Au
tout début des années 1930, avec l’expansion
du cinéma parlant, Universal décide de produire des
films d’horreur, le plus souvent adaptés d’œuvres
littéraires des maîtres du genre au XIXème siècle
(Bram Stoker, Mary Shelley, Edgar Allan Poe, H. G. Wells…).
Ainsi, en 1931 voit-on s’affronter au sommet du box-office
les deux premiers grands classiques du cinéma fantastique
parlant produits par la Universal. D’un côté,
le magnifique Frankenstein réalisé
par James Whale, au scénario ingénieux librement adapté
du roman de Mary Shelley. Soutenu par une photographie contrastée,
des interprètes convaincants (et notamment l’immense
Boris Karloff pour le rôle de la créature qui va faire
de lui une star) et une mise en scène fluide et inventive,
le film est un chef-d’œuvre. De l’autre côté,
le moins flamboyant mais tout de même mythique Dracula
réalisé par Tod Browning. Si le film bénéficie
de décors moins gothiques dans sa seconde partie, d’un
manque flagrant de rythme et d’une mise en scène trop
théâtrale, il possède néanmoins de sérieux
atouts qui en font un très grand succès, à
commencer par la présence de l’inoubliable Bela Lugosi
en Comte Dracula. D’autres classiques, d’autres chef-d’œuvres,
d’autres triomphes vont suivre dans le courant des années
1930 (The Mummy en 1932, The Invisible
Man en 1933, The Bride of Frankenstein
en 1935, Son of Frankenstein en 1939…), pour
ensuite évoluer dans la seconde moitié des années
1930 et même carrément changer dans les années
1940. La Warner Bros., la RKO et la MGM ne tardent pas à
suivre le mouvement en produisant quelques perles du genre, comme
Mad Love en 1935, Mark of the Vampire
en 1935, Doctor X en 1932, The Most Dangerous
Game en 1932… Certains acteurs deviennent des stars
parmi ces films appelés "Horror movies" : Boris
Karloff, Claude Rains, Peter Lorre, Lon Chaney Jr. (et cela même
si cet acteur devint une star plutôt dans les années
1940), et bien sûr Bela Lugosi.

BELA LUGOSI (1882 – 1956)
Bela Ferenc Dezsõ Blaskó naît en 1882 à
Lugos, paisible ville de l’empire d’Autriche-Hongrie,
dans une famille peu aisée. Son père était
boulanger, contrairement à ce que Lugosi a toujours raconté,
arguant que celui-ci travaillait dans les milieux bancaires. Il
se heurte assez vite à son autorité rigide et fugue
à douze ans. Il traîne quelques temps et travaille
comme ouvrier dans des
mines
ou pour des compagnies de chemins de fer, avant d’être
orienté par sa sœur vers le théâtre. Il
y trouve immédiatement son bonheur et étudie les arts
dramatiques à Budapest. C’est là qu’il
choisit le pseudonyme aristocratique de Lugossy (littéralement
: de Lugos), bientôt simplifié en Lugosi, et acquiert
assez rapidement une petite notoriété comme jeune
premier charmeur. Prouvant rapidement son talent au théâtre,
il incarne alors successivement des personnages importants dans
Hamlet, Macbeth, Richard III ou King
Lear. Il interprète une quantité impressionnante
de rôles très divers, dont celui du Christ. Lorsqu’éclate
la Première Guerre mondiale, Bela Lugosi s’engage dans
l’armée austro-hongroise. Blessé à trois
reprises et décoré, il est exempté en 1916
et se tourne vers le cinéma. Pour ce dernier, un exercice
moins honorable que les planches, il utilise le pseudonyme d’Arisztid
Olt. Il s’engage aussi dans l’action syndicale, rejoignant
avec quelques amis un groupe de défense d’acteurs proche
des communistes. Après la guerre, il connaît quelques
problèmes dans la nouvelle république indépendante
de Hongrie née du Traité de Versailles. On le trouve
un peu trop à gauche, et son appartenance syndicale lui vaut
la méfiance du nouveau pouvoir. Il part en 1919 pour Berlin
où il tourne onze films. C'est ainsi qu'il apparaît
comme majordome dans une version de Dr Jekyll & Mr Hyde
réalisée par Murnau, hélas aujourd'hui perdue.
Puis, comme beaucoup d’acteurs européens, il quitte
le vieux continent pour tenter sa chance aux Etats-Unis en 1921.
Paradoxalement, alors qu’il ne parle pas anglais, ce n’est
pas au cinéma qu’il connaît le succès
mais au théâtre. Il rejoint tout d’abord une
troupe de langue hongroise qui tourne aux Etats-Unis. Puis après
quelques années de vaches maigres où, parallèlement
à la scène, il fait de la quasi figuration au cinéma,
il obtient enfin le rôle de sa vie, triomphant à Broadway
dans Dracula, une adaptation théâtrale du
roman de Bram Stoker dont il apprend les répliques phonétiquement.
Sa prestance, son air mystérieux et son accent slave font
des ravages auprès des spectateurs et surtout des spectatrices.
Bela Lugosi est un séducteur qui compte de nombreuses conquêtes
(il se mariera cinq fois et divorcera à quatre reprises,
ce qui contribuera largement à sa future ruine financière).
En
1931, avec l’explosion du cinéma parlant, la célèbre
maison de production américaine Universal décide de
remettre au goût du jour les mythes de l’horreur en
provenance de la littérature du XIXème siècle.
Une adaptation cinématographique de Dracula
est mise en chantier, le rôle du célèbre vampire
étant attribué à Lon Chaney. Mais ce dernier
meurt d’un cancer des poumons. La production se tourne tout
naturellement vers Bela Lugosi, ayant interprété le
comte maléfique plus de mille fois sur scène. A la
sortie du film, c’est un immense triomphe, Lugosi devient
instantanément une star. En cet instant, il ignore que ce
rôle va lui coller à la peau toute sa vie et lui donner
une étiquette indélébile, celle du personnage
de cinéma toujours vil, malfaisant et avide de cruauté.
Suivant le succès monstrueux du film, l’acteur va rapidement
tourner dans plusieurs autres productions inégales. A cette
époque, Bela Lugosi est considéré comme un
grand professionnel formé au théâtre, connaissant
son texte à la perfection, mais gêné par sa
relative méconnaissance de l’anglais et déstabilisé
par les improvisations et autres changements de dernière
minute sur les tournages. En dépit de son fulgurant succès,
aussi important qu’inattendu, la Universal ne lui accorde
pas de contrat et ne désire donc pas l’utiliser plus
que de raison. Lugosi se remet alors à chercher du travail
et doit tout faire pour prouver qu’il existe au sein d’Hollywood.
De 1931 à 1933 sortiront une dizaine de films avec lui, dont
la plupart peuvent être considérés comme assez
mineurs : bons films, séries B, serials, ou autres productions
dans lesquelles il ne tient pas toujours un rôle important.
