Ce
monologue qui ouvre Double Indemnity, c’est donc
celui de l’agent d’assurances, Walter Neff, qui, mortellement
blessé par une balle dans le corps, ayant péniblement
réussi à regagner son bureau, se met au dictaphone pour
y enregistrer sa confession. A partir de ces seules cinq premières
minutes constituant le prologue, il serait presque possible d’étudier
le film dans son intégralité par une explication de texte
et d’analyse filmique et, à travers ceux-ci, faire ressortir
les principaux éléments constitutifs du film noir (mystère,
atmosphère nocturne, fatalisme prégnant, ambiance tragique
et mortifère…) ainsi que les bouleversements et évolutions
que Double Indemnity lui a apporté. Car le troisième
film de Billy Wilder change radicalement la donne et, comme Le
Faucon maltais (The
Maltese Falcon) de John Huston trois ans auparavant, fait véritablement
repartir le genre sur de nouvelles bases, lui ouvrant des espaces narratifs
encore inexplorés et oh combien passionnants ! Depuis, le film
noir l’a repris à son compte des milliers de fois mais
(avec Citizen
Kane dans un autre registre) c’est vraiment
Assurance sur la mort qui a lancé la mode de la voix
off et du flashback pour briser la linéarité du récit
policier et du suspense. Suspense qui ne repose plus désormais
forcément sur l’identité du coupable (puisque nous
le connaissons ainsi que son échec final dès les premières
minutes par l’intermédiaire du soliloque recopié
ci-dessus) mais sur le pourquoi et le comment de l’assassinat.
Sachant dès le départ qu’il y a eu crime, qui a
tué et qui a été tué, il était difficile
d’imaginer que nous aurions encore énormément de
coups de théâtre à nous mettre sous la dent. C’était
sans compter sur ce brillant exemple de narration, cette mécanique
hors pair et parfaitement huilée que nous avaient concocté
Billy Wilder et Raymond Chandler d’après un roman sulfureux
de James Cain, lui même tiré d’un banal fait divers,
l’assassinat en 1927 à New York d’un homme par son
épouse et l’amant de celle-ci. Billy Wilder avait comme
ambition d’arriver à concurrencer celui qu’on appelait
déjà ‘le maître du suspense’ et à
se hisser à son niveau ; Hitchcock lui-même a avoué
après avoir vu son film qu’il avait parfaitement gagné
son pari, ne tarissant pas d’éloge sur cette œuvre.
On peut même avancer, sans vouloir choquer les admirateurs d’Hitchcock
(dont je fais partie), que Billy Wilder fait ici jeu égal avec
lui concernant ‘la direction de spectateurs’. En effet,
malgré le désamorçage du suspense avant même
que l’intrigue ait réellement débuté et le
sentiment d’inéluctabilité
qui
s’impose d’emblée, le scénario demeure assez
puissant pour nous faire croire l’espace de quelques séquences
que le destin pourra néanmoins en être autrement. Preuve
supplémentaire, malgré l’immoralité et la
‘froideur mécanique’ du couple meurtrier, on désire
presque parfois qu’ils réussissent non seulement à
accomplir leur méfait mais aussi à s’en sortir ;
voire l’exemple mille fois pillé par la suite de la voiture
qui ne veut pas démarrer à un moment pourtant crucial.
A cet instant, notre respiration demeure suspendue et nous souhaitons
fortement que le moteur vienne à repartir car, il faut se rendre
à l’évidence, nous éprouvons une certaine
empathie pour ces ‘amants diaboliques’ liés par l’argent
et les sens ! Double Indemnity n’est donc pas
qu’un simple exercice de style puisqu’il arrive à
faire prendre chair à de vulgaires tueurs sans scrupules.
Et assurément, Assurance sur la mort est bien
plus qu’un remarquable suspense parfaitement maîtrisé.
C’est aussi le récit d’un crime par son assassin,
d’un duel d’intelligence entre celui-ci et l’enquêteur
(qui n’est autre qu’un de ses supérieurs) et le portrait
d’une nouvelle sorte de meurtrier qui bouleverse les préjugés
d’alors : un américain moyen à l’aspect plutôt
terne mais néanmoins assez beau gosse, sorte de gendre idéal,
à priori sympathique ; un meurtrier d’une incroyable roublardise
motivé par le sexe (la femme fatale), l’argent facile et
l’ambition d’arriver à arnaquer les assurances pour
lesquelles il travaille, pensant en connaître tous les rouages.
