Trois gangsters viennent de s’échapper de prison : Chicamaw (Howard Da Silva), T Dub (Jay C. Flippen ) et Bowie (Farley Granger) se réfugient chez Mobley le frère de Chicamaw. Bowie y rencontre Keechie (Cathy O’Donnell), la fille de Mobley, dont il tombe amoureux. Mais les trois hommes ne peuvent rester inactifs. Ils organisent un hold-up qui se solde par un succès. Bowie décide d’utiliser l’argent qu’il a gagné pour fuir avec Keechie. Le couple vit alors quelques jours de bonheur dans un bungalow mais Chicamaw, en soif d’action, les retrouve et force Bowie à organiser un nouveau coup...

Les Amants de la nuit
(They Live by Night)

Réalisation : Nicholas Ray
Avec Farley Granger, Cathy O’Donnell, Howard Da Silva, Jay C. Flippen, Helen Craig, Will Right, Ian Wolfe, Harry Harvey, William Phipps
Scénario : Charles Schnee, Nicholas Ray
d’après le roman Thieves like us de Edward Anderson.
Musique : Leigh Harline
Photographie : Georges E. Diskant
Montage :Sherman Todd

Une production RKO
Etats-Unis -: 95 mn - 1948
En 1941, Nicholas Ray rencontre John Houseman avec lequel il collabore sur des émissions de radio. Agé de trente ans, le cinéaste n’en est pas à sa première expérience dans le monde du spectacle : professeur d’art dramatique, journaliste spécialisé de la folk song, écrivain, Ray est un touche-à-tout de génie. En 1946, Houseman et Ray s’installent à New York où ils produisent une émission de télévision pour CBS ainsi qu’une comédie musicale jouée à Broadway et intitulée Lute Song. La même année, Houseman est appelé à la RKO par son ami William Dozier, chargé des productions à petits budgets. Dore Shary, qui dirige le studio, fait face aux échecs successifs de grosses productions. Il se tourne alors vers des projets de moindre ampleur. C’est à cette époque que la RKO lance de jeunes réalisateurs auxquels elle laisse une large liberté de création. Le public des salles obscures bénéficie de ce souffle artistique et découvre des œuvres fortes et indépendantes comme Crossfire de Dmytryk ou The Boy with Green Hair de Losey. Dans ce contexte, Dozier et Shary demandent à Houseman de produire un film adapté du roman de Edward Anderson : Thieves like us. Le producteur accepte à la condition que son ami Nicholas Ray en assure la réalisation. Les Amants de la nuit sont nés. Nicholas Ray est donc propulsé dans le grand bain du septième art avec une liberté créative qu’il retrouvera rarement au cours de sa carrière. Le roman, qui raconte le destin tragique de deux adolescents, le séduit. Il faut dire qu'on y retrouve les principaux éléments de l’univers artistique du cinéaste : l’adolescence meurtrie par la violence du monde, l’intensité destructrice des relations amoureuses, la recherche du paradis perdu ... De ce matériau, Nicholas Ray tire un premier film d’une originalité remarquable ou comme le disait Jean-Luc Godard "un film de série B pour le budget, mais de série A par l'ambition" !

Quand on voit Les Amants de la nuit, on est immédiatement frappé par les deux premiers plans. Dès l’introduction, les jeunes amants sont placés dans un cadre extrêmement serré. Bowie et Keechie s’embrassent tendrement tandis que la caméra les caresse. Nicholas Ray invite le spectateur dans le paradis de ses héros. Soudain, les amants se tournent vers l’objectif, dérangés dans leur confort, ils plissent les yeux et se protègent le visage. Le paradis n’est plus, le cinéma de Nicholas Ray peut alors exploser et exprimer cette perte. Deuxième plan : une voiture filmée depuis un hélicoptère file à vive allure sur une route désertique. Des hommes en sortent et courent sur le sol aride de l’Amérique. Dans cette séquence, Ray donne une vision de l’urgence dans laquelle vivent ses héros, et du mouvement de fuite qui caractérise leur vie. En deux séquences, Ray se définit comme un cinéaste du contraste. Contraste entre la réalité imposée par la société et l’idéal derrière lequel ses héros ne cessent de courir. Pour Bowie comme pour Jim Stark (Rebel without a Cause), le paradis est d’abord celui de l’enfance. Une enfance meurtrie lorsque après avoir assassiné l’amant de sa mère, son père se retrouve en prison. L'absence de modèle paternel le prive de repères, de toutes formes de limite et l'envoie en prison à l’âge de seize ans. Après sept années d’incarcération, Bowie s’évade en quête d’un paradis perdu. Instinctivement, il cherche à reconstruire une structure familiale auprès de Keechie. Mais chez Nicholas Ray, la reconstruction du paradis n'est qu'un mythe. Ray est le cinéaste des illusions perdues ; dans ses œuvres l’idéalisme est broyé sans la moindre résistance et, en dehors du cocon amoureux, le monde concourt à la destruction du héros. La violence est omniprésente, il n'y échappera pas.

