| Erick
Maurel vous conseille
Je
suis un aventurier (The
Far Country, 1954) d'Anthony Mann
Ce dernier western de l’association Anthony Mann / James Stewart
produit par Aaron Rosenberg n’est rien de moins qu’un pur
chef-d’œuvre, l'un des sommets du genre. Il narre les tribulations
en 1896 de Jeff Webster (James Stewart "of course") et de son
associé Ben Tatem (l’inénarrable Walter Brennan, le
Stumpy édenté de Rio
Bravo) pour convoyer leur troupeau qu’ils finiront,
après mille embûches, par vendre à Dawson en Alaska
pour s’acheter une concession aurifère. Ils ne sont pour
autant pas au bout de leurs peines puisque Gannon, le potentat local (excellent
John McIntire en ordure intégrale), fait régner sa loi en
s’appropriant de manière peu catholique les concessions les
plus juteuses. Un western à la fois picaresque, dépaysant
(étonnante variété de lieux et de paysages parmi
lesquels de splendides paysages neigeux ou non de l’Alaska, filmés
ici en décors naturels au Canada), mouvementé (avalanche,
Stampede…), coloré et violent, écrit magnifiquement
par un Borden Chase qui décrit des personnages d’une grande
richesse psychologique, et réalisé avec une maestria sans
pareille. Anthony Mann nous prouve qu’il n’a pas nécessairement
besoin du Cinemasscope pour mettre en valeur des paysages singuliers :
il nous en met plein les yeux en n’oubliant pas de nous divertir
intelligemment. Tour à tour chaleureux, généreux
ou très noir (l’un des personnages principaux fait d’ailleurs
les frais de la violence qui régnait à la fin du 19 siècle
pendant la ruée vers l’or), certainement le plus lumineux
du quinté magnifique composé aussi de
Winchester 73, Les
Affameurs, L’Appât et L’Homme
de la plaine. Tout simplement jubilatoire !
TCM : Lundi 12 octobre à 00.50 et autres
diffusions
Le Sergent noir (Sergeant Rutledge,
1961) de John Ford
Durant les guerres indiennes, dans un fort reculé de l’Arizona,
on assiste au procès d’un officier de cavalerie inculpé
pour avoir soi-disant violé et tué une jeune femme ainsi
que le père de cette dernière qui semble les avoir surpris.
Le Sergent Rutledge est un officier faisant partie d’un régiment
de soldats noirs libérés de l’esclavage à la
fin de la guerre de Sécession et qui a pour mission de combattre
une bande d’Apaches insoumis semant la mort autour d’elle.
Malgré ses affirmations répétées d’être
non coupable de tous les faits dont on l’accuse, sa couleur de peau
rend pourtant soupçonneux la plupart des hommes de loi et autres
soldats blancs... En pleine période Martin Luther King, John Ford
signe un western militaire s’élevant lui aussi contre les
préjugés raciaux envers les noirs et en profite pour nous
brosser le portrait d’une grande dignité d’un soldat
respectueux de son pays, plein de noblesse et fier de l’appartenance
à sa race. L’acteur Woody Stroode (célèbre
la même année pour avoir participé au « Spartacus
» de Kubrick) dira n’avoir jamais obtenu de plus beau rôle
remerciant John Ford pour les superbes dialogues dont il lui a fait cadeau
; sa stature sculpturale, la beauté de son personnage et sa sobre
interprétation font effectivement forte impression face à
un Jeffrey Hunter convaincant lui aussi dans le rôle de son supérieur
qui, ayant totale confiance aux dires de son homme de terrain, se propose
de prendre sa défense lors de son procès. La construction
du film est un peu trop systématique, passant de la salle de procès
à des flashback chaque fois qu’un nouveau témoin est
appelé à la barre ; pour la plupart, ils sont amenés
d’une façon théâtrale par une baisse subite
de la lumière dans le tribunal faisant apparaître les personnages
en ombre chinoise avant de faire basculer le récit dans le retour
en arrière. On peut pourtant se demander si cette jolie figure
stylistique était indispensable puisque John Ford abandonne cette
