le scénario prend de conséquentes libertés avec la nouvelle originale, installant un personnage de savant fou, un cirque de démonstrations de numéros orientaux, un gorille apprivoisé, mais également un Paris presque expressionniste (parfois assurément proche du style d’un Nosferatu en 1922 ou d’un Der Golem en 1920). Cela dit, la fin présente de sérieuses similitudes avec des éléments de la nouvelle (les trois hommes ayant soi-disant entendu le meurtrier parler dans trois langues différentes). Les maisons paraissent étirées dans tous les sens, de temps à autres oppressantes et cauchemardesques, offrant une vision du Paris de 1845 absolument incroyable et visuellement magnifique. En revanche, le budget ne semble pas extrêmement important, et dès lors les prises de vues en plans larges se font peu nombreuses, mis à part la fin qui donne à voir une course poursuite sur les toits esthétiquement fort travaillée à défaut d’être réellement captivante. Car d’esthétique, le film n’en manque pas, et c’est d’ailleurs ce qui le sauve en grande partie, la mise en scène de Robert Florey n’étant pas d’une beauté transcendante : plans fixes, vues générales, liens simples entre les scènes, quelques travellings un zeste trop mécaniques… Par rapport à la fluidité et au rythme d’un James Whale à la beauté contrastée d’un Karl Freund ou à la sûreté visuelle d’un Tod Browning, Robert Florey fait pâle figure. Certes, le film est solidement et honnêtement mis en image, mais se rapprocherait bien plus d’une série B que d’un vrai chef-d’œuvre. A noter toutefois certains plans très impressionnants dans leur modernité, comme celui où l’héroïne va et vient d’avant en arrière sur une balançoire (tel le pendule mortel se balançant décrit chez Poe). La photographie vient rehausser l’image, donnant un cachet supplémentaire aux décors, accentuant les jeux d’ombres et le malaise qui semblent ronger la pellicule depuis le début du film.

En effet, Murders in the rue Morgue possède une atmosphère sombre et souvent lourde, portée par des moments de pure noirceur (le décrochage du cobaye féminin, devenu cadavre, tombant dans la Seine par une trappe) et parfois également de pur sadisme (les cris des deux femmes attaquées par le gorille à la fin du film, ou la bagarre dans la rue, entre les deux hommes, contemplée par une femme effrayée). Le tableau qui nous est proposé ici relève du pessimisme le plus total, voire même d’un certain naturalisme « Zolaien », et seule la fin viendra apporter un peu de légèreté à l’ensemble : au terme d’une poursuite sur les toits de Paris, le héros tue le gorille et récupère sa bien-aimée. Cette séquence préfigure d’ailleurs celle de King Kong l’année suivante, d’Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper. Pour la musique, les producteurs ont visiblement essayé de marcher à l’économie puisque l’on retrouve Le lac des cygnes de Tchaïkovsky déjà utilisé dans Dracula l’année précédente. Si le budget alloué par la Universal est toujours présent, force est de constater que Florey n’a pas eu les moyens financiers de Frankenstein sous la main… Le casting est assez homogène dans la fadeur qui s’en dégage, mais il reste bien sûr le grand Bela Lugosi. Incarnant ici le docteur Mirakle (aux cheveux bouclés pour l’occasion), personnage malsain et répugnant il tente de mêler du sang humain de jeune femme au sang de gorille pour apporter la preuve de la descendance de l’homme par rapport à cet animal. Ses essais se concluent tous par des échecs, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme qui lui donnera satisfaction, avant qu’il ne meure, étouffé par son gorille en pleine rébellion. Lugosi est une fois de plus fameux, articulant ses syllabes comme aucun autre, portant le film par son ombrageuse présence. Lui et les décors baignant dans une superbe photographie font l’essentiel de la réussite du film. Le rôle du savant fou lui va à ravir et sa carrière n’aura de cesse d’être jalonnée de ce type de prestations.

En définitive, Murders in the rue Morgue, bénéficiant du statut de petit classique tout de même, se trouve être un peu long (un comble pour un métrage de 61 minutes !), et apparaît surtout bien terne comparé à The invisible man ou Frankenstein (par exemple). Mais il serait totalement injuste de critiquer ce film de la sorte sans rappeler que le plaisir demeure réel et qu’il y a eu un remarquable travail pour la création de l’atmosphère.