La société est violence : toute réussite n’est que matérielle. Pendant le récit, on constate que les personnages se concentrent sur un objectif unique : amasser de l’argent. L’argent qui va les corrompre et les pousser vers des extrêmes. Ainsi, Bowie aurait pu rester auprès de Keechie après le premier cambriolage. Pourtant Chicamaw les retrouve : l'argent manque, il faut de nouveau prendre des risques. Bowie essaie alors de résister, tente un refus. En réponse à cet affront, il reçoit des gifles, des menaces et doit se plier à la logique humaine. Bowie lui-même, vit dans cet idéal du billet vert : en s’agrippant à sa sacoche de billets, il imagine qu’il est protégé. Le dieu dollar lui permet de vaincre sa peur, god bless America.

Les Amants de la nuit est une oeuvre qui décrit la cruauté des hommes. En dehors de nos deux héros, aucun personnage ne ressent de compassion. Tous semblent se détruire. A ce titre, Chicamaw est fascinant : avec son œil mort et sa trogne patibulaire, il incarne un démon qui attirera la violence et précipitera le destin de Bowie. Après le premier hold-up, il achète une voiture et fait une course avec Bowie. Son comportement puéril provoque un accident et Bowie se blesse. Un flic arrive pour constater l’infraction, Chicamaw lui tire dessus sans hésiter. La majorité des réalisateurs auraient filmé cet acte en cadrant le tueur et (ou) la victime. Quand le coup de feu retentit, Ray décide de poser sa caméra sur le visage de Bowie qui, aux yeux de Nicholas Ray, est la principale victime du coup de feu. Choqué, le jeune homme prend la mesure des actes de Chicamaw. Il va devoir retrouver Keechie et fuir … Tourné vers l’action, Chicamaw ne sait pas s’arrêter et s'esclaffe : "J’ai besoin d’action, gare à ceux qui me barreront la route". Remarquablement interprété par Howard da Silva, il rappelle Joe Fabrini (George Raft) dans They Drive by Night, ce héros Walshien toujours en action. Une seule chose les différencie : la grandeur d’âme. Chez Ray, l’homme tourné vers l’action est mal considéré, il leur préfère les personnages dans l’introspection, ceux qui doutent. Pour conclure sur cette comparaison, il est amusant de remarquer la différence symbolique entre les deux titres : chez Ray les héros vivent ou au moins tentent de le faire (They Live by Night) tandis que chez Walsh ils vont sans cesse de l’avant quitte à briser tous les obstacles (They Drive by Night). En dehors des personnages principaux, ceux que rencontre Bowie font également preuve de violence. Une violence au sens large, tant psychologique que physique : le prêtre qui les marie ne pense qu’à l’argent ("I rent a ring for one dollar, I sell it for five"), le vieux plombier qui vient réparer une fuite dans le bungalow et qui les dénonce, la mère qui laisse crier son enfant dans le bus et l'abandonne dans les bras de Bowie, et enfin Mattie, l’amie de Keechie, qui trahit le couple… Tous ces protagonistes participent au sentiment d’inconfort dans lequel évoluent nos héros. Bowie ne retrouvera pas le paradis perdu, c'est une évidence. Mais Ray n’est pas un artiste totalement dénué d’espoir. Les Amants de la nuit laisse une lueur de vie symbolisée par l’enfant que Keechie attend et dans lequel Bowie fonde tous ces derniers espoirs : " Take care of him " écrit-il dans sa dernière lettre ...