idée de mise en scène en cours de route sans qu’on
ne sache bien pourquoi, ce qui rompt un peu l’harmonie de cette
œuvre cependant digne d’éloges si on veut bien oublier
aussi quelques envolées lyriques un peu ratées (la contre-plongée
en studio sur Woody Stroode lors de la chanson "Captain Buffalo"
laissant même apparaitre en haut de l’image les éléments
techniques du décor !) et un mauvais dosage de l’humour venant
parfois court-circuiter le ton élégiaque et tragique de
cette belle histoire humaniste qui n’avait par exemple pas forcément
besoin de la "basse cour" féminine ridiculisée
par un John Ford que l’on a connu plus subtil. En revanche le running
gag des incendiraires d'Atlanta (déjà présent dans
« Rio Grande
») est savoureux. Bref, malgré ces défauts, cette
enquête policière dans un cadre westernien, même si
elle ne saurait égaler la trilogie de la cavalerie" du cinéaste
tournée une dizaine d’années plus tôt, donne
naissance à un film tout à fait honorable, Ford prouvant
à nouveau sa parfaite maîtrise du cadrage en extérieurs,
beaucoup de ses plans dans Monument Valley et à San Juan River
laissant pantois par leurs beautés. L’arrivée nocturne
de Constance Towers dans la gare abandonnée avec la vapeur baignée
de lumière venant l’entourer est un des plus belles séquences
de sa filmographie. Après avoir été l’un des
premiers à redonner fierté et noblesse à la nation
indienne à travers les chefs-d’œuvre que sont «
Fort
Apache » et « She
Wore a Yellow Ribbon », John Ford est un des premiers
cinéastes américains à décrire héroïquement
un personnage noir. Ceux qui ont encore en tête les clichés
de raciste et de réactionnaire le concernant peuvent se persuader
du contraire en découvrant ce mineur mais estimable « Sergeant
Rutledge », en tout cas plastiquement superbe.
Orange Ciné Géants : Mercredi
14 octobre à 20.40 et autres diffusions
Ronny Chester vous conseille
Entre les murs (2008) de Laurent Cantet
François, un jeune professeur de français dynamique, effectue
sa rentrée scolaire au sein d'un collège urbain "typique",
à savoir assez représentatif du mélange socioculturel
de la France, un mélange qui apporte à la fois son lot de
richesses et de problématiques liées au "vivre ensemble".
Entre les murs suit plus précisément une
classe de quatrième, un niveau singulièrement difficile
où les adolescents sont particulièrement vifs, malins et
désobéissants. François, enseignant volontaire, inventif,
mais également très soucieux, entame ainsi une année
difficile. Le professeur table principalement sur son talent d'orateur
à la répartie facile et savoureuse pour inciter les élèves
à travailler dans une sorte de liberté créatrice
plus ou moins contrôlée. Mais pris à son propre jeu,
il assiste presque impuissant aux récriminations grandissantes
et à l'indiscipline d'un groupe d'élèves qui, profitant
de cette latitude inespérée, expriment plus ou moins volontairement
ce malaise profond de la société française lié
à la désintégration sociale, un malaise qui rejaillit
d'ailleurs sur la rôle dévolu à l'institution scolaire
pour y répondre. Laurent Cantet, réalisateur justement célébré
de Ressources humaines et de L'Emploi du temps,
retourne à l'école et y enracine avec la force de conviction
qu'on lui connaît ses réflexions sur le destin collectif,
l'identité sociale, le dérèglement sociétal
et la place assignée à chaque citoyen dans le fonctionnement
de la société. Tout commence à l'école, et
il était donc logique que Cantet choisisse cette institution comme
nouveau terrain d'expérimentation. Le cinéaste adapte un
livre instructif et parfois controversé de l'ex-enseignant François
Bégaudeau et offre même à ce dernier le rôle
principal. Ainsi la frontière entre fiction et réalité
n'en finit pas de s'estomper alors qu'on voit un homme jouer son propre
rôle dans un film qui raconte peu ou prou son expérience.