The black cat

En 1934, la Universal décide d’adapter une nouvelle œuvre d’Edgar Allan Poe : The black cat. Toutefois, il est conseillé d’oublier très vite l’œuvre littéraire au vu du scénario de ce long-métrage qui, plus encore que de prendre des libertés par rapport à elle, ne garde finalement que le titre et la présence d’un chat noir (très secondaire à l’intrigue). Non, en vérité, le but est d’offrir au public un vrai cadeau : l’affrontement au sommet de deux monstres sacrés du cinéma fantastique, Bela Lugosi et Boris Karloff ! Autant dire qu’en plus de cela, le film se montre à la hauteur de toutes nos attentes, mêlant des décors à la fois gothiques et modernes, une photographie sombre et esthétique au plus haut point, une mise en scène démonstrative et un montage énergique. Si le couple se montre un peu fade (ce qui est le cas pour tous les films de ce genre en général), tout le reste explose dans un vrombissant tonnerre d’apocalypse !

Edgar G. Ulmer, en solide artisan, compose de magnifiques plans, profitant de la grandeur des décors qui sont mis à sa disposition. Si là encore ce n’est pas de la grande mise en scène, force est d’avouer que l’ensemble propose une lisibilité parfaite et une fluidité en tout point réussie. Les plans se succèdent avec une relative maestria dans le rythme, aidés par un montage qui multiplie les trouvailles : un plan se finissant sur l’ouverture d’une valise couvrant l’écran, puis le plan suivant s’ouvrant avec la couverture tirée par le jeune héros pour s’endormir. Et ce n’est pas tout ; le film fourmille de trouvailles techniques ou scénaristiques : des plans au sadisme hautement suggestif, une messe noire extrêmement sombre, un château au modernisme affiché… Car les décors tranchent littéralement avec ceux d’autres films de la Universal. Au contraire du château moyenâgeux et gothique de Dracula, de la tour de pierres aux escaliers tournants de Frankenstein, du Paris expressionniste et très XIXème siècle de Murders in the rue MorgueThe black cat possède un château plat, ultra-moderne, constitué d’infrastructures en métal, avec des caves à mi-chemin entre un style moyenâgeux et un style high-tech. La photographie souligne ces décors avec contraste et expression, reconstituant à l’intérieur de ce modernisme affiché une ambiance ténébreuse digne des films d’épouvante habituels de la firme. Lugosi interprète le docteur Vinus Werdegast, un personnage énigmatique cherchant à se venger du meurtre de sa femme et de sa fille après avoir passé plus de 15 ans dans une horrible prison. Karloff joue quant à lui un architecte de génie, s’étant moralement approprié la femme et la fille de Vinus, habitant dans un château construit par lui-même sur un ancien champ de bataille particulièrement meurtrier de la première guerre mondiale. Les deux acteurs rivalisent de charisme et de théâtralité dans leur jeu, faisant de chacune de leurs scènes communes un affrontement psychologique de haut niveau qui culminera dans une mémorable partie d’échecs dont l’issue décidera du destin des personnages. Si Karloff, en leader de secte charismatique et impérial, s’amuse à terroriser avec talent le jeune couple logeant incidemment pour la nuit au château, il n’est assurément pas le héros du film (au sens de personnage principal). Cet honneur revient à Bela Lugosi, irradiant l’écran de chacune de ses apparitions, maîtrisant son personnage avec un plaisir communicatif, jouant sur l’extrême théâtralité de son jeu tout en insufflant une merveilleuse ambiguïté à l’ensemble de son personnage. Ni savant- fou, ni malade mental, Lugosi incarne simplement un homme tourmenté par la perte de sa femme, rendu fou par la perte de sa fille, empli d’une sidérante envie de vengeance, bref, un superbe personnage touchant et intense. Quand Lugosi pleure la mort de sa femme, son jeu devient époustouflant, forçant au maximum le trait et faisant définitivement du film une œuvre théâtrale magistralement rendue au cinéma ! Bien sûr, l’atmosphère propre aux œuvres de Poe envahit progressivement le film, jusqu’à la séquence finale pleine de chambres de tortures, de prisons tournantes, d’escaliers ombrageux et de barreaux de prisons oppressants. La fin, prenant un rythme quasiment effréné, assure son lot de grandiloquence et de drame : Lugosi torture Karloff en lui arrachant la peau à coups de scalpels (le tout filmé en ombres sur le mur) puis, touché d’une balle tirée par le jeune fiancé voulant sauver sa belle, actionne le mécanisme de destruction du château qui explose de tous ses feux, laissant le soin au jeune couple de sortir avant. Rideau.