De cette période encore dominée par l’ombrageux
Dracula
émergeront tout de même quelques films devenus depuis
des classiques du genre, comme Night of Terror,
Murders in the Rue Morgue, dont le demi-échec
déçoit la Universal, ou encore et surtout White
zombie, l’un des meilleurs films que Lugosi ait tourné
dans sa carrière. Mais là encore, le personnage de
cet hypnotiseur cruel et macabre ne fait que l’enfoncer un
peu plus dans un genre qui ne veut désormais plus le lâcher
: « Chaque producteur à Hollywood m’a réduit
à un type d’acteur. J’étais à la
fois amusé et déçu »
confiera-t-il
par la suite. Qu’importe pour le moment, car dans les années
1930 Lugosi excelle dans l’art de terroriser le public et
interprète ses plus grands rôles. Certes, il ne sort
pas du genre de l’épouvante, mais il y est plus à
l’aise que n’importe qui d’autre et se révèle
un atout maître pour chacun des films auxquels il participe.
En 1934, il incarne probablement son plus beau rôle dans The
Black Cat, qui le confronte pour la première fois
à Boris Karloff. Les deux hommes, deux stars de l’horreur,
deux figures emblématiques du genre, vont se rencontrer sept
fois au cinéma mais cette rencontre-ci sera leur plus belle.
Puis c’est au tour de The Raven de surgir
en 1935, autre adaptation lointaine d’Edgar Allan Poe permettant
une nouvelle fois à Bela Lugosi de crever l’écran.
Dans un style plus formaté et qualitativement moindre, l’efficace
serial The Return of Chandu et le très moyen
The Mysterious Mr Wong constituent néanmoins
de jolis succès. Puis The Invisible Ray,
ou l’acteur est plus sobre qu’à l’accoutumée,
vient parachever une période relativement faste dans sa carrière,
mais en même temps la conclure de manière plus ou moins
définitive. En effet, jamais Lugosi ne retrouvera le souffle
salvateur et créatif de cette période, se voyant confier
à l’avenir des films de moins en moins intéressants.
Toutefois, la suite ne sera pas dénuée d’un
certain enthousiasme, comme l’attesteront quelques œuvres
particulièrement réussies.
La dernière partie des années 1930 voit arriver une
période peu propice aux grands films pour la légende
hongroise. Perdu, inquiet, il change d’agent trois fois en
trois ans, les estimant incapables de lui redonner une crédibilité
auprès des grands studios. Toutefois, des rôles dans
de sympathiques serials (Shadow of Chinatown, S.O.S.
Coast Guard et
l’honorable
The Phantom Creeps) lui permettent encore d’être
en activité et de gagner suffisamment d’argent. Il
faudra qu’il incarne Ygor dans le magnifique Son of
Frankenstein en 1939 pour que sa popularité retrouve
enfin un vrai second souffle. Second, tel est bien le mot qui conviendrait
à cette première moitié des années 1940,
puisque Bela Lugosi mène désormais une carrière
relativement ambiguë : d’un côté il tourne
dans de grosses productions en incarnant des seconds couteaux, et
de l’autre il tourne dans des productions de seconde zone,
des séries B au budget souvent étriqué, dans
lesquelles il a régulièrement droit au premier rôle.
Tous produits par la Universal, Black Friday, The
Wolf Man (deux films où il n’apparaît
qu’une poignée de minutes), Night Monster,
The Ghost of Frankenstein et Frankenstein
Meets the Wolf Man lui assurent une place sur le devant
de la scène : des films largement distribués et projetés
devant un public abondant. Pour les petites firmes de l’époque,
comme la Monogram, Bela Lugosi tourne toute une kyrielle de films
négligeables du point de vue historique. The Devil
Bat, Invisible Ghost, Bowery at
Midnight, Black Dragons
ou
Voodoo Man… De bons petits films sans prétention
et sans gloire sont mis en boîte avec un certain talent. Lugosi
y excelle et leur apporte leur principal intérêt :
sans lui, ces œuvrettes mineures seraient déjà
tombées dans l’oubli le plus total. Mais il fait également
de mauvais choix, en tournant d’autres petites productions
difficilement défendables, comme The Corpse Vanishes
et The Ape Man. Puis il s’enfonce dans des
comédies horrifiques. Le genre du fantastique commençant
à tourner en rond, il est inévitable qu’à
cette époque arrivent un certain nombre de films mêlant
maladroitement humour, terreur et moquerie. Tout comme avec The
Gorilla en 1939 ou Spooks Run Wild en
1941, l’acteur tourne donc des films ingrats qui vont signer
sa perte. Malgré un amusant Ghosts on the Loose
à peu près correct et un très sérieux
et intéressant The Return of the Vampire,
sa filmographie atteint des sommets dans le disgracieux avec des
navets sidérants ; One Body Too Many et
Zombies on Broadway en sont malheureusement les
preuves éclatantes de par leur indigence la plus totale.
Lugosi tourne cependant encore un excellent film en 1945, un classique
de la RKO : The Body Snatcher de Robert Wise. Il
n’y tient qu’un rôle de quelques minutes, tandis
que Boris Karloff en est la star. Ce sera leur dernière collaboration.
La seconde moitié des années 1940 voit arriver la
fin de l’époque classique du cinéma fantastique
américain, le genre se tarissant presque complètement.
Identifié comme une figure largement associée à
cet univers, Bela Lugosi s’efface inexorablement des écrans.
En 1947, Scared to Death, film d’épouvante
à la trame classique, marque une étape amusante pour
lui, puisqu’il s’agit de l’unique film en couleur
qu’il tournera. Assez mauvais de manière générale,
le film n’en n’est pas moins relativement important
quand on s’intéresse à l’acteur. Enfin,
c’est le passage obligé par un épisode d’Abbott
et Costello, son dernier film avant le début des années
1950 : Abbott and Costello Meet Frankenstein. Il
est, à ce moment-là, douloureux de mesurer le chemin
parcouru par Lugosi. Devenu une immense star dans les années
1930, ayant tourné plusieurs classiques et incarné
des rôles inoubliables, il devint petit à petit un
acteur privilégié des séries B pour enfin être
tourné en dérision par une poignée de films
peu recommandables.
Sa
vie privée, elle, fut souvent difficile, voire chaotique.
En ce sens, Bela Lugosi défraie la chronique dès 1929,
car son mariage avec Beatrice Weeks ne dure que trois jours, du
29 septembre au 2 octobre. Dès les années de gloires
au cinéma, il mène la grande vie. Amateur de femmes,
fin gourmet en ce qui concerne les plaisirs de la table, grand collectionneur
de timbres et de pipes, il s’investit également dans
la vie syndicale en participant à la création de la
Screen Actors Guild. Il se remarie pour la quatrième fois
en 1933, avec Lilian Arch : ils auront un fils unique en 1938. A
cette époque, Bela Lugosi commence à consommer de
plus en plus de morphine. Il en use au départ pour calmer
les douleurs que lui provoque vraisemblablement une blessure de
guerre. Depuis, le médicament est devenu une vraie drogue.
