Se confronter à un monument
tel que La Règle du jeu, plus de soixante ans
après sa première sortie en salles, et suite aux centaines
d’analyses et de commentaires éclairés venus des
quatre coins du monde, n’est pas une tâche facile. Le chef-d’œuvre
de Jean Renoir, régulièrement placé dans les listes
des plus grands films de l’histoire du cinéma, en impose
donc par sa stature et sa renommée. Pourtant, loin d’apparaître
comme un objet froid et distant, le film en lui-même s’offre
comme un pur délice, brillant, léger et piquant, un spectacle
intelligent et enlevé qui procure un plaisir des sens immédiat
avant de fournir son lot de richesses thématiques et un sentiment
diffus d’éternité grâce à son mélange
de comédie et de tragédie. C’est d’ailleurs
ainsi que le film a été pensé, comme un « drame
gai », selon les propres termes de son réalisateur. Cependant,
avant de connaître un succès critique et populaire d’envergure
avec les années, La Règle du jeu souffrit
de mille maux, entre la désaffection du public et de la critique
dès sa première semaine d’exploitation, et les attaques
contre son intégrité (multiples remontages et destruction
du négatif original). Un film maudit qui attendra près
de vingt-cinq ans avant de briller de son plus bel éclat.
A
la fin des années 1930, Jean Renoir reste sur des succès
critiques et commerciaux retentissants. Après avoir adapté
magistralement Gorki avec Les Bas-fonds (1936) et Zola
avec La Bête humaine (1938), puis s’être
fait le chantre du Front Populaire avec des films qui regardaient vers
l’avenir avec espoir comme La Vie est à nous (1936) ou bien La Marseillaise (1938) (malgré
l’échec public de ce dernier), et enfin réalisé
cette œuvre pacifique et bouleversante que fut La Grande
illusion (1937), Renoir voit le monde entrer dans une période
sombre et agitée. En cette année 1939, la guerre, inévitable,
approche et les sociétés démocratiques européennes
(et la France en particulier) sont victimes de troubles intérieurs
et surtout d’une atonie suicidaire. « Je l’ai
tourné entre Munich et la guerre et je l’ai tourné
absolument impressionné, absolument troublé par l’état
d’une partie de la société française, d’une
partie de la société anglaise, d’une partie de la
société mondiale. Et il m’a semblé qu’une
façon d’interpréter cet état d’esprit
du monde à ce moment était précisément de
ne pas parler de la situation et de raconter une histoire légère,
et j’ai été chercher mon inspiration dans Beaumarchais,
dans Marivaux, dans les autres classiques de la comédie. » (1) Plus lucide que jamais, le
cinéaste va matérialiser ses angoisses sous la forme d’un
film somme visant à dépeindre l’état déliquescent
du système petit-bourgeois replié sur ses valeurs dépassées,
sûr de son bon droit et vivant quasiment en autarcie. « Le côté symbolique du film, c’était quelque
chose que je portais en moi depuis longtemps et j’avais très
envie depuis très longtemps de faire une chose comme ça,
de mettre en scène une société riche, complexe
et tenez, vous savez quel est le mot, un mot qui m’a amené
peut-être à faire ce film, […] c’est : "Nous
dansons sur un volcan". Mon ambition en commençant ce
film était d’illustrer "Nous dansons sur un volcan". » (2) Adoptant un ton prophétique
similaire à celui du Mariage de Figaro de Beaumarchais
juste avant de la Révolution Française, La Règle
du jeu annonce, avec un pessimisme profond et désenchanté,
la fin d’une époque.
