Erick Maurel vous conseille

Les Quatre filles du Dr March (1949) de Mervyn LeRoy
Massachussetts durant la Guerre de Sécession. Alors que leur père est parti au front, les quatre sœurs March survivent tant bien que mal aux côtés de leur mère (Mary Astor), femme charitable et d’une grande honnêteté qui inculque à ses filles les meilleures manières. L’aînée, Meg (Janet Leigh), la plus posée et la plus mature, veille sur la bonne entente du "groupe" surtout qu’il faut arriver à gérer à la fois l’impulsive Jo (June Allyson), garçon manqué qui songe à devenir romancière pour pouvoir s’émanciper, et l’égoïste et superficielle Amy (Elizabeth Taylor) qui ne rêve que de richesse mais n’en possède pas moins un cœur d’or. Quant à la douce Beth (Margaret O’Brien), la cadette, on ne l’entend guère car foncièrement timide mais d’une exquise bonté d’âme. Leur quotidien fait de rires et de larmes va être bouleversé par l’arrivée dans la maison d’â côté d’un homme âgé et taciturne et de son petit fils Laurie (Peter Lawford), qui trouve comme seul distraction de regarder vivre la famille March... Little Women se passe dan----s le monde carte postale rêvé de la MGM, monde qui ressemble à ce tendre canevas sur le fond duquel se déploie le générique de début. Ne donc pas rechercher une quelconque vraisemblance dans les costumes, les coiffures et les décors, la pauvreté de la firme du lion se déclinant dans une ambiance plutôt cossue et propre sur elle ; pour le plus grand plaisir du spectateur amateur de "sucreries", qui est à cet instant précis plus conditionné pour rêver que pour s’apitoyer malgré un script qui réserve de nombreux moments dramatiquement assez forts, et qui soulève en filigrane les problèmes du dénuement de certaines familles touchées par la guerre. Tout ceci écrit et filmé avec une grande délicatesse, le spectateur passant d’une séquence à l’autre du rire aux larmes, tour à tour touché par la poignante Margaret O’Brien, amusé par une June Allyson revigorante, étonné par une Liz Taylor piquante et drôle dans le rôle ingrat d’Amy, fille égoïste, séduit par la beauté discrète et "l’under-playing" très cohérent de Janet Leigh dans le rôle de l’aînée mature et sérieuse. Les yeux écarquillés devant un vibrant Technicolor et les oreilles ravies par un agréable score d’Adolph Deutsch, il n’a pas le temps de se rendre compte qu’il est en train de contempler une jolie suite de tableaux plutôt qu’une histoire bien charpentée. C’est là que l’on peut affirmer que LeRoy a réussi son coup : à partir d’un scénario peu audacieux et peu original, brassant tous les clichés sans même les transcender, à l’aide d’un casting hors pair et d’une direction artistique exceptionnelle, il réussit à faire passer ce sentimentalisme romantique sans jamais nous écœurer.
TCM : Dimanche 4 mai à 22.45

Gentleman Jim (1942) de Raoul Walsh
La boxe est certainement le sport le plus cinégénique qui soit ou bien alors celui qui a le mieux inspiré les différents réalisateurs, surtout américains. Le nombre de grands films l’ayant pris pour principal sujet, en toile de fond ou l’ayant seulement utilisée pour quelques scènes mémorables (Les Lumières de la ville), est assez impressionnant qualitativement parlant : Nous avons gagné ce soir de Robert Wise, Plus dure sera la chute de Mark Robson, Fat City de John Huston, Rocky de John G. Avildsen, Ali de Michael Mann... Gentleman Jim pourrait bien être en quelque sorte leur prototype même s’il serait assez malvenu d’établir des comparaisons entre eux, leurs styles respectifs étant tellement différents. Le film de Walsh, en plus de nous décrire avec minutie la bonne société de San Francisco du début du XXème siècle, nous conte l’histoire véridique du boxeur Jim Corbett, premier champion du monde de boxe selon les règles établies par le marquis de Queens-Berry, au départ simple petit employé de banque à l’ambition démesurée et qui arrivera à ses fins à force de culot, d’optimisme et de vitalité hors du commun. Tout comme son héros, le film possède une vigueur et un entrain époustouflants qui sont l’une des marques de fabrique du cinéma de Walsh durant les années 40. Son "biopic survitaminé" file à 100 à l’heure et est porté à bout de bras par un Errol Flynn, qui a dû en partie s’inspirer de sa propre personnalité pour interpréter avec brio et panache cet homme insolent et arriviste mais en même temps séduisant et en fin de compte franchement irrésistible. Pour l’anecdote, l’acteur ne sera pratiquement jamais doublé lors des séquences de combat (dont celui homérique qui l’oppose à Ward Bond), et le personnage qu’il interprète aura été aussi acteur principal d’un film de John Ford en 1920. Une œuvre d’une truculence rare, l’un des sommets de la longue filmographie de l'un des quatre borgnes de Hollywood.
TCM : Mardi 6 mai à 20.45 et autres diffusions