Ce n’est pas tout, car dans la vie il aime jouer avec son
personnage de prince des ténèbres, alias le Comte
Dracula, et n’hésite pas à se vêtir de
sa cape pour les soirées mondaines. Les journalistes se piquent
au jeu et brodent des histoires rocambolesques autour de sa personne,
ce qui fortifie encore sa gloire. La presse raconte les histoires
d’un homme qui dormirait dans un cercueil, ne sortirait jamais
le jour, ou encore boirait réellement du sang. Consciente
du potentiel publicitaire de l’acteur, la Universal en rajoute
et fait construire une grande maison dans laquelle la star reçoit
les journalistes : des tentures noires, de grands chandeliers, des
armes exotiques accrochées aux murs, des chauves-souris nichant
au plafond, des serviteurs asiatiques muets… et Bela Lugosi,
tout de noir drapé, les recevant dans une pièce où
trône un cercueil. Le cadre promotionnel forge sa légende
mais l’enferme définitivement dans des rôles
fantastiques desquels il n’aspire pourtant qu’à
sortir. L’acteur et le personnage finissent par se confondre.
Selon certaines rumeurs, Lugosi lui-même aurait parfois du
mal à séparer la fiction de la réalité,
l’usage de la drogue n’étant pas sans conséquence.
Interrogé, l’homme répond néanmoins de
manière tristement lucide : « Les circonstances
ont fait de moi la personnalité théâtrale que
je suis, que beaucoup de gens croient comme également une
part de ma vie personnelle. » Ernst Lubitsch lui offre
cependant un second rôle dans Ninotchka en
1939, avec Greta Garbo, bien loin des sentiers battus du film d’épouvante.
Malgré cela, l’image de la star reste inévitablement
associée à l’univers de l’horreur. Lugosi
ne reçoit que des propositions de rôles de suceurs
de sang, de savants fous ou de génies du mal. Pourtant, de
ses propres mots, il voudrait se tourner vers autre
chose
: « J’aimerais quitter les rôles surnaturels
et juste incarner une personne intéressante et terre-à-terre.
» Les petites productions qu’il tourne abondamment dans
les années 1940, il les accepte essentiellement pour vivre
et financer son train de vie, ainsi que ses divorces : « Je
serai sincère. Le chèque de règlement hebdomadaire
est la chose la plus importante pour moi » a-t-il avoué
lui-même. Pourtant, jusque dans ses plus mauvais films, Bela
veut toujours y croire et joue ses rôles comme s'il interprétait
du Shakespeare. Car pour lui, le respect du public est d’une
importance capitale et ne doit jamais être remis en cause.
Sa carrière bat de l’aile plus dangereusement encore
au fur et à mesure que les années 1940 avancent. Car
s’il participe au soutien des troupes sur le front pendant
la Seconde Guerre mondiale, il a néanmoins beaucoup de peine
à trouver des rôles à sa mesure. L’image
de Lugosi se ringardise, les rôles se raréfient peu
à peu, les films s’espacent de plus en plus. Entre
1948 et 1952, il ne tourne plus. On notera cependant sa participation
à la série TV Suspense (dans
l’épisode intitulé A Cask of Amontillado).
Durant cette période, il cachetonne et met son orgueil de
côté, parcourant les revues et les shows télévisés
dans lesquels il rejoue le vampire à satiété,
n’hésitant pas à se plonger dans la dérision
la plus totale. Comble de malchance, en raison de son passé
communiste, la chasse aux sorcières menée par le sénateur
McCarthy fait bientôt figurer son nom sur la liste noire d’Hollywood.
Le fond artistique, quant à lui, semble définitivement
atteint dès son retour sur les écrans, avec Bela
Lugosi Meets a Brooklyn Gorilla et Mother Riley
Meets the Vampire. Les deux films sont des comédies
d’épouvante affreusement mauvaises et ne font décemment
sourire que deux ou trois fois. Bela Lugosi est maintenant vieux
et fatigué, sa carrière est presque au point mort,
le public ne le considère désormais plus que comme
un objet du passé.
Contre toute attente, en 1953, alors qu’il n’a plus
aucun engagement, l’acteur rencontre un jeune réalisateur
débutant : Ed Wood. Ce dernier lui offre alors un rôle
dans le film qu’il cherche à monter sur la vie d’un
transsexuel, Glen or Glenda. Lugosi est tout d’abord
méfiant quant au sujet scabreux et dérangeant du film,
mais il sympathise très vite avec ce jeune metteur en scène
qui lui semble plein d’énergie. De plus, Ed Wood est
un admirateur sincère de Bela Lugosi et lui offre un rôle
de narrateur pour lequel il touchera 1 000 dollars. Ses scènes
sont tournées dans un environnement de savant fou gothique
et sont ensuite introduites de-ci de-là dans le film. Ce
long métrage est un échec cuisant et Lugosi y cabotine
comme jamais. Rapidement, les deux hommes deviennent très
amis et s’associent : l’un cherche à donner de
l’ampleur à ses projets en se servant d’un nom
encore connu, l’autre espère rebondir avec un vrai
retour au cinéma qui ne vient plus.
Après
cette expérience, Lugosi ne décroche qu’un petit
rôle muet dans The Black Sleep
pour la télévision, qui sera diffusé en 1956.
Mais Ed Wood s’apprête à tourner un film pour
lequel il veut offrir à Lugosi un vrai rôle à
sa mesure, Bride of the Monster. Le film est fauché,
rempli de faux raccords, et ne marche pas non plus. Mais l’acteur
y retrouve un peu de sa superbe en usant d’artifices auxquels
il avait déjà recouru quelques années plutôt
: regards mystérieux et grandes tirades menaçantes
sont de retour, mais l’ensemble paraît bien ridicule.
Epuisé par l’abus de morphine qu’il consomme
depuis une vingtaine d’années, l’acteur se rend
dans une clinique de désintoxication et prévient la
presse. Sa cure est médiatisée et fait beaucoup de
bruit, car c’est la première fois qu’une star
reconnaît publiquement sa dépendance à la drogue.
Les photos montrent un vieillard à bout et amaigri dans un
lit d’hôpital. Sa sortie de clinique est mise en scène
devant les caméras et montre un Bela Lugosi en forme, remerciant
chaleureusement médecins et infirmières, et annonçant
qu’il est prêt à tourner. Son prochain projet
est un film intitulé The Ghoul Goes West,
qui sera réalisé par Ed Wood. Ce dernier n’a
le temps de tourner que quelques petites scènes : l’acteur
sortant de son pavillon, errant dans la campagne, pleurant à
un enterrement… Puis Lugosi décède chez lui
le 16 octobre 1956, à la suite d’une crise cardiaque.