Mais si on a parlé, un peu à tort de "docu-réalité"
pour
Entre les murs, c'est que Laurent Cantet n'entend pas
réaliser un reportage mais plutôt apporter un regard de cinéaste
sur une problématique précise, pétrie de contradictions
(dont les enseignants ne sont pas les derniers pourvoyeurs), qui reflète
les interrogations existentielles d'une société en état
de choc car incapable d'entrevoir son avenir et donc de l'organiser. Le
microcosme scolaire que filme Cantet (après le monde du travail
dans ses œuvres précédentes) est une représentation
fidèle, même si fatalement déformée, de cette
société fébrile, inquiète et agitée
dont il veut prendre le pouls. Et le cinéaste d'organiser alors
une sorte de lutte permanente entre deux blocs (le prof, isolé
d'ailleurs de sa hiérarchie et de la grande majorité de
ses collègues, et ses élèves). La mise en scène
de Laurent Cantet, toujours en mouvement (le film est tourné majoritairement
avec une caméra portée constamment sur le qui-vive), toujours
au cœur de l'action, définit deux espaces qui se confrontent
sans rarement communiquer. Quand ils communiquent, c'est l'accident assuré.
Champs/contre-champs explosifs, panoramiques heurtés, déplacements
strictement délimités en vase clos, Entre les murs
est un véritable précipité d'énergie, une
spectacle chorégraphique savamment ordonné qui, à
partir de stéréotypes définis (les élèves
et les caractéristiques qu'on leur connaît ou qu'on leur
assigne arbitrairement), montre des personnalités qui se révèlent
à travers des joutes verbales d'une violence parfois saugrenue.
Et c'est là que l'on s'aperçoit que Entre les murs
est également un fabuleux film sur le langage. Le langage comme
attribut identitaire, le langage comme dernière arme d'une stratégie
d'affirmation et de contrôle sur sa place dans la salle de classe
et par extension au sein de la société. En 2004, L'Esquive
d'Abdellatif Kechiche s'affirmait déjà comme une œuvre
sur le langage mais avec un point de vue différent, plus extérieur
à l'école et centré sur cette jeunesse des cités
et ses codes qui se confrontent à la langue de Marivaux. Laurent
Cantet, avec l'aide de jeunes apprentis comédiens impressionnants
de réalisme et de ferveur, organise, lui, une sorte de "battle
en salle de classe". Et c'est parce que c'est l'enseignant lui-même
qui permet à un tel spectacle de s'installer, grâce à
une pédagogie humaniste mais terriblement risquée, que la
machine se déraye progressivement et va mettre en lumière
les contradictions de l'enseignement en général, dont le
lien pédagogique et social avec les élèves se distend
de façon dramatique année après année. Alors
terrible constat que cet Entre les murs ? Lorsqu'on constate
que les enseignants eux-mêmes s'opposent sur la qualité et
la portée du film, qu'ils se contredisent parfois violemment, et
que certains tendent même à taire une certaine vérité
- alors que le film présente des faits constatés sur le
terrain, bien que leur succession sur un plan dramaturgique et sur une
courte durée déforme forcément la réalité
-, on peut raisonnablement affirmer que Laurent Cantet a touché
au but. Pourtant on n'ira pas jusqu'à dire que le cinéaste
condamne qui que ce soit et fasse preuve d'un pessimisme outrancier. Film
sur la frustration, Entre les murs montre aussi des êtres
dynamiques et au fort potentiel qui se débattent, qui aspire à
une vie meilleure - même si certains sont tristement condamnés
d'avance -, mais dont les clés pour s'intégrer ne sont pas
ou difficilement à leur portée. Car ces clés ont
été confisquées suite à une inaction politique
grandissante et à un abandon social qui n'en finit pas de faire
de ravages. Et l'école d'essuyer de plus en plus tôt et de
plus en plus fortement les plâtres. D'un sanctuaire prometteur,
l'école est devenue le creuset des inégalités et
de l'inadéquation progressive à un monde régi par
des exigences productivistes et une sélection sociale cruelle,
le tout en total décalage avec le discours officiel et les idéaux
proclamés de la république. De l'école au monde du
travail, Laurent Cantet expose les failles d'un système et les
risques criants de désocialisation mais, sans faire de promesses
faciles, il filme également des êtres humains sensibles et
déterminés, soucieux de s'en sortir, d'échapper à
ces failles en creusant eux-mêmes de nouveaux interstices dans une
société figée, d'écarter les murs (comme ceux
qui encadrent symboliquement le match de football qui bout comme une cocotte-minute),
de recréer du lien social avec une vitalité certaine. Et
c'est cette vitalité, en plus de la réussite proprement
cinématographie du film, qui a permis à Entre les
murs de remporter justement la Palme d'or du Festival de Cannes
2008.