The black cat est l’une des œuvres d’épouvantes majeures produites par la Universal dans les années 1930, brillamment orchestrée et superbement mise en valeur par la photographie. Mais plus que cela, The black cat offre une véritable réflexion sur la mort, la vengeance, la nécrophilie et la sexualité trouble des deux monstres du cinéma qui s’affrontent dans un tourbillon de violence et de sadisme à couper le souffle, faisant de ce film leur plus belle rencontre. Cette dernière apparaît, à l’image de ses brillants dialogues ("Ce château est un chef-d’œuvre de construction bâti sur un chef-d’œuvre de destruction") telle un véritable poème macabre délicieusement dramatique.

The raven

En 1935, Bela Lugosi et Boris Karloff sont tous deux au sommet de leur gloire (ce qui sera bien plus longtemps le cas de Karloff par ailleurs). Après The black cat, ils tournent à nouveau ensemble (ils se rencontreront 9 fois au cinéma en tout) pour un autre véritable classique de l’épouvante des années 1930 : The raven. Là encore, il s’agit d’une adaptation très libre d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe. Ne gardant une fois de plus que le titre ainsi que certaines idées en provenance de la nouvelle, la production engage Louis Friedlander, un artisan quelconque du cinéma, pour réunir nos deux stars de l’horreur. Cela dit, l’atmosphère est indéniablement « poeienne », proposant avec une certaine originalité une mise en abyme du style littéraire de Poe ainsi que de ses obsessions. Le personnage incarné par Bela Lugosi, le docteur Vollin, est ainsi un grand admirateur de Poe, le citant sur le bout des doigts, et ayant pour passion la confection réelle des instruments de torture décrits par Poe dans ses œuvres. The raven propose donc en définitive un récit entièrement orienté vers la fameuse chambre des tortures composée de divers instruments tous plus terribles les uns que les autres… On retrouve le pendule (l’immense hache descendant petit à petit en battant l’air) et la salle aux murs qui se rejoignent.