They Live by Night est un premier film qui résume déjà l'univers créatif de Nicholas Ray. C’est une œuvre en tout point réussie et sur laquelle le réalisateur s’appuiera tout au long de sa carrière. On peut lui préférer d'autres chefs-d’œuvre comme Le Violent, La Fureur de vivre (qui peut être considéré comme un remake des amants) ou le fabuleux western Johnny Guitar. Ces films présentent des personnages plus complexes et des rapports moins manichéens. Mais Les Amants fait incontestablement preuve d'une maîtrise thématique et formelle stupéfiante.On peut également retenir l’interprétation des comédiens. Le héros, Bowie est incarné par Farley Granger, jeune acteur découvert par Sam Goldwyn peu avant la guerre. On le découvre d'abord dans The North Star (1943) avant que Ray lui propose le rôle de Bowie. Le physique adolescent du comédien est idéal pour ce rôle. Parfaitement dirigé par Nicholas Ray, Granger subit les évènements. C'est seulement au contact de Keechie qu'il exprime ses sentiments. Granger fait alors preuve d'un réel talent de comédien : son interprétation reste très intériorisée. Il est capable d'exprimer sa joie et ses peines avec simplicité. Un regard suffit. On le retrouvera ensuite dans deux films d'Hitchcock : La Corde en 1948 et L'Inconnu du Nord Express en 1951 ainsi que dans Senso de Visconti. Malgré ces rôles de tout premier ordre, on se souvient de lui pour son rôle de Bowie qui semblera lui coller à la peau tout au long de sa carrière et dont il aura du mal à se détacher. A ses côtés, Cathy O'Donnell interprète Keechie. La façon dont elle compose son personnage est absolument géniale. Au début du film, elle a l’apparence et des attitudes de garçon manqué. Au fur et à mesure du récit, elle se rapproche de Bowie et se débarrasse de sa carapace androgyne : ni maquillage, ni jupes courtes ne sont utilisés pour dessiner cette métamorphose. Ray dirige sa comédienne avec intelligence et laisse s'exprimer son talent. La gestuelle de Keechie s'ouvre lentement sur l'extérieur, son regard quitte le sol pour rencontrer celui de Bowie. Dans le bourbier du monde décrit par Ray, une chrysalide s'est ouverte et tente de prendre son envol ...

Une fois tourné, They Live by Night ne sort pas sur les écrans ! Dore Shary est remplacé à la tête du studio par l’énigmatique Howard Hughes qui garde le film pendant trois ans dans les coffres du studio (il fait de même avec The Set Up de Wise). Finalement, le film sortira en 49 et passera totalement inaperçu du grand public américain. Ray est déjà un cinéaste maudit !! Seule la critique et le public européen sauront le découvrir au fil du temps. Lors de sa sortie à Londres (1948), They Live by Night rencontre enfin le succès. Quelques années plus tard, la nouvelle vague française encense le génie de Ray tandis que Godard s’inspire directement de cette œuvre lorsqu’il met en scène le final d’A bout de souffle. Le culte de Nicholas Ray peut alors commencer !

 

Image et Son : Beau ratage de l'éditeur, à peu de choses près du niveau de celui de The Big Sky. La copie est quasiment la même que celle du zone 1 Warner mais malheureusement, le constat est le même que celui fait par George Kaplan lors du test technique de l'édition collector (voir ci-dessous). De plus, contrairement à la version collector, la piste son est dans l'édition Pocket vraiment très endommagée.

Editions Montparnasse
95 mn
Zone 2
Chapîtrage absent
Format cinéma : 1.37 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : Anglais Mono
Sous titres : Français


Le DVD mis sur le marché par les éditions Montparnasse fait partie de la nouvelle vague de collectors et bénéficie d'un nouveau packaging de très belle facture (fourreau carton type collector Warner). Un livret d'une dizaine de pages est inséré dans la pochette centrale : il contient un texte rédigé par Tom Farrell où il raconte sa rencontre avec Nicholas Ray sur le plateau de We Can't Go Home Again. Ce témoignage n'a pas grand rapport avec Les Amants de la nuit mais reste un document rare et intéressant. Le film et les bonus sont présentés sur un DVD bénéficiant de menus animés et sonorisés. Le chapitrage est disponible via ces menus et contient 15 segments.

