La fausse trilogie
Bergman n’a pas toujours été clair sur la place
qu’occupe À travers le miroir dans
sa filmographie. Il en a d’abord fait le point de départ
d’une trilogie de films sur « Dieu et les hommes »,
comprenant également Les
Communiants (1962) et Le Silence (1963).
La trilogie, prétendait-il, s’articulait autour du
concept d’une régression : « À
travers le miroir, la certitude conquise. Les
Communiants, la certitude mise à nu. Le
Silence - le silence de Dieu - l’empreinte négative.
» (1) Bien plus tard, il avouera : « À
travers le miroir appartient à la période
précédente, après vient la rupture. (…)
Il est sans doute temps de séparer ces films. (…)
Il n’y a pas de trilogie. La trilogie était une
invention, c’était pour les media. » (2)
Soit. Pour autant nous ne suivrons pas le cinéaste plus loin
dans son entreprise de révision de son œuvre, lorsque
par exemple il disqualifie À travers le miroir
comme étant « un échec moral, un complet
désastre (….), très usé, très
sentimental, très romantique (…) », ou encore
un film victime d’ « éclairages à la guimauve.
» (3) Tous jugements qui nous semblent excessivement durs
en regard de la puissance que dégage ce film, dans ce qu’il
donne à voir et quasiment à éprouver : le lent
basculement final d’une femme vers la démence bien
sûr, mais aussi cette solitude très singulière
qui advient lorsque l’on est la personne dont on se détourne.
Et enfin, comme si souvent chez Bergman, un peu de lui est injecté
dans plusieurs personnages, ce qui lui permet de se livrer via cet
autoportrait éclaté à un examen dévastateur
de ses vies d’homme (et d’homme croyant) et d’artiste.

Le quatuor désaccordé
Ce film est le premier que réalise Bergman après son
quatrième mariage avec Käbi Laretei, une pianiste estonienne.
C’est grâce à elle qu’il prend conscience
de la musicalité d’une histoire, de la "partition"
jouée par un acteur, pour elle qu’il ponctue À
travers le miroir de brefs accords issus d’un concerto
de Bach pour violoncelle, et c’est ensemble qu’ils inventeront
l’idée des "films de chambre" dont celui-ci
est le premier rejeton. De fait, nous ne verrons jamais que les
quatre protagonistes principaux de l’histoire, adoptant au
gré de l’histoire toutes les configurations paires
que leur nombre autorise, mais chacun jouant un air que les autres
n’entendent pas, ou ne comprennent pas. Ils nous sont présentés
émergeant de la mer après un bain, rieurs et pressés
de se réfugier dans la maison et de préparer le dîner
: image emblématique de vacances insouciantes et de plaisirs
partagés. Mais la réalité, plus sombre, se
fait jour par petites touches. Martin laisse entendre à son
beau-père que Karin ne va pas bien. Karin qui nous paraît
fantasque comme quelqu’un qui est aux abois, qui s’imagine
que
les cris d’oiseaux sont des menaces, qui pose des questions
embarrassantes, qui entend tout parce que, pense-t-elle, les électrochocs
ont aiguisé son audition. David ne veut pas entendre ce que
lui dit Martin, que sa fille pourrait être incurable, il se
recroqueville comme s’il avait froid soudain. Minus semble
renfermé et introverti, il manifeste un violent dégoût
des femmes et cependant manque juste un peu de conviction lorsqu’il
repousse sa sœur qui l’embrasse sur la bouche.
Le dîner familial, commencé avec légèreté,
sombre dans le malaise lorsqu’il apparaît que David,
le père toujours absent, n’est en fait qu’entre
deux voyages. Il déçoit ainsi ses enfants qui ont
besoin de lui, Karin vulnérable et Minus en quête de
reconnaissance. Il leur distribue des cadeaux ridiculement inadéquats
mais ne les regarde même pas les déballer : il se réfugie
dans la cuisine, en proie à une crise d’angoisse. Un
plan le montre de dos, encadré à contre-jour par la
fenêtre, bras appuyés contre les montants et tête
baissée. Il représente ainsi une figure christique
dévoyée, un symbole de foi vidé de son sens
comme lui-même mime les gestes de la paternité sans
pour autant être, au quotidien un véritable père.