Dans un premier temps, il est utile de préciser que The raven ne brille pas par sa mise en scène : Friedlander compose son œuvre de plans banals et la plupart du temps fixes, ne faisant à aucun moment preuve d’un quelconque génie qui hisserait son film à un niveau de talent supérieur. Il fait son travail, et il le fait bien, mais de manière très mécanique. Heureusement, le montage, bien que peu original en ce qui le concerne, parvient à rythmer le film, à le rendre assez vif, et compose un très solide suspense dans les 15 dernières minutes. Et la photographie fait encore un malheur : jeux d’ombres, éclairages tamisés, noir et blanc lourdement accentué… Tout y est, et malgré un budget certainement étriqué (à part l’intérieur de la maison avec ses couloirs et ses sous-sols, il n’y subsiste rien), l’ensemble convainc par l’efficacité technique de l’image et par des décors intérieurs savamment disposés. Ces derniers ne brillent que par la sobriété avec laquelle ils sont filmés : une porte dérobée donnant sur du vide, une chambre-ascenseur qui descend à toute allure, des couloirs jonchés de toiles d’araignées, une chambre des tortures aux relents macabres… Le casting se compose encore de relatifs inconnus, mis à part nos deux stars, et propose les clichés habituels : le couple qui va bientôt se marier (la jeune femme qui hurle et le bellâtre courageux), le père de la jeune femme méfiant et apeuré, le couple d’amis inconsistants devant une caméra, un autre couple qui dort pendant que se noue l’intrigue (un effet comique heureusement discret). Boris Karloff joue admirablement son rôle de fugitif voulant changer de visage et refusant de faire le mal à nouveau. Tour à tour touchant, pathétique et sensible, Karloff étonne et prouve qu’il peut toucher à tous les registres, du vrai méchant de Tower of London en 1939 jusqu’à la créature tourmentée de Frankenstein en 1931, en passant par le gentil grand-père à moitié aveugle de Night key en 1937… Il peut tout jouer, et avec talent. Sa voix, si remplie d’une intense détresse ne peut manquer d’effet que sur les cœurs de pierre. Bela Lugosi, au panel moins riche, crève cependant l’écran et trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Composant avec un plaisir jubilatoire un méchant psychopathe de la pire espèce, il nous sert une nouvelle fois son accent très rude, sa prononciation enlevée et son charisme légendaire. Quelle présence ! Dommage qu’il se soit trop perdu là-dedans par la suite, en en faisant son fond de commerce, car sa carrière aurait pu être en d’autres circonstances aussi brillante que celle de Karloff. Les scènes de rencontre entre le docteur Vollin et la jeune femme qu’il a sauvé du coma sont bien souvent pleines d’un charme vénéneux distillé par la présence d’un Lugosi plein de sex-appeal. Entre autres choses, bien que très court (61 minutes), The raven prend également le temps de délivrer une habile réflexion sur la torture et la violence exacerbée (ainsi que du rapport qui se créée éventuellement entre l’apparence mauvaise et les actions mauvaises). On se retrouve en présence d’un métrage qui remet sur la table l’éternelle problématique du savant fou (Lugosi) « créant », ici en partie, son monstre (Karloff), et s’amusant à le persécuter. Si habituellement, le savant fou créé pour la postérité et l’avancée scientifique, le docteur Vinus de The raven créé à dessein de faire le mal, de tuer, de se laisser envahir par le plaisir sadique de torturer. Comme d’habitude, la « créature » finira par tuer son créateur : le personnage de Karloff retournant sa haine contre la vraie source de celle-ci et non contre des gens qui ne lui ont rien fait. C’est en quelque sorte le pas définitif vers la bonté humaine, vers le bien… souvent clos par la mort du personnage en question, et c’est le cas ici même.

Doté d’une atmosphère prenante, d’un rythme final d’envergure et de deux stars en pleine forme (dont un Lugosi proprement halluciné), The raven est un excellent film d’épouvante de la grande époque fantastique de la Universal, un film où règne le sadisme et la mort incarnée par l’image d’un corbeau indestructible idolâtré dans sa symbolique par un savant fou qui y laissera la vie à force de vouloir se prendre pour Dieu.

The invisible ray

The invisible ray, sorti en 1936, s’avère être un film très intéressant, à défaut d’être un film important dans la production d’épouvante de la Universal de ces années là. Une nouvelle fois (encore !), Bela Lugosi et Boris Karloff tournent ensemble, à la différence qu’ici Karloff a le premier rôle. Interprétant un scientifique bafoué, il veut, une nouvelle fois, se venger en semant la mort autour de lui… Le postulat n’a rien de très original mais apparaît constamment bien mené. Jouissant d’une durée peu commune pour ce genre de productions à l’époque (ici 79 minutes quand même !), le film prend ainsi le temps de situer l’action, de créer une atmosphère qui change du tout au tout pendant son déroulement. S’il semble assez longuet dans certaines de ses séquences, le tout est rattrapé par un ensemble technique impeccable et un duo de stars qui, en bons leaders du casting présent, donnent une interprétation fine et mesurée.