« Mon intention première fut de tourner une transposition
des Caprices de Marianne à notre époque. C’est
l’histoire d’une tragique méprise : l’amoureux
de Marianne est pris pour un autre et est abattu dans un guet-apens. » (3) Jean Renoir part donc de l’œuvre
de Musset pour s’éloigner du réalisme de ses derniers
films et pour filmer, dissimulés sous le vernis de la comédie,
des événements des plus dramatiques. « Travailler
à ce scénario m’a inspiré le désir
de donner un coup de barre, et peut-être de m’évader
assez complètement du naturalisme, pour essayer d’aborder
un genre plus classique et plus poétique ; le résultat
de ces réflexions a été La Règle
du jeu. […] Je n’ai pas eu l’intention
de faire une adaptation ; disons que lire et relire Les Caprices
de Marianne, que je considère comme la plus belle pièce
de Musset, m’a beaucoup aidé. Mais il est évident
que cela n’a que des rapports très lointains ; c’est
beaucoup plus pour la conception des personnages que pour la forme et
l’intrigue, que ces auteurs m’ont aidé. » (4)

Le cinéaste s’isole pour écrire le scénario
qui comptera plusieurs versions. Il s’adjoint la collaboration
de son ami Karl Koch. Mécontent du système de production
français et du manque de libertés dont il s’estime
être victime, Jean Renoir va fonder sa propre société
de production, la NEF (Nouvelle Edition Française), avec cinq
associés. Il a pour ambition de produire deux films par an, et
il parvient vite à séduire plusieurs grands noms de l’époque
tels que Jean Gabin, Julien Duvivier ou René Clair. Mais une
fois l’affaire engagée, les choses se gâtent et la
pré-production de La Règle du jeu va
connaître des ratés. Jean Renoir envisage de confier le
rôle de la marquise de La Chesnaye à Simone Simon. Mais
celle-ci, non intéressée, demande trop cher pour la production.
Jean Gabin refuse à son tour le rôle de Jurieu qui lui
était destiné, rôle que reprendra Roland Toutain.
On assiste alors à une valse des artistes : Marcel Dalio jouera
le rôle du châtelain en lieu et place de Claude Dauphin
et Gaston Modot remplacera Fernand Ledoux. Renoir, qui tient compte
du choix des comédiens pour composer ses personnages, se voit
donc obligé de remanier le scénario. L’anecdote
la plus savoureuse et saugrenue concerne le choix final pour le rôle
de la marquise. Alors que le réalisateur assiste à une
représentation théâtrale pour voir évoluer
une actrice débutante dont on dit grand bien, il est séduit
par une authentique princesse ayant fui l’Autriche envahie par
les Allemands. Celle-ci, ayant déjà pratiqué la
comédie sous le nom de Nora Gregor, se verra donc octroyer le
rôle, ce qui exigera un énième changement de scénario.
Le cinéaste, déçu par son interprétation,
regrettera plus tard ce choix et se verra dans l’obligation de
donner plus d’importance aux personnages de la maîtresse
de son mari et de la femme de chambre joué par Paulette Dubost.
Le
15 février 1939, Jean Renoir et sa petite troupe gagnent la Sologne,
lieu choisi pour le tournage. « La Sologne est une région
marécageuse entièrement dédiée à
la chasse. J’ai horreur de la chasse. Je la considère comme
un exercice d’une cruauté inexcusable. En situant mon histoire
dans les nuées, je me donnais l’occasion de décrire
une partie de chasse. Tous ces éléments se mélangeaient
dans ma tête et m’incitaient à trouver une histoire
où les utiliser. » (5) Le tournage se passe dans de très bonnes conditions, l’humeur
était au beau fixe au sein de l’équipe, acteurs
et techniciens confondus. Renoir est si imprégné du climat
de la Sologne qu’il pense un temps tourner son film en couleur.
Mais le retard pris sur le temps de travail ne lui permit pas de finaliser
l’arrangement qu’il espérait conclure avec la société
Technicolor. La situation internationale se dégradant plutôt
rapidement (rupture des Accords de Munich, incorporation de territoires
au Reich, mobilisation de l’armée française), les
artistes réunis en vase clos ont de moins en moins de facilité
à s’isoler. Mais cet éloignement va aussi permettre
d’accentuer le propos du film, à savoir l’autisme
d’une partie de la société, toute recroquevillée
sur ses règles de vies désuètes et absente au monde
qui l’entoure.