Image : Le master utilisé par les éditions Montparnasse est de toute beauté. Sans être exceptionnelle, la définition est de très bon niveau tandis que les tâches et autres griffures sont quasiment absentes. Malheureusement, en voulant faire tenir environ une heure trente de bonus, une bande son 5.1, des menus animés et le film sur le même disque, la maison d'édition parisienne semble avoir eu les yeux plus gros que le ventre. Lors de la projection du film, il apparaît que le logiciel de lissage a été employé sans aucune modération tandis que la compression a été totalement négligée. Les contrastes n'en subissent pas trop les conséquences, mais on assiste à un festival de pixels : dans les plans rapprochés les visages se figent, les arrières-plans fluctuent et au final on garde le souvenir d'avoir assisté à une version violemment numérisée du film de Ray. Un triste gâchis ...

Son : Le film n'est proposé qu'en anglais, la piste mono a été restaurée et fait preuve d'un beau dynamisme. Les dialogues se détachent avec clarté, les bruits d'ambiance ne sont jamais étouffés et aucun souffle n'est à déplorer. La piste 5.1 propose une spatialisation de la bande son. C'est la musique qui bénéficie essentiellement des effets stéréo et arrière. Les puristes rejetteront cet artifice, tandis que d'autres y trouveront un moyen de mieux s'immerger dans le film !!

Editions Montparnasse
95 mn
Zone 2
Chapîtrage animé
Format cinéma : 1.33 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : Anglais Mono
Sous titres : Français
Mais qu'est-ce qui peut expliquer l'absence de la présentation du film par Serge Bromberg qui a pourtant officié sur tous les autres titres ? Bref, si le reste de la nouvelle fournée de septembre 2007 des Pocket RKO est d'un bon niveau, il n'en est rien pour celui-ci contenant pourtant l'un des chefs-d'oeuvre du studio. Bien dommage !
La section bonus est composée de trois documentaires :

- I'm a Stranger Here Myself : portrait de Nicholas Ray (43 minutes) :
Ce document d'époque est une rareté que les éditions Montparnasse ont eu la bonne idée d'insérer dans ce DVD (même si nous aurions préféré qu'ils le fassent sur un deuxième disque !!). Réalisé en 1973 par James Gutman et David Helpern, ce portrait de Nicholas Ray est commenté par Howard Da Silva (l'interprète de Chicamaw). Il décrit Nicholas Ray sur le tournage de We can't go home again, film qu'il tenta de réaliser avec ses étudiants de Harpur College. On découvre le réalisateur affaibli par l'âge mais toujours habité par une rage créatrice. Bandeau noir vissé sur l’œil, cheveux hirsutes, Ray est au travail avec ses étudiants. On le voit diriger ses comédiens, tenir la caméra et témoigner de son travail. Il revient également sur certains épisodes de sa carrière mais sans jamais faire preuve de nostalgie. Malgré le caractère amateur de son nouveau projet, il semble toujours habité par cette soif créatrice qui caractérise son personnage. Ce document remarquable est entrecoupé d'interventions extérieures telles que celles de François Truffaut ou Nathalie Wood !

- L'Amour la nuit, entretien avec Bernard Eisenschitz
(25 minutes) :
Le critique et historien du septième art, auquel on doit un ouvrage sur Nicholas Ray, revient sur Les Amants de la nuit. Entrecoupée d'extraits du film, son intervention permet de replacer le film dans le genre "film noir" et dans l'histoire du cinéma (réalisé après J'ai le droit de vivre de Fritz Lang que Ray n'avait pas vu) et revient sur la carrière du cinéaste. Il analyse également certaines techniques utilisées par Ray (le gros plan notamment) et sur l'originalité de sa grammaire cinématographique. Cet entretien est très intéressant, Eisenschitz connaît son sujet sur le bout des doigts et en parle avec simplicité et passion. Que demander de plus ?

- C'était un homme étrange, souvenirs de Farley Granger :
Dans ce témoignage, on peut écouter Farley Granger parler de sa carrière et de son travail avec Ray en regardant des extraits du film. Les propos du comédien ne sont pas très passionnants, mais les nostalgiques y trouveront certainement un intérêt sentimental.

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La fiche Imdb du film
George Kaplan

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