Il allait avoir 74 ans. Comme ce dernier était ruiné,
c’est Frank Sinatra qui paiera ses funérailles. Pour
son enterrement au Holly Cross Cemetery (à Culver city, en
Californie), Lugosi est paré de sa célèbre
cape de Dracula, à la demande de sa nouvelle femme, Hope
Lininger, et de son fils, Bela Lugosi Jr. La légende veut
que, lors des obsèques, Peter Lorre ait chuchoté à
Vincent Price : « Est-ce qu’on ne devrait pas lui
enfoncer un pieu dans le cœur, au cas où… ?
» Quant à Ed Wood, il recyclera les derniers plans
tournés dans le fameux Plan 9 from Outer Space
en 1959. Ce film constituera la dernière apparition de l’acteur
hongrois à l’écran.
Bela Lugosi a créé un mythe dont il n’est jamais
sorti, mais les cinéphiles du monde entier se souviennent
de lui pour une généreuse poignée de classiques
et une interprétation en tout point remarquable. Un accent
inoubliable pour une voix parfaitement posée, un physique
grand et avantageux, un visage subtilement animé, un charisme
fort, un charme vénéneux et une volonté de
toujours donner le meilleur de lui-même… Tels sont les
attributs de cette légende hollywoodienne dont la prestance
continue encore et toujours de fasciner au travers de films rentrés
dans la mémoire collective.
« Je crois que je suis un peu comme un loup solitaire.
Je ne dis pas que je n’aime pas les gens du tout, mais pour
vous dire la vérité, j’aime seulement ceux avec
lesquels j’ai une chance de regarder profondément dans
leurs cœurs et leurs esprits. » (Bela Lugosi)
DOUBLE MEURTRE DANS LA RUE MORGUE

En 1931, alors qu’il triomphe au cinéma dans son interprétation
de Dracula,
Bela Lugosi se voit refuser le personnage de la créature
de Frankenstein. Officieusement, l’acteur
hongrois est à l’évidence blessé dans
son orgueil. Officiellement, il déclare avoir lui-même
décliné l’offre. En effet, Lugosi s’offusque
publiquement d’un tel rôle, à la fois muet et
monstrueux, à la portée d’un débutant.
Mais surtout, comment ses fans pourraient-ils le reconnaître
sous ce maquillage trop épais ? De son côté,
le metteur en scène Robert Florey se voit lui aussi écarté
de la réalisation du film, au profit de James Whale. Ne regrettons
rien, tant Boris Karloff a su créer un magnifique personnage
et tant James Whale a su incontestablement se montrer meilleur que
ne l’aurait été Robert Florey. Pour éviter
une guerre ouverte avec les deux hommes, la Universal leur offre
un projet d’adaptation de l’une des plus célèbres
nouvelles d’Edgar Allan Poe : Murders in the Rue Morgue.
Le film apparaît donc rapidement comme un lot de consolation.
Qu’importe, Lugosi et Florey acceptent le projet et font de
leur mieux pour livrer une œuvre aboutie susceptible de remporter
un grand succès en 1932. Ce ne sera pas totalement le cas,
le long métrage ayant été un demi-échec
auprès du public. Certes, le talent de ces deux noms du cinéma
se fait sérieusement sentir, mais il serait inutile de prétendre
vouloir hisser ce Murders in the Rue Morgue au
rang des plus grands classiques de l’époque.

Le film rassemble effectivement toutes les qualités habituelles
des productions contemporaines de ce genre, telles Dracula
et Frankenstein, mais l’ensemble ne fonctionne
finalement qu’en partie. Le scénario prend de conséquentes
libertés avec la nouvelle originale, installant un personnage
de savant fou, un cirque de démonstrations de numéros
orientaux, un gorille apprivoisé, mais également une
ville de Paris presque expressionniste. Cela dit, la fin présente
de sérieuses similitudes avec des éléments
de la nouvelle : les trois hommes ayant soi-disant entendu le meurtrier
parler dans trois langues différentes, le cadavre de la femme
enfoncée dans la cheminée...
Les
maisons paraissent étirées dans tous les sens, de
temps à autres oppressantes et cauchemardesques, offrant
une vision du Paris de 1845 absolument incroyable et plastiquement
magnifique. L’influence de Das
Kabinett des Doktor Caligari de Robert Wiene n’est
pas loin, ce que démontrent souvent le scénario et
l’esthétique visuelle du film. Les prises de vues en
plans larges se font suffisamment nombreuses, même si l’on
en aurait voulu davantage en regard des possibilités qu’offre
Paris, et la dernière scène donne à voir une
course poursuite sur les toits esthétiquement fort travaillée
à défaut d’être réellement captivante.
En revanche, la mise en scène de Robert Florey n’est
pas d’une beauté transcendantale : plans fixes, vues
générales, raccords simples entre les scènes,
quelques travellings un zeste trop mécaniques... Par rapport
à la fluidité et au rythme d’un James Whale,
à la beauté contrastée d’un Karl Freund
devenu réalisateur ou à la constance visuelle d’un
Tod Browning, Robert Florey fait pâle figure malgré
un travail très sérieux. A noter toutefois certains
plans assez impressionnants dans leur modernité, comme celui
où l’héroïne va et vient d’avant
en arrière sur une balançoire, tel le pendule mortel
oscillant que l’on retrouve chez Poe. La photographie, signée
Karl Freund, vient rehausser l’image, procurant un cachet
supplémentaire aux décors, accentuant les jeux d’ombres
et le malaise qui semblent ronger la pellicule depuis le début
du film. En effet, Murders in the Rue Morgue possède
une atmosphère sombre et souvent lourde, portée par
des moments de pure noirceur (le décrochage du cobaye féminin,
devenu cadavre, tombant
dans
la Seine par une trappe) et parfois de pur sadisme (les cris des
deux femmes attaquées par le gorille dans leur appartement,
ou la bagarre dans la rue, entre les deux hommes, contemplée
par une femme effrayée). Le tableau qui nous est proposé
ici relève du pessimisme le plus total, voire même
d’un certain naturalisme hérité de Zola ; et
seule la fin viendra apporter un peu de légèreté
à l’ensemble : au terme d’une poursuite sur les
toits de Paris, le héros tue le gorille et récupère
sa bien-aimée. Il est amusant de constater que cette séquence
préfigure celle de King Kong l’année
suivante de Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper. Pour la musique,
les producteurs ont visiblement essayé de marcher à
l’économie une nouvelle fois, puisque l’on retrouve
Le Lac des cygnes de Tchaïkovski, déjà
utilisé dans Dracula.
Si le budget alloué par la Universal est très suffisant,
on constate assez vite que Florey n’a pas eu les fastes de
Frankenstein sous la main, le producteur Carl Laemmle
Jr ayant clairement décidé de ne pas trop investir
d’argent dans ce film. Pour finir, le casting est assez fade
et homogène : le jeune Leon Ames campe un héros oubliable
et Sidney Fox n’existe pas en dehors de son charme candide.
Tout le monde remplit bien sa tache, sans éclat particulier.