La première projection de La Règle du
jeu a lieu le 7 juillet 1939 dans les cinémas Colisée
(sur les Champs-Elysées) et Aubert-Palace (sur les Grands Boulevards).
Si les spectateurs de l’Aubert-Palace restent plutôt dans
l’expectative devant ce qu’ils voient, ceux du Colisée
sont fous furieux et manifestent bruyamment leur colère. Jean
Renoir, surpris et profondément ému, voit se dessiner
l’échec de son film. « Ma stupéfaction
fut totale lorsque ce film, que je voulais aimable, s’avéra
agir à rebrousse-poil sur la majorité des spectateurs.
Ce fut une tape retentissante. Le film fut accueilli avec une sorte
de haine. Malgré les commentaires élogieux, le public
le considérait comme une insulte personnelle. » (6) Le croisement déroutant entre comédie et drame,
la modernité de sa mise en scène, l’aspect choral
du film et la vision satirique et sombre du propos firent de La
Règle du jeu un échec commercial sévère.
Cet insuccès occasionna par ailleurs la ruine et la dissolution
de la NEF, sa jeune compagnie de production. « Dans les premières
projections de La Règle du jeu, je
me sentais assailli de doutes. C’est un film de guerre, et pourtant,
pas une allusion à la guerre n’y est faite. Sous son apparence
bénigne, cette histoire s’attaquait à la structure
même de notre société. […] L’imminence
de la guerre rendait les épidermes plus sensibles. Je dépeignais
des personnages gentils et sympathiques, mais représentant une
société en décomposition. C’étaient
d’avance des vaincus, comme le prince Stahremberg et ces vaincus,
les spectateurs, les reconnaissaient. A vrai dire, ils se reconnaissaient
eux-mêmes. Les gens qui se suicident n’aiment pas le faire
devant témoins. » (7)
La
réaction du cinéaste fut de demander à ses collaborateurs
d’assister aux projections et de noter les séquences qui
posaient problème au public, afin de les couper. Le premier montage
fourni par Marguerite Renoir faisait 113 mn (celui-ci ne sera jamais
projeté). Le métrage descendit ensuite à 100 mn
après l’intervention de Jean Jay, le directeur de la Gaumont
qui assurait la distribution du film. Enfin, suite aux coupes diverses
et successives (dont celles de propriétaires de salles), le film
finit par durer 85 mn. « J’essayai de sauver le film
en raccourcissant. Je coupai d’abord les scènes dans lesquelles
je jouai un trop grand rôle, comme si j’avais eu honte,
après mon échec, de me présenter sur l’écran.
En vrai : le film fut retiré de la circulation, étant
jugé démoralisant. » (8) La Règle du jeu fut en effet
vite interdit de projection sur le territoire français dès
septembre 1939. Pour ajouter à son malheur, le négatif
original fut malencontreusement détruit lors d’un bombardement
allié en 1942. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale,
les ciné-clubs, dirigés par des cinéphiles dévoués
et dynamiques, vont jouer un grand rôle dans l’entreprise
de réhabilitation du film en France. Mais ce sont malheureusement
trois copies mutilées qui circulent (94, 85 et 81 mn) jusqu’en
1958. L’année 1959 s’annonce comme celle de la renaissance.
Jean Gaborit et Jacques Maréchal, créateurs de la société
"Les Grands Films Classiques", dont l’objet est la sauvegarde
et la restauration des grandes œuvres du patrimoine cinématographique
mondial, ainsi que leur distribution dans les cinémas d’art
et d’essai et les ciné-clubs, vont entreprendre la restauration
de La Règle du jeu. Assistés
par le monteur Jacques Durand, ils reconstituent le montage intégral
du film à partir de divers documents (dont certains inédits)
et des copies glanées dans le monde entier. Le long métrage
finit par atteindre 106 mn, une durée supérieure à
celle du film sorti en 1939 (mais cette opération se fait avec
le soutien d’un Jean Renoir très ému). Cette version
sera présentée au Festival de Venise en 1959. Mais ce
n’est qu’en 1965, lors d’une ressortie parisienne,
que le film connaît enfin le succès tant escompté.