Ma vie est une chanson (1948) de Norman Taurog
La vie des musiciens de Broadway revue et corrigée par Hollywood a toujours été une formule avantageuse pour les producteurs, qui se souciaient pourtant peu d’authenticité ni de vraisemblance en portant leurs biographies à l’écran. Ils recherchaient avant tout le succès facile à l’aide d’intrigues interchangeables et très minces servant surtout de prétextes à la mise en place d’innombrables numéros musicaux. Il en va de même pour Words and Music, hommage aux duettistes Richard Rodgers (que l’on connaît surtout aujourd’hui pour sa collaboration avec Oscar Hammerstein, dont sont sortis par exemple des hits tels Le Roi et moi ou La Mélodie du bonheur) et Lorenz Hart. Tom Drake se charge de personnifier sans réel enthousiasme Richard Rodgers, compositeur qui eut une vie faite de succès consécutifs mais, dramatiquement parlant, heureuse et sans à-coups, son épouse étant tenue dans le film par la délicieuse Janet Leigh. Quant au parolier, c’est à Mickey Rooney qu’incombe la charge de le faire vivre. Aucune allusion à son homosexualité, le sujet étant alors tabou, les scénaristes préférant le montrer comme état un homme qui n’arrive pas à se faire aimer par les femmes dont il est amoureux. Seulement, la direction d’acteurs de Norman Taurog étant assez limitée, l’acteur ne peut s'empêcher d'en faire parfois des tonnes sans vraiment convaincre quant il s’agit de nous faire prendre son personnage en pitié. Fidèle à son image, la compagnie du lion soigne ses décors et costumes, et déploie donc tout le faste nécessaire à la réalisation des séquences musicales dont Words and Music est heureusement remplià craquer. Le casting étant aussi étonnant que le tracklisting, nous avons ainsi droit à de purs moments de bonheur tels I Wish I Were in Love Again, dernière apparition ensemble de Mickey Rooney et Judy Garland, Johnny One Note par Judy en solo, This Can't Be Love et On your Toes par Cyd Charisse et Dee Turnell, Thou Swell par June Allyson et enfin, le meilleur pour la fin, séquence pour laquelle le film demeure indispensable, le fabuleux ballet de 8 minutes divinement dansé par Gene Kelly et Vera Ellen : Slaughter on Tenth Avenue à la superbe chorégraphie. La partition de Rodgers pour ce morceau n’a rien à envier aux plus grands compositeurs classiques, et on se demande si la scène n’a pas été tournée par un autre réalisateur tellement elle détonne d’avec le reste. Bref, malgré l’indigence de son scénario et de sa mise en scène, le Musical de Taurog est un véritable festival de bonnes chansons et devrait néanmoins combler les amateurs au moins à ce titre.
TCM : Mercredi 7 mai à 00.10