Mais il reste bien sûr le grand Bela Lugosi. Incarnant ici
le Docteur Mirakle (aux cheveux bouclés pour l’occasion),
personnage malsain et répugnant, il tente de mêler
du sang humain de jeune femme au sang de gorille pour apporter la
preuve de la descendance de l’homme par rapport à cet
animal. Ses essais se concluent tous par des échecs, jusqu’à
ce qu’il rencontre une jeune femme qui lui donnera satisfaction,
avant qu’il ne meure, étouffé par son gorille
en pleine rébellion. Lugosi est une fois de plus fameux,
articulant chaque syllabe comme aucun autre, portant le film par
son ombrageuse présence. Le rôle du savant fou lui
va à ravir, et sa carrière n’aura de cesse d’être
jalonnée de ce type de prestations. Ainsi, l’acteur
et les décors immergés dans une superbe photographie
font l’essentiel de la bonne tenue du film, sorte de calque
assez réussi de Frankenstein, quoique très inférieur.

En conclusion, Murders in the Rue Morgue, bénéficiant
tout de même du statut de petit classique, s'avère
bien terne comparé aux succès artistiques que sont
Frankenstein, The Mummy ou The
Invisible Man. Mais il serait totalement injuste de critiquer
ce film de la sorte sans rappeler que le plaisir demeure réel
et que l’atmosphère, à la fois inquiétante
et sinistre, accomplit parfaitement sa tâche.
LE CHAT NOIR

En 1934, la Universal décide d’adapter une nouvelle
œuvre d’Edgar Allan Poe, The Black Cat, idée
proposée par le metteur en scène Edgar G. Ulmer, dans
le souci primordial de réunir pour la toute première
fois à l’écran Lugosi et Karloff. Toutefois,
il est conseillé de faire totalement fi de l’œuvre
littéraire au vu du scénario de ce long métrage
qui, plus encore que de prendre des libertés par rapport
à cette dernière, ne garde finalement que le titre
et la présence d’un chat noir très secondaire
à l’intrigue.
Car
en vérité, le but est bel et bien d’offrir au
public un merveilleux présent : l’affrontement au sommet
des deux plus grands acteurs du cinéma fantastique de l’époque,
Bela Lugosi et Boris Karloff. En dépit d’un budget
plutôt serré, le film se montre à la hauteur
de toutes nos attentes, mêlant de nombreux décors à
la fois gothiques et modernes, une photographie sombre et esthétique,
une mise en scène démonstrative baignée dans
la musique de Brahms et Tchaïkovski, un montage énergique,
ainsi qu’un scénario abouti, original et très
subtilement écrit, évitant à tout prix la facilité.
Ainsi, l’ensemble explose dans un vrombissant tonnerre d’apocalypse.
Edgar G. Ulmer, en solide artisan et touche-à-tout génial,
compose de magnifiques plans, profitant de la grandeur des décors
qui sont mis à sa disposition. La mise en scène est
puissante, offrant à l’ensemble une lisibilité
parfaite et une fluidité en tout point réussie. Les
plans se succèdent dans une rythmique harmonieuse aidée
par un montage qui multiplie les trouvailles : un plan se finissant
sur une veste déposée couvrant l’écran,
puis le plan suivant s’ouvrant avec la couverture tirée
par le jeune héros pour s’endormir. Le film regorge
de trouvailles techniques et scénaristiques : des plans au
sadisme hautement suggestif, une messe noire extrêmement sombre,
un château au modernisme affiché... Par ailleurs, les
décors tranchent littéralement avec ceux d’autres
films de la Universal. Au contraire du château moyenâgeux
et gothique de Dracula,
de la tour de pierres aux escaliers tournants de Frankenstein,
ou du Paris expressionniste et très XIXème siècle
de Murders in the Rue Morgue, The Black
Cat possède un château plat, ultramoderne,
constitué d’infrastructures en métal, avec des
caves à mi-chemin entre un style moyenâgeux et un style
high-tech. La photographie souligne ces décors avec contraste
et expression, reconstituant à l’intérieur de
ce modernisme affiché une ambiance ténébreuse
digne des films d’épouvante habituels de la firme.

Lugosi interprète le docteur Vitus Werdegast, un personnage
énigmatique cherchant à se venger du meurtre de sa
femme et de sa fille après avoir passé plus de quinze
ans dans une horrible prison. Karloff joue quant à lui un
architecte de génie, guide d’un culte satanique, s’étant
moralement approprié la femme et la fille de Vitus, habitant
dans
un château construit par lui-même sur un ancien champ
de bataille particulièrement meurtrier de la Première
Guerre mondiale (à laquelle il est occasionnellement fait
référence au cours de la narration). Les deux acteurs
rivalisent de charisme et de théâtralité dans
leur jeu, faisant de chacune de leurs scènes communes un
affrontement psychologique de haut niveau qui culminera dans une
mémorable partie d’échecs dont l’issue
décidera du destin des personnages. Si Karloff, en leader
de secte charismatique et impérial, s’amuse à
terroriser avec talent le jeune couple logeant incidemment pour
la nuit au château, il n’est assurément pas le
héros du film (au sens de personnage principal). Cet honneur
revient à Bela Lugosi, irradiant l’écran de
la moindre de ses apparitions, maîtrisant son rôle avec
un plaisir évident, jouant sur l’extrême théâtralité
de son jeu tout en insufflant une ambiguïté merveilleuse
à l’ensemble de son personnage. Ni savant fou, ni malade
mental, Lugosi incarne simplement un homme tourmenté par
la perte de sa femme, rendu fou par la perte de sa fille, empli
d’une sidérante envie de vengeance ; un superbe personnage
complexe, touchant et intense. Dès l’instant où
il pleure la mort de sa femme, son jeu quitte les sphères
de la réalité pour en devenir époustouflant,
forçant admirablement le trait et faisant définitivement
du film une œuvre théâtrale magistralement rendue
au cinéma. Les autres acteurs, peu nombreux en fait, sont
écrasés par le duo monstrueux. Malgré son jeu
détendu et sa prise de recul assez intéressante, David
Manners peine à faire exister son personnage, et Julie Bishop
ne doit compter que sur son charme pour retenir l’attention
du public. Bien sûr, l’atmosphère
propre
aux œuvres de Poe envahit progressivement le récit,
jusqu’à la séquence finale pleine de chambres
des tortures, de prisons tournantes, d’escaliers ombrageux
et de barreaux de prisons oppressants. Enfin, de scénario,
il n’y en a pas réellement, tout du moins pas en termes
de progression dramatique classique, si ce n’est dans ses
dernières minutes qui donnent aux personnages l’occasion
de se révéler tout entier face à leur condition.
En effet, cette histoire est en quelque sorte celle de deux demi
dieux qui planent au-dessus du reste du monde, telle un conflit
d’un autre temps. L’histoire, prenant un rythme effréné,
se conclut sur une séquence toute en grandiloquence et en
drame : Lugosi torture Karloff, lui arrachant la peau à coups
de scalpels, le tout filmé en ombres sur un mur, puis touché
d’une balle tirée par le jeune fiancé voulant
sauver sa belle, actionne le mécanisme de destruction du
château qui explose de tous ses feux, laissant le soin au
jeune couple de sortir juste avant. Rideau.