La pièce, écrite par Minus, que celui-ci se propose
de jouer ensuite avec Karin, renvoie à David un portrait
encore plus dur de lui-même. L’intrigue (transparente)
est celle d’un artiste qui ne produit rien d’autre que
de belles paroles et de belles promesses d’amour absolu, mais
qui montre à la vie un profil fuyant dès lors que
sont éxigés une action, un investissement personnel.
Ni le père ni le fils ne laissent rien transparaître
de leurs sentiments, mais Karin les a captés, et les explique
plus tard à Martin, dans l’intimité de leur
chambre
à coucher. Car si Karin « entend tout »,
c’est aussi (surtout ?) parce que beaucoup de choses lui ont
été cachées, qu’elle a dû apprendre
et comprendre par elle-même, livrée à elle-même
quant à leur interprétation. La fragilité découlant
de sa maladie, combinée avec une certaine immaturité,
fait que même son mari l’entoure de tendresse comme
il le ferait d’une enfant, et comme telle elle ne comprend
pas que ses attentes sont celles d’un homme malgré
tout. David pendant ce temps ne dort pas, s’agite dans sa
chambre, et s’invente finalement une nouvelle maladie, prétexte
à prendre des médicaments. Hypocondrie qui lui permet
commodément de se concentrer sur lui-même en toute
légitimité, puisqu’ainsi il ne passe plus autant
pour un père indigne, y compris à ses propres yeux.
L’attente de Dieu : Karin
Lendemain matin : un rai de lumière découpe l’œil
effrayé de Karin par-dessus l’épaule de son
mari, des cris de mouette viennent de l’éveiller. Elle
se lève et monte alors au grenier avec l’air résolu
de celle qui va affronter le dragon. Elle entre dans une pièce
en soupente dont la tapisserie (4), au motif de feuilles d’acanthes,
semble couverte de flammes ondoyantes sous les jeux d’ombres.
Un zoom nous y plonge, d’une crevasse du mur semblent sortir
des chuchotis malveillants que Karin écoute avec intensité,
jetant des coups d’œil à la fenêtre dans
laquelle s’encadre le lever du soleil. Se déplaçant
vers le centre de la pièce, elle se met à prier dans
le même murmure indistinct, avant de s’abandonner à
la puissante étreinte d’une créature invisible.

Plus tard, elle entraîne son frère dans la chambre
à la tapisserie : il est le seul, croit-elle, qui puisse
comprendre ce qui lui arrive sans la juger. Elle parle au jeune
homme d’un peuple vivant par-delà cette tapisserie,
qui attend un être qui n’est pas nommé, Dieu
pense-t-elle : Il doit bientôt franchir la porte. Karin martèle
« Cela doit être vrai », à quoi
Minus oppose « Ce n’est pas vrai pour moi.
» Mais tandis que l’on catalogue ses visions comme des
folies, personne dans son entourage ne lui propose de refuge plus
ferme, qu’il s’agisse de son père égocentrique
et fuyant, de son mari inexistant à force d’abnégation,
ou de son frère encore trop jeune pour ne pas être
terrorisé par les contradictions de l’âge adulte.
L’injustice qui est faite à Karin est d’autant
plus irréparable qu’on ne lui propose rien de tangible
en échange de l’abjuration de sa foi.

Une scène ultérieure. Croyant que la pluie menace
(alors que le ciel est blanc et vide, comme Minus s’en assure),
Karin échappe à la surveillance de son frère
pour se réfugier dans l’épave d’un bateau
échoué près du rivage. Le jeune homme la retrouve
étendue, la jeune femme semble ne pas reconnaître son
frère et l’étreint avec un rictus féroce.