Bref, une volonté pour Neff de vivre aisément sans plus
travailler et pour le film d’échapper au style glamour
de la production hollywoodienne de l’époque par la description
réaliste (façon fait divers étalés à
la une des quotidiens), ironique et désenchantée d’une
descente aux enfers à l’inexorable déroulement et
à l’issue fatale écrite par avance en gros caractères.
Par
son récit, véritable plaidoyer adressé à
Keys et au spectateur pour essayer d’apaiser sa conscience en
justifiant ses actes par des circonstances atténuantes, Neff
tente de faire reposer la responsabilité principale de son méfait
sur les épaules de Phyllis, sa compagne meurtrière. C’est
là que nous entrevoyons toute la captivante ambigüité
de l’utilisation de la voix off, ici parfois démentie et
contredite par les images de la réalité (plus tard, Kubrick
l’utilisera de la même manière dans Barry
Lyndon mais en sens inverse, l’ironie étant cette
fois du côté de la voix off). Nous nous rendons ainsi vite
compte qu’il ne s’agit pas entièrement d’un
crime sous influence de la passion (Neff est trop cynique pour se faire
entièrement ‘manipuler’ de la sorte) mais que l’implication
de Neff dans le crime est au moins aussi forte que celle de sa future
amante, lui ayant soumis lui-même l’idée du meurtre,
de son déroulement et des bienfaits qui en découleraient.
La sensualité animale de l’apparition de Phyllis, nue drapée
d’une serviette éponge, et l’érotisme bestial
qui se dégage de tout son être, avec pour attributs son
bracelet de cheville, son parfum de chèvrefeuille et sa blondeur
vulgaire, ont certainement accéléré le processus
dans son esprit mais on peut raisonnablement penser que Neff avait déjà
cogité l’idée auparavant, attendant une opportunité
qui s’est justement fait jour avec la rencontre de cette femme
malheureuse en ménage, malade de jalousie envers sa belle-fille
et outrageusement attirante.
Il
est évident que pour rendre crédible ce couple maudit
et novateur pour l’époque, il allait falloir que les interprètes
n’aient pas peur de casser leur image. Après que Wilder
ait proposé le rôle de Neff à Fred Mac Murray mais
que celui-ci ait refusé de peur de perdre le capital sympathie
qu’il avait auprès de son public habitué à
le voir dans de ‘gentilles’ comédies sans prétention,
George Raft et Alan Ladd repoussent la proposition à leurs tours.
Wilder décida alors de revenir à la charge auprès
de Fred Mac Murray, qu'il harcela jusqu'à ce que ce dernier finisse
par accepter, persuadé que la Paramount s'opposerait à
ce choix qui était pour lui un véritable contre-emploi.
Mais les dirigeants du studio qui le trouvaient depuis quelques mois
très irritable et trop présomptueux l’entérinèrent
pensant ainsi lui donner une leçon en faisant fléchir
sa cote d’amour. Quelques années plus tard l’acteur
dira à propos de Double Indemnity : "Je
n'avais jamais pensé que ce serait le meilleur film de ma carrière
!". Il sera pourtant aussi remarquable dans un autre ‘polar’
assez similaire dont on parle malheureusement très peu mais qui
s’avère être un des sommets du film noir romantique,
le poignant Du plomb pour l’inspecteur (Pushover)
du méconnu Richard Quine dans lequel il avait pour partenaire
la toute jeune Kim Novak. Au départ, Assurance sur la mort devait
se terminer par l’exécution du personnage de Neff dans
une chambre à gaz. D’ailleurs, pour 150 000 dollars, ces
séquences furent mises en boîte et il en existe d’ailleurs
de nombreuses photos de tournage. Mais les patrons du studio trouvèrent
que cela aurait été une fin trop dure pour un personnage
certes ‘monstrueux’ mais néanmoins séduisant.
Billy Wilder approuva.