Boris Karloff détient le premier rôle, et de loin, son temps d’apparition à l’écran étant environ trois fois supérieur à celui de Lugosi. Dans ce long-métrage, Karloff joue un savant passionné, au fond indiscutablement gentil, fiancé à une ravissante jeune femme, et déterminé par l’obsession de retrouver une météorite aux pouvoirs curatifs universels. Faisant fi de la célébrité, se fichant de l’argent, Karloff travaille pour l’humanité, et cela rend son personnage doucement naïf et terriblement attachant, ce qui appuiera la sensation de gâchis davantage encore quand il décidera de se venger de gens à cause d’un malheureux malentendu. L’acteur est ici très touchant, parfois cruel, souvent juste, et sa mort finale n’en sera que plus emblématique et plus belle. Bela Lugosi, pour sa part, incarne un véritable second rôle : un scientifique juste et bon, parfois sympathique, souvent intelligent et courageux. Que l’on ne s’attende pas au très beau sur-jeu complet auquel nous a habitué l’acteur hongrois, car ici il n’en n’est rien, Lugosi jouant d’une façon très sobre, ce qui n’est pas pour déplaire, tant son charisme ressort encore davantage et tant son calme olympien en fait un personnage mesuré et digne d’admiration. Techniquement, le film est sans faille. La mise en scène n’a là encore rien de sensationnel (exécutée par l’artisan Lambert Hillyer), mais parvient à rythmer le film sans difficulté. Les 20 premières minutes distillant décors gothiques, atmosphère lugubre et charme fou sont incontestablement les plus maîtrisées. La photographie, légèrement plus neutre qu’à l’accoutumée, confère à l’ensemble une tonalité à la fois fantastique et policière, permettant au film d’aller de l’avant dans la sobriété, visiblement le mot d’ordre pendant toute sa durée. Les idées de scénario fusent régulièrement : les statues fondues après chaque meurtre, la découverte du coupable figé dans les yeux du cadavre, la réunion finale de membres de la communauté scientifique instaurant un climax d’une efficacité redoutable… Il est toutefois dommage qu’un personnage aussi intéressant (même si peu original également) que celui tenu par Lugosi n’ait pas bénéficié d’une place plus importante dans la narration de l’ensemble, et sa mort prématurée laisse une véritable impression d’insatisfaction.

The invisible ray n’est certes pas l’une des plus grandes réussites de la Universal dans le domaine de l’épouvante, mais reste une très bonne surprise, confrontant une nouvelle fois les deux monstres sacrés que sont Karloff et Lugosi, et offrant une histoire fantastique assez sobre et relativement intéressante. Un très bon film.

Black Friday

Black Friday est le stéréotype même des petites productions de série B que la Universal lança au milieu des années 1930… Bénéficiant souvent de stars, ce genre de films contribuait à faire les choux gras du studio. Débarquant sur les écrans en 1940, Black Friday est alors symptomatique de la santé du genre de l’épouvante à ce moment là : pas terrible. Malgré quelques relances à cette époque là, avec de somptueux classiques comme The wolf man en 1941 ou Phantom of The Opera en 1943, la Universal va progressivement s’acheminer vers un autre style, laissant le soin à ces années là de finir sur un lot considérable de séries B et autre suites à répétitions (plusieurs séquelles de The invisible man, The wolf man et The Mummy, aux qualités fort variables, versant le plus souvent dans la médiocrité).

Or, Black Friday n’est assurément pas une œuvre importante… mais tout de même un bon produit de commande, solidement assuré, relevé par la présence d’un duo de stars, et surtout follement rythmé. En effet, le scénario aux nombreux rebondissements et la qualité technique digne des meilleures séries B préfigure déjà des films comme la franchise Inner Sanctum Mysteries (une série de six films mettant en scène l’acteur Lon Chaney Jr dans pléthore d’histoires de meurtres aux relents de fantastique). Cela dit, le goût généralement laissé par ces séries B en question est très agréable, et à défaut de grand cinéma, nous nous retrouvons en face d’œuvres mineures mais remplies de bonnes idées et d’une énergie communicative. Et autant dire que ce Black Friday ne déroge pas à la règle… La mise en scène est confiée à un vrai connaisseur du genre, Arthur Lubin, qui se démène pour nous offrir un film ‘pêchu’ et criant d’efficacité. Le faible budget, il le transcende en parsemant son film de tas d’idées techniques intéressantes et de scènes d’action impressionnantes (pour l’époque). Jeux d’ombres, surimpressions d’images, rues étroites et sombres, night-clubs remplis de gangsters, séance d’hypnose, etc., rien ne nous est épargné et l’agencement général raisonne très bien.