C’est que les jeunes trublions de la Nouvelle Vague avaent fait
leur office, d’abord en tant que journalistes aux "Cahiers
du Cinéma" suivant ainsi l’héritage d'André
Bazin, et ensuite en tant que réalisateurs, pour lesquels Jean
Renoir fut l’une des influences majeures. Le monde avait changé,
de même que ses modes de représentation avec le cinéma
en première ligne. La modernité et l’audace affichées
par La Règle du jeu avec ses vingt-cinq ans
d’avance éclata au grand jour pour un public dorénavant
plus habitué à la libération et la diversité
des modes d’expression artistique.
La
Règle du jeu se dévoile en premier lieu comme
un spectacle léger et bouillonnant donnant à voir une
tableau distancié, mais non directement antipathique, d’un
monde en constante représentation. Les personnages, dans leur
ensemble, se prêtent à un jeu de société
grandeur nature, dont les codes et les conventions apparaissent à
la fois comme l’objet de l’exercice (et donc du film) et
sa limite. Renoir met en scène un véritable ballet et
construit son film sur ses personnages, leurs faits et gestes, plutôt
que sur une intrigue à proprement parler (l’amour sincère
ressenti par Jurieu pour la marquise de La Chesnaye n’offre qu’un
squelette au récit et constitue le déclencheur de plusieurs
événements qui vont conduire à a tragédie
annoncée). « Je ne peux pas dire que la musique baroque
française m’ait inspiré La Règle
du jeu, mais elle a contribué à me donner
l’envie de filmer des personnages se remuant suivant l’esprit
de cette musique. » (9) Grâce
à une grande mobilité de la caméra, Renoir décrit
un manège joyeux, fait de répétitions, de correspondances
entre les séquences et de libres échanges entre les différents
personnages qui ne cessent de se croiser. Les scènes s’enchaînent
assez rapidement, et le montage a régulièrement recours
à des ellipses temporelles. Le cinéaste filme les différentes
pièces du décor, passant de l’une à l’autre
avec une fluidité évidente, en utilisant majoritairement
des plans séquence et des plans larges caractérisés
par une grande profondeur de champ. Cette profondeur de champ est l’une
des clés de la modernité de sa réalisation. En
unissant l’avant-plan et l’arrière-plan, en imposant
un aller-retour à notre vision, en donnant autant d’importance
aux personnages évoluent au fond du plan qu’à ceux
situés au premier plan, elle fait éclater la frontière
entre représentation et réalité. Renoir parvient
ainsi à décrire une sorte de réalité globale,
une véritable conception du monde. Lors de ce séjour dans
le château de la Colinière, les convives organisent même
un bal costumé et un spectacle théâtral : la mise
en abîme y est donc si habilement prononcée, les thèmes
de l’illusion, du mensonge et des apparences si bien retranscrits
que la farce, on le pressent, n’est qu’un paravent pour
le constat terrible que fait Renoir de cette société qui
se vautre dans l’insouciance et la vanité. On notera justement
que l’un des clous du spectacle donné par les invités
est un ballet de squelettes, une danse macabre à laquelle assiste
l’ensemble des protagonistes du film, maîtres comme valets,
réunis dans un même plan séquence. Au-delà
de la satire donc, La Règle du jeu est un film
viscéralement pessimiste, annonciateur d’un avenir sombre.