Bien
leur en a pris puisqu’il est difficile d’imaginer une scène
aussi poignante que le final actuel au cours duquel toute la charge
émotionnelle retenue depuis le début du film se déverse
d’un coup mais tout en sobriété, la très
forte amitié liant le criminel et l’enquêteur se
voyant entérinée et renforcée ; alors que grièvement
blessé, Neff n’arrive plus à allumer sa (dernière
?) cigarette, Keys sort de sa poche et lui tend une allumette (situation
inverse de celles que l’on avait vu jusqu’à présent)
sans rien lui dire ; sur quoi Neff lui lance un « I Love you
to » très touchant. Keys, une sorte de figure paternelle
à la loyauté exemplaire, un homme d’une grande intégrité
que Neff respecte par dessus tout mais dont il a trahi la confiance
en croyant pouvoir rivaliser avec son flair pour le ‘doubler’.
Edward G. Robinson est parfait dans la peau du personnage le plus humain
du film, celui qui, avec l’aide du ‘petit homme’ qui
est en lui (« My Little Man Tells me »), résout
toutes les fraudes aux assurances. Quant au rôle principal féminin,
Billy Wilder et son producteur Joseph Sistrom, pensèrent immédiatement
à Barbara Stanwick. Wilder la connaissait déjà
un peu puisque, alors qu’il était scénariste, il
lui avait écrit un personnage magnifique pour le Boule
de feu (Ball of Fire) d’Howard Hawks.
Héroïne de tant de drames et de comédies, la future
inoubliable Jessica Drummond, Walkyrie des 40
tueurs de Fuller, faillit elle aussi ne pas accepter craignant
de ruiner sa carrière en interprétant une criminelle immorale
et perverse. Mais Wilder fit le forcing et la voici transformée
en une illustre Phyllis, modèle de tant de femmes fatales à
venir. Avec sa perruque blonde, ses lunettes noires, son pull angora,
ses pantoufles à frou-frou surmontées du fameux bracelet
de chevilles, elle est sidérante en garce ambitieuse, jalouse,
sensuelle, mesquine, cupide, se servant de tous les artifices de la
séduction triviale pour que son complice poursuive son idée
jusqu’au bout et sans faillir.
Mais
si l’on est arrivé à se passionner pour cette galerie
de personnages pas forcément recommandables, c’est, outre
la mise en scène suprêmement élégante de
Billy Wilder, la superbe photographie très contrastée
de John Seitz (qui lancera à l’occasion la mode de l’éclairage
découpant la lumière à travers des stores vénitiens)
et la merveilleuse partition aux accents funèbres de Miklos Rozsa,
grâce au scénario et aux dialogues d’un géant
de la littérature policière qui effectuait à cette
occasion son premier travail pour Hollywood : Raymond Chandler, auteur
entre autres des célèbres Le grand sommeil, Adieu
ma jolie ou La dame du lac, créateur du détective
Philip Marlowe. Trouvant l’histoire trop glauque, Charles Brackett,
scénariste attitré de Wilder, avait préféré
décliner l’offre et céder la place à l’écrivain.
« C’était un ancien alcoolique. Nous avions des disputes
parce qu’il ne connaissait pas le cinéma mais quant on
en venait à l’atmosphère, à la caractérisation
et aux dialogues, il était extraordinaire » dira de
Chandler le réalisateur. En effet, trop différents de
caractère, leur collaboration fut orageuse et ils se sont quittés
en se détestant cordialement après quatre mois enfermés
dans les studios de la Paramount. « Les semaines que j’ai
passé avec Billy Wilder ont été les pires de ma
vie » déclarera Chandler qui ne sera pas plus heureux
avec Hitchcock pour lequel il écrivit
L’Inconnu du Nord Express (Strangers
on a Train). Que ce se soit mal passé entre Wilder
et Chandler, peu importe ! Le résultat est là : un sommet
dans l’art de la narration cinématographique et d’extraordinaires
dialogues entre crudité et poésie macabre : «
Suddenly it came over me that everything would go wrong. It sounds crazy,
Keyes, but it's true, so help me. I couldn't hear my own footsteps.
It was the walk of a dead man.”
Nominé sept fois aux Oscars, Assurance sur la mort se verra
passer devant à chaque fois par une comédie de Leo McCarey,
La Route semée d’étoiles (Going
my Way). Avec le recul, l’injustice est flagrante mais
le principal est que le troisième film de Wilder, celui qui le
consacre définitivement et le fait entrer dans la cour des grands,
soit aujourd’hui reconnu à juste titre comme l’un
des plus beaux films noirs de l’histoire du cinéma. Le
magnifique double DVD qui nous est aujourd’hui offert par Carlotta
lui rend un bel hommage.