A noter même une poursuite sur les toits de New York, filmée en extérieurs, avec quelques prouesses physiques… Si la séquence ne dure pas plus d’une trentaine de secondes, force est de constater que la chose (filmer une séquence d’action sur les vrais toits de la ville de New York) est suffisamment rare pour être soulignée ! La photographie se rapproche beaucoup du film noir (de même que la tonalité générale du film qui manie les genres avec élégance) et sert quelques plans d’une beauté fulgurante : Kingsley-Cannon descendant les escaliers d’une cave en bord de mer dans un noir et blanc somptueux… Le gangster reprenant psychologiquement le dessus en certaines occasions permet de recréer un canevas fantastique très proche de celui de Docteur Jekill & Mister Hyde. Deux personnalités complètement opposées cohabitent dans le même corps : le professeur Kinglsey est un homme tout ce qu’il y a de plus gentil et adorable, timide et réservé, honnête et droit… Mais quand la partie rajoutée de son cerveau prend le dessus, il devient le gangster Red Cannon, une crapule impitoyable, rongée par l’idée de vengeance, voulant absolument remettre la main sur son argent. Modernisation du mythe créé par Robert Louis Stevenson, affrontements psychologiques intérieurs faisant exploser la dualité du personnage… L’acteur Stanley Ridges donne une époustouflante composition en interprétant les deux facettes du personnage : son changement physique et moral est à chaque fois impressionnant, et Ridges semble particulièrement à l’aise dans ce double-emploi. Boris Karloff, quant à lui, est légèrement évincé par Ridges qui crève littéralement l’écran. Mais cela ne l’empêche pas de tenir son rôle de docteur à la perfection : intéressé par l’argent qui lui offrirait enfin la clinique de ses rêves, préoccupé par la santé de son ami de toujours, le plongeant volontairement dans la violence et la haine pour retrouver l’argent, Karloff joue de dualité dans ses propres sentiments. Enfin, Bela Lugosi interprète un rôle anecdotique, n’apparaissant qu’une dizaine de minutes en tout et pour tout. L’acteur tournait ses derniers films pour la Universal et, lui qui avait tenu le haut de l’affiche au cours des années 1930, ne se voyait plus offrir que des rôles secondaires (comme dans The wolf man en 1941). Mais ce ne sera pas encore la pente descendante pour lui puisque les années 1940 seront fertiles en petites productions de séries B parfois bonnes (The devil bat, Invisible ghost, Bowery at midnight, The corpes vanishes…), parfois médiocres (Ghosts on the loose, Scared to death, The gorilla…). Ici, Lugosi incarne un chef de gangsters new-yorkais, avec sobriété et désinvolture. Néanmoins, sa petite contribution est appréciable et démontre encore que, même dans des rôles anecdotiques, il parvient à crever l’écran.

Black Friday ne possède quasiment aucune originalité et n’apparaît que comme un produit de série… Ce qui ne l’empêche pas d’offrir un joli moment largement rythmé, jamais ennuyeux, plein de rebondissements, et solidement mis en scène. Un bon film.

---

En conclusion, disons que ce coffret édité par Universal permet de redécouvrir des films rares mettant en scène l’illustre Bela Lugosi. Le coffret s’adresse cependant également aux fans de cinéma fantastique de l’âge d’or d’Hollywood ainsi qu’aux fans de Boris Karloff, ce dernier apparaissant dans quatre des cinq films présentés (dont deux où il tient le premier rôle, devant Lugosi). Le chef-d’œuvre du coffret demeure le bouleversant The black cat, une éblouissante démonstration de savoir faire se hissant presque à la hauteur des fleurons du studio (tels The invisible man, Frankenstein ou encore The Mummy), suivi de près par l’excellent The raven, à la fois gothique et sadique, présentant un Bela Lugosi dans ses meilleurs jours. Ensuite nous trouvons une intéressante surprise avec le très bon The invisible ray, lui même suivi de près par le simple mais rondement mené Black Friday. Murders in the rue Morgue finit bon dernier pour sa part… Bela Lugosi continue d’étinceler de mille feux grâce à la magie du DVD, et sa mémoire est ici largement célébrée.