D’abord tétanisé, il cède à cette
caresse incestueuse… Parti chercher de quoi étancher
la soif de sa sœur (soif qui n’est sans doute pas littérale,
mais plutôt née d’une carence affective), il
tombe un instant agenouillé devant une fenêtre (contre-jour,
vue de dos et nuque ployée, une fois de plus), terrassé
par l’interdit qui vient de s’accomplir il en appelle
à Dieu. Il retourne se blottir près de Karin au fond
de la carcasse humide du navire, que
barrent
comme une croix couchée, pointée vers les jeunes gens,
les traverses de la coque. Plus que toute autre, cette image les
signale au spectateur comme des enfants perdus, abandonnés
par leur père et par Dieu. Ils sont cernés par des
traces matérielles du passage de celui (ou de Celui) en qui
ils tentent de conserver la foi, objets et lieux désertés
eux aussi (de toute spiritualité, de toute chaleur affective),
qui ne sauraient palier ni le manque de repères ni l’absence
de réconfort.
Lorsque vient l’heure de la révélation, celle-ci
est cruelle. Karin a choisi de se faire de nouveau interner, mais
peu avant l’arrivée des infirmiers elle se réfugie
dans la chambre à la tapisserie, où Martin et David
la retrouvent. Sous leurs yeux horrifiés, ils voient la jeune
femme mimer la rencontre avec son Dieu tant espéré.
Martin tente de la raisonner : « Aucun Dieu ne passera
cette porte ! » - et, de fait, le père aussi demeurera
pratiquement invisible : seule l’ombre de David, resté
sur le seuil, se projette dans la pièce, et nous ne l’apercevrons
que comme une silhouette floue à l’arrière-plan
lorsque le visage de Karin, en transe, sera cadré. Une porte
dérobée s’entrouvre à l’approche
de l’hélicoptère médical que nous voyons
descendre par la fenêtre. Le visage de Karin, plein d’espoir,
se change alors en un masque d’horreur et elle se réfugie,
hurlante, dans un coin de la pièce.
Martin
est contraint d’administrer à sa femme un tranquillisant,
et pour l’aider Minus et David l’immobilisent dans l’escalier
: l’image des trois hommes soutenant le corps de la femme
ressemble à une descente de la croix. En gros plan, Karin,
dans le calme de son accablement, raconte sa vision : c’est
un Dieu araignée au visage figé et aux yeux froids
qui a passé la porte, avant de tenter de la violer.
Pas le temps de s’appesantir sur l’horreur entrevue
: elle doit partir, on fait ses bagages. Seul son frère la
touche, la regarde vraiment encore, tandis que David et Martin se
détournent ostensiblement, de dégoût et de gêne,
en rassemblant les valises. Minus qui sera pourtant le seul à
ne pas accompagner Karin dehors, et qui nous apparaîtra un
instant encadré dans l’embrasure de la porte en une
nouvelle figure de martyre. L’hélicoptère décolle,
image fondue dans celle du soleil se couchant sur l’île
: alors que le lever du soleil régnait sur le temps de l’attente
pleine d’espoirs, ces derniers sont maintenant réduits
en cendres quand tombe ce jour, tout comme Karin qui aura sacrifié
les derniers lambeaux de sa raison pour une illusion de stabilité.
Pour un amour susceptible de remplir son vide, démesuré,
rendu inhumain par trop de frustrations.
L’imposture de Dieu : David
L’avidité désordonnée de Karin à
chercher un but à son existence n’aurait probablement
pas lieu d’être sans la démission initiale de
son père. David qui croit (souhaite ?) sa fille incurable
et qui dans son journal détaille sa volonté d’observer
sa déchéance pour en nourrir un livre. Karin, les
yeux plantés dans les nôtres puisque la porte se situe
derrière la caméra, fouille le bureau et trouve cette
confession ; un grand coup d’archet sur le violoncelle lacère
le tissu du réel puis un zoom nous précipite sur son
visage tordu par la souffrance.

Le jour de l’épave, Martin et David passent la journée
à pêcher en mer. La conversation porte très
vite sur le mal-être de Karin, et David est obligé
d’avouer à son beau-fils ce que mentionnait son journal.
Martin explose à sa calme manière. Il met à
nu les insuffisances de David en tant qu’être humain
et père, son imposture en tant qu’artiste : il n’a
jamais écrit que sur les expériences d’autrui,
et entretenu de ce fait un dialogue faussé avec le Dieu qu’il
fait mine d’interroger. Un David déconfit raconte alors
sa récente tentative de suicide, au cours de laquelle il
prétend avoir découvert son amour pour ses enfants.