The Black Cat est l’un des plus beaux fleurons
de l’épouvante produits par la Universal dans les années
1930, brillamment orchestré et superbement mis en valeur
par la photographie. Mais plus que cela, The Black Cat
offre une véritable réflexion sur la mort, la vengeance,
la nécrophilie et la sexualité trouble de deux monstres
sacrés du cinéma qui s’affrontent dans un tourbillon
de violence et de sadisme à couper le souffle, faisant de
ce film leur plus belle rencontre. Cette dernière apparaît,
à l’image de ses prodigieux dialogues, telle un véritable
poème macabre délicieusement dramatique : «
A masterpiece of construction, built upon ruins of a masterpiece
of destruction... A masterpiece of murder. »
LE CORBEAU

En 1935, Bela Lugosi et Boris Karloff sont tous deux au sommet
de leur gloire. A la suite du très important succès
de The Black Cat, ils tournent une nouvelle fois
ensemble (ils se rencontreront sept fois au cinéma) pour
un autre véritable classique de l’épouvante
des années 1930 : The Raven. Il s’agit
de nouveau d’une adaptation très libre d’Edgar
Allan Poe. Gardant le titre, certains vers et l’atmosphère
de l’un de ses plus célèbres poèmes,
ainsi que certaines idées provenant de diverses nouvelles
de l’écrivain, la production engage Louis Friedlander
(qui prendra plus tard le nom de Lew Landers), un artisan quelconque
du cinéma, pour réunir nos deux stars de l’horreur.
L’atmosphère est indéniablement "Poeienne",
proposant avec une évidente originalité une mise en
abyme du style littéraire de Poe, ainsi qu’un véritable
hommage à son œuvre et à ses obsessions sadiques.
Le personnage incarné par Bela Lugosi, le docteur Vollin,
est ainsi un grand admirateur de Poe, le citant sur le bout des
doigts, et ayant pour passion la confection réelle d'outils
de torture décrits par l’auteur dans sa nouvelle The
Pit and the Pendulum. The Raven propose donc
un récit fortement orienté vers la fameuse chambre
des tortures, composée de multiples instruments tous plus
terribles les uns que les autres. On y retrouve naturellement le
pendule (l’immense hache descendant petit à petit en
battant l’air) et la salle aux murs qui se rejoignent.

The Raven resplendit par une mise en scène
carrée : Landers compose son œuvre de plans sans génie,
certes, mais la plupart du temps efficaces, livrant même certaines
séquences où ses personnages (et particulièrement
Lugosi) prennent la pose avec emphase et prestance. Son travail
est mécanique, mais sérieux, et surtout d’une
robustesse diablement cadencée.
Bien
sûr, concourant à cette énergie, le montage
parvient à rythmer le film davantage encore, à le
rendre remarquablement vif, et façonne un très solide
suspense explosant dans les quinze dernières minutes. Par
ailleurs, la splendide photographie fait merveille : jeux d’ombres,
éclairages tamisés, et noir et blanc lourdement accentué.
Tout y est et, malgré un budget peu important, l’ensemble
convainc largement par la beauté plastique de l’image
et par des décors intérieurs savamment disposés.
Ces derniers brillent d’autant plus grâce à la
sobriété avec laquelle ils sont filmés : une
porte dérobée donnant sur du vide, une chambre-ascenseur
qui descend à toute allure, des couloirs jonchés de
toiles d’araignées, et une chambre des tortures aux
relents macabres. La distribution, excepté nos deux têtes
d’affiche, se compose encore de relatifs inconnus, et propose
les lieux communs habituels : le couple qui va bientôt se
marier (la séduisante jeune femme qui hurle et le bellâtre
courageux), le père de la jeune femme méfiant et apeuré
(honnêtement interprété par Samuel S. Hinds),
le couple d’amis insignifiant au sein de la diégèse,
et un autre couple qui dort pendant que se noue l’intrigue
(un effet comique heureusement discret). Boris Karloff joue admirablement
son rôle de criminel fugitif voulant changer de visage et
refusant de provoquer une nouvelle fois le mal. Tour à tour
touchant, pathétique et sensible, Karloff étonne et
prouve qu’il peut toucher à tous les registres, de
la créature tourmentée de Frankenstein
en 1931 jusqu’au vrai méchant de Tower of London
en 1939, en passant par le gentil grand-père à moitié
aveugle de Night Key en 1937. Il peut tout jouer,
et avec talent. Sa voix si remplie d’une intense
détresse
ne peut manquer d’effet que sur les cœurs de pierre.
Bela Lugosi, au panel certes moins riche mais au jeu terriblement
bien maîtrisé, crève l’écran et
trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Composant
avec un plaisir jubilatoire un méchant psychopathe de la
pire espèce, il nous ravit une nouvelle fois par son accent
très rude, sa prononciation enlevée et son charisme
légendaire. Aucun autre que lui ne parviendrait à
réciter un poème d’Edgar Allan Poe avec autant
de générosité, de grandiloquence et de bon
goût. Ainsi, l’esprit de Poe hante littéralement
ce film qu’il aurait sans aucun doute apprécié.
Plutôt que d’adapter fidèlement l’une de
ses histoires, la Universal a choisi de saisir l’essence de
son univers au travers d’un poème cruellement beau
et noir. Les scènes de rencontres entre le docteur Vollin
et la jeune femme qu’il a sauvée du coma sont bien
souvent surplombées d’un charme vénéneux
distillé par la présence d’un Lugosi plein de
sex-appeal. Entre autres choses, bien que très court, The
Raven prend également le temps de délivrer
une habile réflexion sur la torture et la violence exacerbée,
ainsi que sur le rapport, hérité des principes de
la tératologie et de la physiognomonie, entre la monstruosité
du corps et celle de l’âme. Le long métrage remet
ainsi talentueusement en exergue l’éternelle problématique
du savant fou (Lugosi) "créant" son monstre (Karloff),
et s’amusant à le persécuter. Si habituellement,
le savant fou invente pour la postérité et l’avancée
scientifique, le docteur Vollin créée à dessein
pour faire le mal, tuer, pour se laisser envahir par le plaisir
sadique de torturer. Comme d’habitude, la "créature"
finira par tuer son créateur, le personnage de Karloff retournant
sa haine contre la vraie source de celle-ci et non contre des innocents.
C’est en quelque sorte le pas définitif vers la bonté
humaine, vers le bien, mais aussi vers la mort, sorte d’échappatoire
inévitable qui transcende le statut du meurtrier pour le
transformer en martyre.