Roy Neary vous conseille

Le Bateau (1981) de Wolfgang Petersen
1942. L’équipage d’un sous-marin allemand (les fameux U-Boot) s’apprête à prendre la mer pour un énième affrontement périlleux dans l’Océan Atlantique où se déroule une bataille navale de grande envergure contre les navires alliés. Les tensions sont également vives à l’intérieur du bâtiment au fur et à mesure que se prolonge la mission et que les pertes humaines s’accumulent. La capitaine Heinrich Lehmann, personnage intègre au fort charisme incarné par le formidable Jürgen Prochnow, s’efforce de maintenir la cohésion de son équipage et doit parfois affronter le fanatisme aveugle de ses supérieurs et commanditaires. Les productions traitant de la Seconde Guerre mondiale faites par des Allemands et prenant pour sujet l’armée allemande ne sont pas légion. Ici, nous avons à faire à la fine fleur de ce que l’Allemagne nous a offert en la matière d’autant que Das Boot est également l’un des plus grands représentants, sinon le meilleur, de ce que l’on nomme le film de sous-marin. Wolfgang Petersen, réalisateur qui s’affirmait alors comme l’un des grands cinéastes en devenir (ses réalisations futures aux Etats-Unis tempéreront vite ce pronostic), déploie des talents d’ingéniosité pour faire vivre aux spectateurs l’aventure claustrophobe de ses héros avec un réalisme saisissant. Son sens de l’espace exigu fait merveille, de même que son travail avec les comédiens qui sait rendre compte de la souffrance quotidienne vécue par ces soldats. Les scènes d’action à proprement parler ne sont pas en reste. Le film évite tout manichéisme, parvient à nous donner une certaine idée des relations ambiguës entre la Wehrmacht et le commandement nazi, et nous présente des hommes vivant constamment dans l’anxiété jusqu’à mettre en doute la nature de leur combat. Das Boot est une œuvre phare du cinéma des années 1980. La chaîne câblée présente la version longue de film de Petersen, dite aussi Director’s Cut (il existe un métrage encore plus long sous la forme d’une série télévisée), raison supplémentaire pour ne pas passer à côté de cette diffusion.
TCM : Mercredi 7 mai à 20.45 et autres diffusions

Blow Out (1981) de Brian De Palma
Jack Terry est un ingénieur du son travaillant pour des films de série B et Z. Un soir qu'il enregistre des sons en dehors de la ville, il est témoin d'un accident. Une voiture tombe d'un pont dans une rivière. Il parvient à secourir une femme de la noyade. Mais son compagnon, un politicien d'avenir, y perd la vie. Suite à leur interrogatoire par la police, ils se séparent. Plus tard, Jack découvre, grâce à un son enregistré et à une reconstitution ingénieuse de la scène, que l'accident n'en était pas un. En mettant à jour une conspiration, il devient une proie et ne peut plus faire confiance à personne. Un couple improbable va se former et devoir échapper à une menace aussi terrible que souterraine. Blow Out est sans aucun doute l'un des plus fabuleux thrillers de Brian De Palma. Les thèmes forts propres au cinéaste sont traités avec une efficacité impressionnante : le cinéma comme révélateur d'une vérité sournoise (après l'univers d'Hitchcock, c'est au tour du Blow Up de Visconti de servir de matrice à son entreprise de reconstruction et de révélation), la vision d'une Amérique décadente et paranoïaque (le fantôme des frères Kennedy plane toujours), la virtuosité technique mise au service d'un drame intime bouleversant. On décrit le cinéaste comme un artiste ludique et vicieux, un explorateur de nos perversions, un apôtre du mauvais goût, un manipulateur malicieux, un révélateur de nos secrets inavoués, un exhibitionniste, un esthète du voyeurisme, un formaliste du crime sexuel, un vieux roublard confortablement engoncé dans un méta cinéma jouissif… tout cela est à la fois vrai et faux. Mais ce que dévoile par-dessus tout la filmographie de Brian De Palma, c'est un romantique désespéré que dissimulent mal un cynisme trop facilement affiché et des accès délirants d'humour noir. De Phantom of the Paradise à L'Impasse, d'Obsession au Dahlia noir, de Carrie à Snake Eyes, De Palma nous parle de personnages inadaptés au monde, en recherche d'accomplissement personnel et d'amour, qui hésitent entre s'affranchir d'une réalité inique, violente et aliénante et l'accepter avec le risque (avéré) de s'y perdre. C'est dans la noirceur la plus extrême qu'ils se débattent pour trouver l'échappatoire, en quête d'émotions véritables absentes d'une société qui met en avant le mensonge et la manipulation. En décryptant les mécanismes de cette manipulation d'envergure, ces personnages se brûlent les ailes et se retrouvent livrés à eux-mêmes quand ils ne sont pas tout simplement morts. Les films de Brian De Palma, pour la plupart, sont une suite de tragédies personnelles qui tirent leur fatalité de cette marche du monde forcée qui broie les individus. Blow Out est peut-être le film qui symbolise plus que tout autre cette quête de l'impossible et son échec à la fois tragique et beau. La longue avant-dernière scène du film, une course poursuite contre le temps qui oppose la destinée funeste d'un couple aux célébrations heureuses et officielles d'une ville prend une dimension opératique, et représente peut-être ce que l'artiste a filmé de plus émouvant. Et la dernière scène du film (impossible de la décrire pour ceux qui ne l'ont pas vue) est plus qu'un pied de nez noir et cynique, c'est tout le désespoir et la lucidité d'un homme qui s'exprime, un véritable cri au premier comme au second degré. Servi par une musique sombre et lyrique de Pino Donaggio, avec ses cordes déchirantes, et par une interprétation de premier plan (John Travolta dans l'un de ses meilleurs rôles, Nancy Allen, John Lithgow, Dennis Franz), Blow Out dépasse son statut de thriller intelligent et génial pour atteindre la plénitude d'une œuvre charnière dans la carrière d'un artiste.
Ciné Polar : Mercredi 7 mai à 20.45 et autres diffusions