Mais il se coupe lui-même dans sa confession (à court
de platitudes romanesques pour montrer son repentir ?) : d’un
plan cadré depuis le bateau et englobant les deux hommes,
le raccord se fait avec un plan cadré depuis la mer, d’où
nous voyons maintenant David qui détache l’ancre. Éloignement
brutal du point de vue, fin abrupte du moment d’intimité
inconfortable, nouvelle fuite devant l’émotion pour
David. Il est fort possible que Bergman se livre à une autocritique
avec ce portrait lamentable d’un homme qui n’est capable
de regarder en face la réalité que dans la mesure
où elle nourrit son art, avec quelque part le doute de n’être
qu’un pauvre tricheur. Bergman a largement irrigué
ses films à l’aide de son histoire familiale, et en
outre il a connu le suicide raté qu’il fait décrire
à son personnage (5) : il paraît crédible qu’il
se soit parfois vécu comme un triste vampire, vide et froid
sans le sang des autres.

La conversation qu’il aura avec Karin après que celle-ci
ait abusé de son frère dessinera encore un peu plus
précisément cette silhouette d’homme en fuite.
Cette fois c’est la jeune femme qui se découpe dans
le rai de lumière verticale qui descend dans la cale de l’épave,
figure classique de l’interrogation humble de Dieu. Elle parle
sans détour des voix qu’elle entend et qui lui donnent
des ordres, de son sentiment d’indignité : «
Quelle horreur de voir sa propre confusion et de la comprendre
! » David franchit alors les traverses qui les séparent,
se tient à côté de sa fille sous la lumière.
Il demande pardon, mais encore une fois se met à parler de
lui-même. On apprend enfin qu’il a fui la maladie et
la mort de sa femme, alors que Karin manifestait les mêmes
symptômes. Il nous tourne maintenant le dos, visage tendu
vers la lumière, et livre l’ultime clé de son
comportement, son recours à la pensée magique (l’image
d’un cercle d’invulnérabilité) par lequel
il a coutume de s’isoler de la trop pénible réalité.
C’est alors sa fille qui tente de le consoler, dans un geste
d’autant plus dérisoire qu’elle est sur le point
de voir sa solution de substitution, son Dieu, dans toute son épouvante.
Le film se conclut sur une dernière imposture désespérée
de David. Minus, désemparé après le départ
de Karin, vient le trouver, ils parlent adossés à
la fenêtre qui laisse passer les derniers rayons du soleil.
Sa réalité a implosé au contact de celle de
sa sœur, il a besoin d’un recours, d’un substitut.
David prétend savoir ce qu’éprouve son fils,
prétend connaître les mots (les charmes ?) qui tiendront
ce vide à distance puisque cela fonctionne avec lui. Minus
réclame encore plus de ces mots mensongers, de cette réduction
facile de Dieu en amour, et c’est sur un plan de son visage
extatique (« Papa m’a parlé ! »)
que nous le quittons. Des pansements dérisoires sur une jambe
de bois spirituelle, un nouveau cercle magique de tracé.

(1) Préface de Une trilogie de
films, Robert Laffont, cité dans Conversation avec
Ingmar Bergman, Olivier Assayas et Stig Björkman, Petite
bibliothèque des Cahiers du Cinéma, n°88
(2) Ibid.
(3) Ibid, et Images, Gallimard.
(4) Le titre de travail du scénario était par ailleurs
La Tapisserie, cf. Images. On peut remarquer
également que le titre français du film restitue mal
le sens du titre suédois, qui signifie « Comme dans
un miroir », en référence à Saint Paul
: après la mort, nous ne verrons plus Dieu comme dans un
miroir, mais face-à-face (cf . Ingmar Bergman : «
Mes films sont l’explication de mes images », Jacques
Aumont, Cahiers du Cinéma Auteurs).
(5) Cf. Images. Sur le plan humain David est aussi un peu
Erik, le propre père de Bergman, qui fut un père des
plus distants, cf. Mes films sont l’explication de mes
images.