Doté d’une atmosphère prenante, de dialogues
excessivement brillants, d’un rythme final d’envergure
et de deux stars en pleine possession de leur art, dont un Lugosi
proprement halluciné, The Raven est un grand
film d’épouvante de l’âge d’or fantastique
de la Universal. Un film où règnent le sadisme et
la mort, cette dernière étant incarnée par
l’image d’un corbeau indestructible, idolâtré
dans sa symbolique par un savant fou qui y laissera la vie à
force de vouloir se prendre pour Dieu.
LE RAYON INVISIBLE

L’année 1935 fut riche en productions d’excellente
qualité pour le genre fantastique. Il y eut The Raven
et surtout The Bride of Frankenstein pour la Universal
(en dehors du relatif échec commercial de Werewolf
of London), puis Mark of the Vampire et
Mad Love pour la MGM, ou encore The Black
Room pour la Columbia... La guerre des studios sur ce terrain
fait rage, même si la Universal entend bien garder l'avantage
en multipliant ses sorties. Mais la production est si forte, si
concentrée, et si excellente de manière générale
que l’année 1936 fait bien vite redescendre le rythme.
Les films en préparation diminuent en nombre et en qualité.
L’exploitation
générale du genre tend à s’essouffler
et surtout l’effet de surprise auprès du public commence
à s’éroder. Le fantastique au cinéma
devient ainsi victime de sa propre renommée. Trop de véritables
classiques instantanés et de réussites majeures ont
vu le jour en cinq ans, et il devient difficile de tourner de nouveaux
projets sans trop se répéter. La Universal se retrouve
bientôt à nouveau détentrice de la grande majorité
des productions d’épouvante d’alors et commence
à recycler les formules du passé qui ont pu crever
l'écran. Plus marginaux sont les films aux histoires originales
qui se raréfient ou deviennent bien souvent des projets de
série B. Le genre se sclérose puis va faire une "pause"
à partir de la seconde moitié de l’année
1936, pour ensuite reprendre de plus belle dès 1939, année
à partir de laquelle les suites vont commencer à affluer
en grand nombre. Ainsi, The Invisible Ray est l’un
des derniers films importants de la firme dans sa première
période fantastique. Et il ne s’agit là ni d’une
suite ni d'une variation sur un mythe déjà existant
au cinéma. Une nouvelle fois, Bela Lugosi et Boris Karloff
tournent ensemble, ce dernier ayant ici le rôle principal.
Interprétant un scientifique bafoué, il veut une nouvelle
fois se venger en semant la mort autour de lui. Le postulat n’a
rien de très original mais il apparaît constamment
bien mené et, tout en préfigurant le style inventif
des séries B qui apparaitront par la suite, les idées
de scénario fusent régulièrement : les statues
fondues après chaque meurtre, la découverte du coupable
figé dans les yeux du cadavre, la réunion finale de
membres de la communauté scientifique instaurant un climax
d’une efficacité redoutable... Jouissant d’une
durée un peu plus longue que de coutume, l’œuvre
prend ainsi le temps de situer l’action, de créer une
atmosphère qui change du tout au tout pendant son déroulement,
allant du château dans les montagnes à la vie citadine,
en passant par une région d’Afrique pour le moins exotique.
S’il semble assez longuet dans certaines de ses séquences,
le film est amplement rattrapé par un ensemble technique
impeccable et un duo de stars qui, en bons leaders du casting, donnent
une interprétation fine et mesurée.

En raison de son statut de valeur sûre au regard des studios,
Boris Karloff détient le premier rôle, et de loin,
son temps d’apparition à l’écran étant
environ trois fois supérieur à celui de Lugosi qui,
pour sa part, rencontre de plus en plus de difficultés à
maintenir sa popularité. Dans ce long métrage, Karloff
joue un savant passionné, au fond indiscutablement gentil,
fiancé à une ravissante jeune femme, et déterminé
par l’obsession de retrouver une météorite aux
pouvoirs curatifs universels. Faisant fi de la célébrité,
se
fichant de l’argent, Karloff travaille pour l’humanité,
et cela rend son personnage doucement naïf et terriblement
attachant, ce qui appuiera plus encore la sensation de gâchis
lorsqu’il partira en quête de vengeance à cause
d’un malentendu malheureux. L’acteur est ici très
touchant, parfois cruel, souvent juste, et sa mort finale n’en
est que plus emblématique et plus belle. Bela Lugosi, pour
sa part, incarne un véritable second rôle : un scientifique
droit et bon, parfois sympathique, souvent intelligent et courageux.
Que l’on ne s’attende pas au très beau sur-jeu
complet auquel nous a habitué l’acteur hongrois, car
ici il n’en n’est rien. Lugosi joue d’une façon
très sobre, ce qui n’est pas pour déplaire,
tant son charisme ressort encore davantage et tant son calme olympien
en fait un personnage droit et digne de respect. Il est toutefois
dommage qu’un personnage aussi agréable à suivre
que celui-ci n’ait pas bénéficié d’une
place plus importante dans la narration, et sa mort prématurée
laisse un léger arrière-goût d’insatisfaction.
Bien sûr, comme toujours, le fameux duo ne laisse que peu
de place aux autres acteurs. Le jeune Frank Lawton est toutefois
sympathique, Beulah Bondi se voit allouée quelques bonnes
répliques, et Walter Kingsford joue les utilités.
Enfin, remarquons la présence de la belle Frances Drake,
malheureusement moins bien dirigée ici qu’auparavant,
dans Mad Love. Techniquement, le film est sans
faille. La mise en scène n’a rien de sensationnelle,
mais est exécutée par le solide artisan Lambert Hillyer
qui réussit à rythmer le film sans difficulté.
Les vingt premières minutes, distillant décors gothiques,
atmosphère lugubre, effets spéciaux révolutionnaires
et charme fou, sont incontestablement les plus maîtrisées,
et entretiennent une solide ambiance de mystère. Le rassemblement
de savants, dans un cadre intime dominé par les étoiles
scintillantes perçues à l’aide de l’observatoire
de Karloff, possède une magie considérable. Quant
à la photographie, qui s'adapte aux diverses tonalités
du film, elle confère à l’ensemble un caractère
à la fois fantastique et policier, permettant à cette
synthèse de perdurer dans la sobriété, visiblement
le mot d’ordre du début jusqu’à la fin.

The Invisible Ray n’est certes pas l’une
des plus grandes réussites de la Universal dans le domaine
de l’épouvante, mais reste une très bonne surprise,
confrontant une nouvelle fois les deux monstres sacrés que
sont Boris Karloff et Bela Lugosi, réservant quelques effets
spéciaux inédits pour l’époque, et offrant
une histoire assez sobre et relativement intéressante. Un
très bon film, et l’un des derniers segments d’une
première période de films d’épouvante
sur le déclin.