« J’y pensais d’une façon extrêmement
vague ; je ne me disais pas : il faut absolument, dans ce film, exprimer
ceci ou cela, parce que nous allons avoir la guerre ; cependant, sachant
que nous allions avoir la guerre, en étant absolument convaincu,
mon travail en était imprégné malgré moi
; mais je n’établissais pas de relation entre l’état
de guerre presque immédiat et les dialogues de mes personnages
ou tel ou tel mot. » (10)

C’est la scène de la chasse qui introduit une sorte
de cassure dans le récit et oriente ce dernier vers un nouvelle
dimension, sombre et funeste. Cette longue séquence se révèle
particulièrement violente et provoque aisément la gêne
du spectateur. Des animaux sont abattus par dizaines, dont particulièrement
des lapins lâchés pour le seul plaisir de tuer. Le montage
enchaîne froidement les plans d’animaux mortellement atteints
par les balles des fusils. « Maintenant, j’ai eu l’idée
de la mort de Jurieu telle qu’elle est faite. Jurieu était
condamné dès avant que je commence le film, mais l’idée
de le faire mourir comme il meurt m’est venue de la mort du lapin,
que j’avais filmée d’abord. Dans mon idée,
toute la chasse, primitivement, préparait la mort de Jurieu. » (11) Jurieu le héros est
le seul personnage sincère du film, c’est un homme pur
obnubilé par les sentiments profonds qu’il éprouve
pour Christine. Contrairement au marquis de La Chesnaye, l’époux
de cette dernière, régulièrement associé
à des poupées et à des automates (cf. le célèbre
plan du limonaire), il ne joue pas. « Jurieu c’était
l’innocent, l’innocence ne pouvait pas vivre là-dedans.
C’est un monde romantique et pourri. Il se trouve qu’on
a à faire avec deux êtres extrêmement innocents,
elle et lui, Christine et Jurieu. Faut un sacrifice. Si on veut continuer,
faut en tuer un, le
monde ne vit que de sacrifices, alors il faut tuer
des gens pour apaiser
les Dieux. Là, cette société va continuer parce
que Jurieu a été tué, Jurieu est l’être
qu’on a sacrifié sur l’autel des Dieux pour la continuation
de ce genre de vie. » (12) Jurieu
sera donc effectivement abattu par mégarde, et s’écroulera
comme le lapin vu auparavant. Mais cette mort passera facilement comme
un accident. Ce constat amer et lucide, qui accuse la société
d’avant-guerre, est un terrible constat d’échec et
constitue une sévère mise en garde que le public de 1939
a refusé de voir. Cette comédie de mœurs qu’est La Règle du jeu, ce marivaudage primesautier
et grave à la fois, s’achève ainsi, sur un mode
toujours théâtral (le plan général du marquis
récitant son discours sur le perron du château de la Colinière
renvoie visuellement à une scène de théâtre),
par un sacrifice accepté de tous, un mensonge de plus constitutif
de leur mode de pensée et de vie (comme l’affirmait clairement
plus tôt Octave à Christine lors d’un dialogue qui
fut d’ailleurs coupé au montage après les premières
projections catastrophiques du film). La seconde conclusion que l’on
tirera indirectement de cette mise à mort est la complicité
meurtrière unissant la marquis et son garde-chasse Schumacher.
Une telle alliance sonne le glas de toute velléité émancipatrice
du petit peuple, une ambition sociale défendue par Renoir dans
ses précédents films et qu’il enterre tristement
ici.
Malgré ce sentiment de tragédie et de mélancolie
qui sourd peu à peu du film, et la condamnation sans appel d’un
certain type de comportements petit-bourgeois, il apparaît tout
aussi évident que Jean Renoir éprouve une véritable
sympathie pour les personnages qu’il met en scène. Car
le cinéma de Jean Renoir est gorgé d’humanisme.