Olivier Bitoun vous conseille

After Hours (1985) de Martin Scorsese
Paul (Griffin Dunne), petit employé de banque tranquille, est abordé dans un bar par l’intrigante Marcy (Rosanna Arquette). Elle lui donne son numéro de téléphone et disparaît. Paul s’empresse de le noter mais son stylo refuse de fonctionner. Le serveur lui en tend un en virevoltant comme un danseur. Deux petits dérèglements qui ne sont que les prémisses d’une nuit de cauchemar pour Paul. Scorsese nous embarque avec After Hours dans une hallucinante virée nocturne aux accents kafkaïens. Tout commence par des détails incongrus et des rencontres insolites. Les situations s’enchaînent, d’abord drôles, décalées, inattendues. Puis, tout se met à glisser entre les doigts de Paul qui, peu à peu, perd prise et se retrouve embarqué dans un enchaînement rocambolesque d’aventures de plus en plus délirantes et tordues. Scorsese signe une comédie brillante, enlevée, paranoïaque et angoissante. On suit, éberlué, les mésaventures de Paul dans un Soho nocturne livré à la folie. Une mécanique implacable se met en place qui entraîne notre pauvre yuppie dans une spirale infernale. Face aux multiples rebondissements, à la logique sans faille de cet enchaînement de situations proprement absurdes, on est comme Paul : hagards et perdus. After Hours est un petit miracle, un film aussi angoissant que comique. En véritable équilibriste, Scorsese nous promène d’une sensation à une autre. On frémit comme dans un thriller, on est amusé, dérangé, inquiet. Scorsese est alors au plus bas de sa carrière. La Valse des pantins est son troisième échec public consécutif (après New York, New York et Raging Bull, deux gros budgets) et sa Dernière tentation du Christ ne cesse d’être reportée. Comme Cimino ou Coppola, les portes des studios menacent de se fermer à lui. After Hours respire l’angoisse de son metteur en scène, mais ce retour à un petit budget lui permet de se ressourcer. Il respecte à la lettre le scénario (signé par un jeune auteur tout droit sorti d’une école de cinéma) que lui a remis Griffin Dunne et ne se focalise que sur la mise en scène de cette histoire. Le temps de tournage très réduit, entièrement de nuit, semble lui convenir parfaitement et Scorsese n’a à se focaliser que sur l’efficacité de sa mise en scène, échappant un temps au poids écrasant de ses précédentes réalisations. Résultat : After Hours peut être considéré comme une œuvre mineure dans la filmographie de Scorsese. Ici, Scorsese l’auteur torturé cède délibérément la place au Scorsese metteur en scène. Il remise un temps au placard ses thèmes, ses obsessions, et se plonge avec délectation dans la seule joie de l’illustration. Oeuvre mineure, mais pourtant quel plaisir nous prenons à déguster le savoureux cocktail que le maestro nous a préparé ! Sens inné du découpage et du rythme, génie des détails, précision des cadres et des mouvements de caméra, beauté des images nocturnes (signées Michael Balhaus), usage parcimonieux d’effets parfaitement placés (cette petite ellipse discrète sur Paul montant un escalier)... le talent de Scorsese, ici dédié au seul plaisir du spectateur, nous éblouit à chaque seconde. L’efficacité du scénario et un casting génial font le reste : After Hours est une petite merveille totalement jubilatoire, un film que l’on revoit avec un plaisir à chaque fois renouvelé. Alors, même s’il n’a pas l’ampleur des plus grandes œuvres de Scorsese, on est en droit de le considérer comme l’une de ses plus grandes réussites. Et oui, un film mineur peut prendre une place démesurée dans notre cœur de spectateur.
CinéCinéma Culte : Mercredi 7 mai à 20.45 et autres diffusions