Image : Le DVD qui nous est présenté ici est un DVD double face. Nous trouvons Murders in the rue Morgue, The black cat et The raven sur la face A, et The invisible ray et Black Friday sur la face B. Les copies et la compression sont généralement aussi bonnes que dans la fournée des classiques de monstres de Universal que l’on a pu découvrir dès 2002 en France en DVD zone 2 (souvenez-vous des huit classiques de cette collection). Les trois films présents sur la face A sont à peu près logés à la même enseigne : copies en excellent état (pour des films de plus de 70 ans !), compression quasi-invisible, noir et blanc très bien entretenu, contrastes précis… On voit parfaitement les divers éléments des décors, et parfois même des détails que l’on ne pensait plus voir sur ces titres (scènes nocturnes, visages des acteurs sous la pluie, décors peu éclairés… tout apparaît avec brio !). On voit jusqu’aux larmes de Bela Lugosi sur The black cat, et aussi plusieurs détails de son visage sur The raven. Même les décors expressionnistes de Murders in the rue Morgue sont à nouveau flamboyants. Cependant, sur la face B, c’est encore plus probant. The invisible ray bénéficie d’un très bon transfert également, et possède un master de qualité légèrement meilleure encore. La plus belle copie demeure celle de Black Friday (avec peu d’avance toutefois), possédant une copie claire et un peu plus jeune encore. Néanmoins, tout n’est pas non plus parfait, et l’âge de ces films se fait tout de même ressentir en certaines occasions : un peu de grain persistant ici et là, quelques griffures dans certaines scènes (avec pas mal de points blancs), quelques légers sauts de plans… Mais rien de fâcheux, tant la qualité est au rendez-vous. Décidément, Universal soigne ses Classic Monsters, comme il l’a déjà brillamment démontré auparavant (sur Dracula, Frankenstein, The bride of Frankenstein, The Mummy, The invisible man, The wolf man, Phantom of the Opera ou encore Creature from the black lagoon). De l’excellent travail : le DVD permet de revoir toutes ces œuvres dans une qualité d’image très souvent excellente.

Son : Au niveau du son, Universal nous offre un mono décrassé et clair pour les cinq films. Murders in the rue Morgue souffre peut-être un peu de son ancienneté (rappelons-nous de Dracula en 1931 qui présentait des scories similaires : quelques sauts sonores et autres petits étouffements, avec cependant une qualité d’ensemble fort réjouissante), mais présente dans l’ensemble un très joli mono. The black cat, The raven et The invisible ray présentent des monos très clairs, où l’on entend bien les paroles prononcées et les sons d’ambiance. Black Friday possède, quant à lui, la meilleure piste sonore, en mono également, plus précise et plus distincte encore que pour les autres films. En deux mots, la section sonore ne démérite pas comparé à l’image. A noter une chose importante : l’éditeur propose des sous-titres anglais, espagnols… et surtout français !
Universal
Zone 1 / DVD 9 (double face) / chapitrage fixe.
Format cinéma des cinq films : 1.33:1.
Format vidéo des cinq films : 4/3.
Langues des cinq films : Anglais Dolby Digital 2.0 Mono.
Sous-titres sur les cinq films : Français, anglais, espagnol.
Si l’édition est techniquement très soignée, il n’en sera pas de même avec l’interactivité… Souvenez-vous des autres films édités par Universal : documentaires, commentaires audio, bandes-annonces, galeries de photos. Des bonus à chaque fois passionnants ! Ici, il faudra se contenter des films, ce qui est déjà formidable, surtout au vu de la qualité technique de l’ensemble. On trouvera juste une bande-annonce pour deux des cinq films. C’est affreusement maigre. Mais ne nous plaignons pas trop et applaudissons cette édition tout de même digne des films proposés.
Les autres films de Bela Lugosi chroniqués par Classik
Pas d'autres chroniques à ce jour

© Dvdclassik.com - Décembre 2005 - laredaction@dvdclassik.com