VENDREDI 13

Black Friday est le stéréotype parfait
des petites productions de série B que la Universal lança
dès la fin des années 1930. Bénéficiant
parfois de stars, ce genre de films contribuait à faire les
choux gras du studio. Débarquant sur les écrans en
1940, Black Friday est alors symptomatique de la
santé du genre de l’épouvante à cette
période : pas si terrible que cela, connaissant paradoxalement
une vitesse de production à nouveau soutenue. Malgré
quelques relances à cette époque, avec de somptueux
classiques
comme
The Wolf Man en 1941 ou Phantom of The
Opera en 1943, la Universal va progressivement s’acheminer
vers un autre style, laissant le soin à ces années-là
de s'achever sur un lot considérable de séries B et
de suites à répétitions (plusieurs séquelles
de Dracula,
The Invisible Man, The Wolf Man
et The Mummy, aux qualités plutôt
variables, mêlant bon et moins bon). Or, Black Friday
n’est assurément pas une œuvre importante, mais
tout de même un bon produit de commande, solide, animé
par la présence d’un trio de grands acteurs, et surtout
follement rythmé. En effet, le scénario aux nombreux
rebondissements et la qualité technique digne des meilleures
séries B proposent un bon divertissement. Le goût généralement
laissé par ce style de film est très agréable
; et à défaut de grand cinéma, nous nous retrouvons
en face d’œuvres mineures mais remplies de bonnes idées
et d’une énergie communicative. Ce très plaisant
Black Friday ne déroge pas à la règle
et s'avère réjouissant en de nombreuses occasions.
La mise en scène est confiée à un réalisateur
peu connu, Arthur Lubin, qui se démène pour nous offrir
un film robuste et criant d’efficacité. Le faible budget,
Lubin le transcende grâce à la présence de vraies
stars et en parsemant son film d’une masse considérable
d’idées artistiques intéressantes et de scènes
d’action impressionnantes (pour l’époque). Jeux
d’ombres, surimpressions d’images, rues étroites
et sombres, night-clubs remplis de gangsters, séance d’hypnose,
rien ne nous est épargné et l’agencement général
fonctionne admirablement bien. A noter même une poursuite
sur les toits de New York, filmée en extérieurs, avec
quelques prouesses physiques. Si la séquence ne dure pas
plus d’une vingtaine de secondes, force est de constater que
la chose, c’est à dire filmer une séquence d’action
sur les vrais toits de la ville de New York, est suffisamment rare
à cette époque pour être soulignée.

La photographie se rapproche beaucoup du Film noir (de même
que la tonalité générale du film qui manie
les genres avec élégance) et propose quelques plans
d’une beauté fulgurante : Kingsley/Cannon descendant
les escaliers d’un sous-sol en bord de mer dans un noir et
blanc somptueux... Le gangster reprenant psychologiquement le dessus
en certaines occasions permet de recréer un canevas fantastique
très proche de celui de Dr Jekyll & Mister Hyde,
sans toutefois la même portée (remettons les choses
à leur place). Deux personnalités complètement
opposées cohabitent dans le même corps : le professeur
Kingsley est un homme tout ce qu’il y a de plus gentil et
adorable, timide et réservé, honnête et droit.
Mais quand la partie rajoutée de son cerveau prend le dessus,
il devient le gangster Red Cannon, une
crapule
impitoyable, rongée par l’idée de vengeance,
voulant absolument remettre la main sur son argent. Modernisation
du mythe créé par Robert Louis Stevenson, les affrontements
psychologiques intérieurs faisant exploser la dualité
du personnage. L’acteur Stanley Ridges donne une époustouflante
composition en interprétant ces deux facettes : son changement
physique et moral est à chaque fois impressionnant, et Ridges
semble particulièrement à l’aise dans ce double-emploi.
Boris Karloff, quant à lui, est légèrement
évincé par Ridges qui monopolise l’attention.
Mais cela ne l’empêche pas de tenir son rôle de
docteur à la perfection. Préoccupé par la santé
de son ami de toujours, le plongeant volontairement dans la violence
et la haine afin de retrouver l’argent, Karloff joue de dualité
dans ses propres sentiments. Il est toutefois étonnant de
le voir au second plan, alors que le film est très clairement
vendu sur son nom. Enfin, Bela Lugosi interprète un rôle
peu important, n’apparaissant qu’une dizaine de minutes
en tout et pour tout, s’affichant presque comme un simple
argument commercial (son nom sur l’affiche prenant une certaine
place). L’acteur tournait ses derniers films pour la Universal
et, lui qui avait tenu le haut de l’affiche au cours des années
1930, ne se voyait plus offrir que des rôles secondaires,
comme dans The Wolf Man l’année suivante.
En bref, Lugosi joue les utilités en ponctuant régulièrement
le film de ses apparitions toujours élégantes et jamais
embarrassantes. Car on a pu s’ingénier à dire
que l’acteur n’était pas à sa place dans
ce type de personnages plus modernes et moins mystérieux.
Au contraire, sans être réellement éloigné
de ce dont il avait l’habitude, ce rôle lui va comme
un gant. Il incarne un chef de gangsters new-yorkais avec sobriété
et désinvolture. Sa petite contribution est appréciable
et démontre encore que, même dans des rôles anecdotiques,
il parvient à impressionner durablement la pellicule. Il
reste que, sans être un échec, le film ne fut pas réellement
un succès d’envergure, ce qui poussa alors la compagnie
de production à chercher d’autres acteurs capables
de tenir la tête d’affiche, en vue d’apporter
un peu de sang neuf au genre. Le duo Karloff-Lugosi avait-il fait
son temps ? Il semble tout du moins que leur association au générique
procure un enthousiasme chez le public bien moins conséquent
qu'il ne l'était plusieurs années auparavant.
Black Friday ne possède que peu d’originalité
et apparaît seulement comme un produit de série. Ce
qui ne l’empêche pas d’offrir un joli moment largement
rythmé, jamais ennuyeux, plein de rebondissements et solidement
mis en scène. Un bon film que l’on aurait tort de laisser
de côté.
En conclusion, on peut dire que ce coffret édité par
Universal permet principalement de redécouvrir des films
rares mettant en scène l’illustre Bela Lugosi. Le coffret
s’adresse cependant également aux fans de cinéma
fantastique de l’âge d’or d’Hollywood ainsi
qu’aux fans de Boris Karloff, ce dernier apparaissant dans
quatre des cinq films présentés (dont deux où
il tient le premier rôle, devant Lugosi). Le chef-d’œuvre
du coffret demeure le bouleversant The Black Cat,
une éblouissante démonstration de savoir-faire se
hissant presque à la hauteur des fleurons du studio (tels
The Invisible Man, Frankenstein
ou encore The Mummy), suivi de près par
l’excellent The Raven, à la fois gothique
et sadique, présentant un Bela Lugosi dans ses meilleurs
jours. Ensuite nous trouvons une intéressante surprise avec
le très bon The Invisible Ray, lui-même
suivi de près par le simple mais rondement mené Black
Friday. Murders in the Rue Morgue finit
bon dernier pour sa part... Bela Lugosi continue de briller de mille
feux à l'écran grâce à la magie du DVD,
et sa mémoire est ici largement célébrée.