Sudden Impact, le retour de l’inspecteur Harry (1983) de Clint Eastwood
L’inspecteur Harry Callahan continue d’excéder ses supérieurs par ses méthodes expéditives et son peu de respect pour la hiérarchie et la loi. Les médias se faisant les choux gras de ses arrestations musclées, Callahan est écarté de San Francisco et expédié à San Paulo, petite bourgade portuaire où il est chargé d’enquêter sur une série de meurtres. Il fait la connaissance de Jeniffer (Sandra Locke), une artiste peintre, et comprend rapidement qu’elle est à l’origine des meurtres et qu’elle se venge de la bande qui l’a violée, elle et sa sœur, dix ans auparavant. Eastwood met en scène cet épisode particulièrement sombre de manière calme et presque contemplative. Eastwood filme Callahan tel un dinosaure. Harry est lié au vieil ouest, à la mythologie de l’Amérique des frontières où la morale faisait office de loi. Harry est un cow-boy solitaire dégoutté par le crime et incapable de pactiser avec une autorité dont il ne comprend pas le fonctionnement et qui pour lui incarne corruption et inefficacité. C’est un justicier de western vieillissant qui ne trouve pas sa place dans la société moderne. C’est un raté, un anachronisme, comme ces autres personnages incarnés par Eastwood qui doivent à un moment quitter la ville (la société) pour pouvoir se ressourcer, se retrouver un peu, ceux de Bronco Billy, Honkytonk Man, Un shérif à New York, Le Canardeur, Doux, dur et dingue. Si Harry est une résurgence du passé, une figure vieillissante, Eastwood s’attache aussi à le rendre mythique, à le filmer comme une légende. Lorsque Eastwood filme Harry dans San Francisco, les amples mouvements de caméra l’isolent et dans un même temps "l’iconifient". Dans un bureau de police, son corps trop grand étouffe et aspire à déborder le cadre. C’est dans les paysages des plages de Californie (qui rappellent les déserts) qu’Harry semble un peu trouver sa place. Le rythme du film se cale alors sur le sien. Il est dans l’espace, fait partie du cadre et n’est plus isolé. Cette renaissance passe par sa rencontre avec Jennifer, elle aussi empêtrée dans sa conception de la justice. Deux figures solitaires qui se reconnaissent l’un l’autre. Deux figures à la limite de la schizophrénie et de l’autodestruction. Profondément dérangeant et ambigu, Harry est bien la face noire d’Eastwood, un personnage qui lui permet de donner corps à ses contradictions profondes. Mais Harry est aussi et surtout un lien entre les figures mythiques du western incarné à ses débuts et les personnages mélancoliques et vieillissants que Eastwood cinéaste met en scène dès ses débuts derrière la caméra. Sudden Impact, film passionnant et magistralement réalisé, est un point névralgique de la filmographie de Clint Eastwood.
CinéCinéma Culte : Vendredi 9 mai à 20.45 et autres diffusions