Le cinéaste, qui se dirige lui-même dans la peau d’Octave,
affiche une tendresse et un émerveillement constants, devant
et derrière la caméra. La fluidité de sa mise en
scène épouse les contours bonhommes du rôle qu’il
interprète. Des personnages comme Schumacher, Lisette la camériste,
le marquis de La Chesnaye, et surtout Marceau le braconnier (qui apporte
de la gaieté et de la truculence au corps des domestiques qui
reproduit médiocrement les comportements de leurs maîtres)
sont observés avec un regard affectueux, voir contemplatif. La
sensualité de Renoir s’exerce avant tout dans la façon
qu’il a de capter l’essence de ces personnages à
travers leur gestuelle, leur démarche et leur voix. Et l’on
n’est pas surpris quand on apprend que l’improvisation a
joué un grand rôle dans son travail avec ses comédiens.
« Sur le plateau ? Oui, j’ai beaucoup improvisé
: les acteurs sont aussi les auteurs d’un film, et quand on se
trouve en leur présence, ils apportent des réactions que
l’on n’avait pas prévues ; ces réactions sont
très souvent bonnes, et on serait bien fou de ne pas en profiter. » (13) Cependant la conception globalisante
qu’a Renoir de sa mise en scène ne risque pas d’être
prise en défaut : « Seulement les improvisations correspondent
à ce qu’on a en tête. En réalité, dans
un film comme celui-là, 50% du film est improvisé, mais
c’est une improvisation qui correspond à ce que j’avais
profondément en moi. Autrement dit, le sentiment général
n’est pas improvisé, les manières de l’exprimer
sont très souvent improvisées. » (14) Ce rapport étroit entre la vision personnelle d’un cinéaste
tel que Renoir et la démarche communautaire qu’il adopte
à tous propos est l’une des incommensurables richesses
de cette œuvre sans pareille, qui influencera tout un pan de la
cinématographie mondiale.

Le personnage d’Octave, dont le nom est tiré des Caprices
de Marianne de Musset, joué justement par Renoir, assure
ce lien. Il devient même le personnage principal du film. Ce gros
ours, au sens propre comme au sens figuré, éminemment
sympathique et cachant mal un profonde mélancolie, est une sorte
de témoin, vivant à la fois à l’intérieur
et en-dehors de ce monde codifié dont il accepte les compromis.
« Je réglais la mise en scène puis je passais
de l’autre côté. Etant donné que tous les
personnages se tiennent très étroitement dans ce film,
en mettant en scène les autres je me mettais en scène
moi-même. Je devenais une sorte de complément des autres.
D’ailleurs ce personnage, mon personnage, est un complément
des autres personnages. C’est une espèce de bouchon qui
vient s’appliquer à différents goulots de bouteille,
c’est une cale avec laquelle on cale le meubles. Alors je mettais
en scène les meubles d’abord, et quand il y avait un pied
bancal, j’y introduisais la cale, c’est-à-dire moi-même. » (15) Octave est un messager, pour
Jurieu comme pour le spectateur, et il n’est pas dupe de la conduite
des événements. A la fois lâche et franc du collier,
il incarne à l’écran toute la tristesse et la clairvoyance
propres à la vision du cinéaste, ainsi que l’entreprise
de démystification toute à la fois amusée, grave
et fascinante que représente ce chef-d’œuvre intemporel
qu’est La Règle du jeu.
(1) La règle de l’exception, émission
Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe,
février 1967.
(2) ibid.
(3) Jean Renoir - Ma vie et mes films (Flammarion, 1974)
(4) Cahiers du Cinéma n°34, avril 1954
(5) Jean Renoir - Ma vie et mes films (Flammarion, 1974)
(6) ibid.
(7) ibid.
(8) ibid.
(9) ibid.
(10) Cahiers du Cinéma n°34, avril 1954
(11) ibid.
(12) ibid.
(13) ibid.
(14) La règle de l’exception, émission Cinéastes
de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe, février
1967.
(15) ibid.