La Femme publique (1984) d’Andrzej Zulawski
Pour qui aime le cinéma excessif, baroque et outrancier, l’œuvre de Zulawski est un nirvana. La mise en scène fiévreuse du cinéaste, le jusqu’auboutisme de ses personnages et des trajectoires tracées, la fureur qui imprime la pellicule... tout concourt à faire de ses films des œuvres uniques qui marquent profondément le spectateur, que ce soit par agacement ou par la magie qui s’en dégage. Dans La Femme publique, Zulawski met aux prises une jeune comédienne, Ethel (Valérie Kaprisky), et un réalisateur mystique, Lucas Kesling (Francis Huster), qui tourne une adaptation des Possédés de Dostoïevski. Ethel ne ressemble pas aux aux figures féminines torturées auxquelles Zulawski nous a habitué, de Romy Schneider dans L’Important c’est d’aimer à Isabelle Adjani dans Possession. C’est une femme qui avance dans le film entourée d’une aura de pureté, un corps transparent qui va peu à peu s’inventer en tant qu’actrice. Face à elle, Kesling incarne la dichotomie entre l’absolu de l’artiste et une humanité haïssable. Comment l’art et la beauté peuvent-ils naître d’un être tyrannique et fou ? Par la transcendance nous répond Zulawski. Si La Femme publique, film dans le film, fait écho aux chefs-d’œuvre de Minnelli ou d’Aldrich, Zulawski prend le contre-pied de ces oeuvres qui emportent leurs artistes au bout de la nuit, qui montrent la folie qui guette, les compromis insupportables. Ici, l’art est rédemption. Si Zulawski se démarque ici de ses autres réalisations par un optimisme peu coutumier, La Femme publique lui ressemble de la première à la dernière image. Les couleurs froides, les éclairages expressionnistes, le soin apporté à chaque élément du décor, à chaque costume... une splendeur visuelle qui porte la marque de cet auteur visionnaire. Et il y a la démesure, cette force première du cinéma d'Andrezj Zulawski. Mouvements de caméra échevelés, paroxysme des situations, hystérie des comédiens nous plongent dans un monde violent, où les sentiments sont exacerbés, les pulsions mises à nue. Un cinéma à la force d’évocation hors du commun qui nous frappe par la sincérité totale de sa démarche, une certaine idée de la pureté, un désir jamais éteint d’art.
Ciné Cinéma Star : Vendredi 9 mai à 21.00 et autres diffusions

Antoine Royer vous conseille

Borat, leçons culturelles sur l'Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan (2006) de Larry Charles
Journaliste de la télévision kazakh, Borat Sagdiyev part aux Etats-Unis (aux U, S et A, comme il dit) pour faire un reportage avec un double objectif : tout d’abord, comprendre cette nation pour en importer le modèle dans son propre pays, et ensuite réserver « une explosion de romance sur le ventre » de Pamela Anderson, la plus belle femme du monde selon lui. En préambule, rappelons que la réputation du film, suite d’ailleurs à une promotion astucieuse, s’est faite en quelque sorte sur une imposture : Borat aurait été quasi-intégralement tourné « sur le vif » par une équipe réduite, et les américains présentés dans le film seraient des échantillons représentatifs de la société américaine, d’autant plus désinhibés à l’idée de parler que leur témoignage aurait dû être réservé au confidentiel public kazakh. A la vision de Borat, ce fantasme du candide reporter exotique traversant le rêve américain est plus que fragilisé par des dispositifs de mise en scène faisant manifestement basculer le film dans le domaine de la fiction. Il ne s’agit pas d’affirmer que Borat est totalement dénué de séquences « documentaires » (la liste des réactions outrées ou des procès intentés par certains protagonistes illustre leur sentiment d’avoir été réellement trompés) ni, par là même, de prétendre que rien de ce que Borat ne révèle de la société américaine n’a de fondement. Mais il s’agit d’inscrire le film bien moins dans la mouvance contemporaine de la télé-réalité que dans une démarche satirique bien plus ancestrale où l’ironie sert de révélateur, et dont les Lettres persanes de Montesquieu demeurent encore aujourd’hui l’exemple ultime. Quand bien même Sacha Baron Cohen aura fait toute la promotion du film en conservant son personnage avec un indéfectible sérieux, quand bien même les autorités kazakhs auront vivement réagi pour redorer l’image (joyeusement égratignée par les premières séquences) de leur pays, Borat doit essentiellement se voir comme une œuvre subjective dont la vocation est de porter un regard critique souvent légitime sur l’Amérique d’aujourd’hui, jusque dans ses pulsions liberticides, belliqueuses, ségrégationnistes ou antisémites. Un pamphlet en somme, à la sauce début du XXIème siècle toutefois, ce qui implique une inclinaison assez radicale pour le graveleux et le scatologique, et qui, in fine, fait de Borat un drôle d’objet assez bâtard : un film qui arrive à être incroyablement réjouissant pour le spectateur (presque malgré lui) quand il sollicite les pulsions les plus basses, et simultanément assez embarrassant (à cause de ce dispositif de mise en scène nous l’avons dit parfois assez malhonnête) quand il tente de s’élever...
Canal + Cinema : Mardi 6 Mai à 20.50 et autres diffusions

Le Parfum : histoire d’un meurtrier (2006) de Tom Tykwer
« Ce roman est infilmable, absurde et horrible. Je n’en céderai les droits qu’à Stanley Kubrick, et à la seule condition que ce soit lui qui le mette en scène. Je n’ai confiance qu’en lui. » Ainsi parlait Patrick Süskind en 1985, à la sortie de son premier roman (l’auteur était toutefois déjà reconnu comme dramaturge de théâtre ou comme scénariste de séries allemandes), lorsque l’immense succès du livre incita les producteurs ciné à en envisager une adaptation. Le cinéaste ébaucha même un script après Full Metal Jacket mais abandonna le projet, le décrétant, découragé, intransposable, ce qui ajouta à l’aura d’une œuvre bientôt affublée du qualificatif « culte ». Milos Forman, Steven Spielberg, Jean-Pierre Jeunet, Jean-Jacques Annaud, Julian Schnabel, Martin Scorsese, Ridley Scott, Tim Burton… longue est la liste de ceux que la rumeur envisagea pour affronter la gageure de représenter à l’écran l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, orphelin sorti du caniveau parisien du XVIIIème siècle pour mettre le monde à ses pieds à la seule force de son odorat. C’est finalement un compatriote de l’auteur qui hérita du projet, Tom Tykwer, cinéaste au sens visuel avéré (Cours, Lola, cours ou The Princess and the Warrior) mais dont les films souffraient d’une narration parfois malhabile. Avec l’aide d’Andrew Birkin et de Bernd Eichinger (producteur tenace qui, depuis la sortie du roman, ne désespéra jamais de pouvoir surmonter les réticences de Süskind), Tykwer livre cette fois une adaptation très intéressante, portée par un parti-pris courageux mais salutaire. En effet, en faisant le choix de dépouiller le roman de son humour noir et de son ironie féroce (si ce n’est, modérément, par le biais de la voix off), les trois hommes concentrent leurs efforts sur une approche narrative extrêmement littérale, presqu’exclusivement premier degré pourrait-on dire. Ainsi, le projet de Grenouille d’élaborer le parfum ultime, quitte à sombrer dans la folie meurtrière, est restitué sans l’ombre d’un sarcasme, mais en cherchant constamment à extraire la sensualité des choses, leur aspect le plus charnel. La mise en scène de Tykwer fonctionne donc par contraste, opposant par exemple de très gros plans de la peau tachetée de rousseur de Rachel Hurd-Wood à la saleté appuyée de la reconstitution d’un Paris sordide et boueux, et cherchant en toute circonstance à faire fonctionner l’imaginaire visuello-olfactif de son spectateur par réminiscences successives (la pulpe lumineuse d’un fruit, un champ de lavande aux couleurs exaltées, une goutte qui affleure…). Ce sérieux radical dans l’approche, cet aplomb de bon aloi, permet au film d’aller, dans la cohérence de son traitement, vers des séquences finales démesurées, extrêmes, dérangeantes également, mais jamais ridicules - pour peu que le spectateur n’y ajoute pas son propre cynisme ; la chair s’y exprime, enfin libérée, dans ce que le cinéaste appelle joliment « une chorégraphie émotionnelle » ayant fait intervenir près de mille figurants courageux, à l’instar d’un film qui, s’il ne se hisse évidemment pas à la hauteur de la force évocatrice du roman, n’en trahit donc pas l’esprit sensuel et cruel. Magnifié qui plus est par une très belle photographie et une interprétation possédée (Ben Whishaw est une découverte étonnante), le film ne mérite donc pas qu’on l’évacue en se contentant d’une simple comparaison, forcément peu flatteuse, avec le monument dont il est adapté. Car il s’agit véritablement d’un beau film, subtil et audacieux.
Canal + : Mardi 6 Mai à 22.25

Va, vis et deviens (2005) de Radu Mihaileanu
Incontestablement, la plus grande force émotionnelle de Va, vis et deviens vient de son sujet, inspiré par le méconnu exode des juifs d’Ethiopie, les Falashas, fuyant la grande famine pour Israël, via les camps de réfugiés soudanais, au milieu des années 80. Là, un enfant non-juif de 9 ans, Schlomo, devenu réfugié avant tout pour survivre, est poussé par sa mère dans un convoi humanitaire allant vers Israël ; adopté par une famille israélienne, Schlomo doit s’intégrer tout en conservant son secret, et apprendre à devenir un homme. Le film suit ainsi son itinéraire sur plus de 15 ans, ne perdant jamais de vue la gravité originelle de son point de départ. Toutefois, sur le parcours initiatique de Schlomo se dressent d’autres dimensions, qu’elles soient culturelles (Schlomo doit se conformer aux rites tout en les découvrant), sociales (la montée du communautarisme) ou affectives, via une histoire d’amour avec la pétillante Sarah. Ambitieux, le scénario de Radu Mihaileanu construit donc de nombreuses intrigues et de multiples personnages (certains, comme les parents adoptifs de Schlomo, étant d’ailleurs de belles réussites), quitte à sous-traiter certains aspects ou à ne pas exploiter pleinement certains enjeux dramatiques, le cinéaste étant manifestement mû tant par son indignation que par une sincérité flirtant parfois avec la naïveté. Tout comme dans son précédent film, Train de vie, douloureusement plombé par ses bonnes intentions, Mihaileanu en fait souvent trop dans l’effet ostentatoire tendance lacrymal, et le dernier plan du film en est probablement le plus maladroit. Mais cette fois, la puissance dramatique des situations et un questionnement sur la définition de l’identité juive, voire plus globalement sur la construction identitaire de tout un chacun - évoquée dans l’idée par ce beau titre -, permettent au film de s’élever, et d’atteindre une grande force émotionnelle qui incite à passer outre ses nombreux défauts (dont l’hétérogénéité de l’interprétation), la présence au générique de Sirak M. Sabahat (dans le rôle de Schlomo adulte), lui-même enfant éthiopien ayant rejoint Israël à l’âge de 10 ans dans le cadre de l’Opération Salomon, ne faisant que confirmer la touchante intégrité d’un projet cinématographiquement assez imparfait mais humainement plus que louable.
France 3 : Mardi 6 Mai à 20.50


LES CONSEILS DES COLLABORATEURS ET DES LECTEURS


Jordan White
vous conseille

L'homme parfait (2004) de Mark Rosman
Une femme quitte son mec volage et tente de trouver l'homme de sa vie. Elle part pour New York où, patissière, elle va faire plusieurs rencontres avec des hommes plus ou moins loufoques avant de tomber sur la perle rare. Heather Locklear assume ses rides (et pose aussi pour L'Oreal de temps en temps) en jouant la mère entre deux âges, plus proche de la quarantaine que de la trentaine, gardant un sex appeal intact. Entourée par ses deux filles, elle communique beaucoup par chat et croit au fruit des rencontres ainsi qu'au coup de foudre. Rien de bien nouveau en somme, la réalisation étant assez banale, et les rebondissements assez prévisibles, mais difficile de bouder son (petit) plaisir devant le casting manifestement assez content d'être là. Hillary Duff (Miss Lizzie MacGuire pour Disney) joue la jeune ado trimballée d'un coin à l'autre de l'Amérique, et convaincue que sa maman peut trouver mieux que ce qu'elle a déjà, avec un certain enthousiasme à la manoeuvre. Parfois elle est au bord de franchir la ligne jaune du cabotinage, se rattrapant juste au bon moment. Elle manque aussi parfois de justesse dans le ton. Son rôle n'est ni celui de la chipie ni celui de l'inquisitrice. C'est celle d'une jeune fille qui tente de faire le bonheur de ses proches. Démarche louable mais parfois amenée avec les gros sabots (la scène du restaurant avec la fausse alerte à l'incendie). On notera quelques grosses faiblesses de rythme, malgré des faiblesses de script et une relative impression de trip grande légereté, une très bonne BO (un réservoir de chansons sucrées). Et Heather est tout de même classe, en jeans comme, évidemment en robe de soirée écarlate. Alors que certains s'étonnent de la distribution actuelle des films en salle, il est sans doute bon de rappeler que si c'est effectivement le cas - pour des films parfois durs à vendre vu le potentiel commercial ou en raison de l'affiche mettant en avant des actrices et acteurs inconnus - ces films sortent néanmoins sur grand écran. Combien d'autres films attendent sagement dans les cartons pour finalement être distribués par le biais du direct-to-video ?
CinéCinéma Emotion : Lundi 5 Mai à 20.45 et autres diffusions

 

 


Tableau des Notations pour les films diffusés à la télé !
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