Canal + : Jeudi 15 octobre à 20.45 et
autres diffusions
Olivier Bitoun vous conseille
Scream 3 (2000) Wes Craven
On
prend les mêmes (Sidney, Dewey, Gale et le tueur masqué)
et on recommence (une série d'assassinats audacieux et nos trois
compères pris dans l'engrenage d'un meurtrier fou dans sa tête).
Wes Craven et Ehren Kruger (habile scénariste d'Arlington
Road qui prend ici le relais de Kevin Williamson) reprennent
une idée présente dans le second volet et situent cet épisode
à Hollywood sur le tournage de Stab 3,
un film adapté de la vague criminelle qui a déjà
submergée Woodsboro par deux fois. Mais alors que Craven utilisait
cette mise en abîme de manière fort prétentieuse dans
Scream 2 (Stab était
là avant tout pour mettre en avant son talent de cinéaste),
ici la coexistence des deux films se fait sur un mode bien plus ludique.
Scream 3 est d'ailleurs une comédie et il n'est
qu'à voir chaque personnage de Scream flanqué
de son double cinématographique pour saisir que le but du film
est de provoquer le rire à défaut de véritables frissons.
Le cadre d'un tournage est aussi l'occasion de réaliser quelques
belles séquences, comme celle, vraiment jouissive, où Sidney
est poursuivie par le tueur dans un décor en carton-pâte
qui est l'exacte copie de sa maison, scène doublant alors jusqu'au
vertige celle du Scream inaugural et renvoyant Sidney
à son adolescence et à cette expérience traumatique.
Quelques belles idées donc qui compensent une certaine paresse
de Craven quant à la mise en scène de la peur. On l'a dit,
Scream 3 amuse plus qu'il ne distille d'angoisse ou de
suspense. A cause du côté malicieux du scénario certes,
mais aussi et surtout car Craven ne soigne plus toujours les entrées
du son tueur masqué et se contente souvent d'appliquer quelques
recettes désuètes (apparition soudaine du tueur et coup
de cymbale de circonstance). Il n'en demeure pas moins que le cinéaste
orchestre quelques brillantes scènes de courses poursuites, ce
qui fait de Scream 3 un slasher humoristique de très
bonne tenue, moins lourdement référentiel que le second
volet, mais aussi moins inventif et audacieux que le premier. Au l'issue
de ces trois épisodes, on regrette que Craven n'ait pas vraiment
su offrir une réflexion pertinente sur le phénomène
des suites, à l'instar du brillant New Nightmare
de Freddy qui interrogeait de manière ludique et vertigineuse la
puissance d'un mythe. Néanmoins, Craven a su tirer de belles idées
de son postulat (le double Stab est tout de
même une excellente trouvaille) et ce troisième volet clôt
de manière plaisante, mais sans génie, la franchise.
Canal Jimmy : Dimanche 11 octobre à 20.40
C'est
arrivé près de chez vous (1992) de Rémy
Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde
Une équipe de télévision suit Ben dans son quotidien
: en famille, chez lui, au boulot. Un épisode presque lambda de
Strip-tease, si ce n'était ce petit détail : Ben
est un serial killer. De ce postulat délirant, le trio Belvaux-Bonzel-Peolvoorde
(tous trois au scénario, devant et derrière la caméra)
tirent un film sidérant, unique, aussi noir, dérangeant
et dépressif qu'hilarant. Ils osent à peu près tout,
ne se fixent aucune limite dans le mauvais goût et C'est
arrivé près de chez vous est un vomi déversé
à la face du politiquement correct (au sens propre, Ben ne cessant
de déverser ses tripes tout au long du film). C'est un film véritablement
transgressif et foncièrement déstabilisant. Les trois complices
(dont deux sont passés par l'INSAS et gardent un fort mauvais souvenir
des dogmes du cinéma vérité qui y étaient
enseignés, et le film est aussi une réaction à cet
vision du cinéma), ont mis quatre années à terminer
ce long métrage imaginé à l'origine comme une réponse
à l'impudeur de Strip-Tease. La télé réalité
n'existait pas encore en Belgique ou en France et pourtant C'est
arrivé près de chez vous a déjà tout
saisi de cette obscénité des médias qui allait dépasser
bientôt les limites du concevable. Mais la charge ne s'arrête
pas à la seule télévision et le film multiplie les
attaques frontales contre notre quotidien, fustige l'égoïsme
des gens, le cynisme d'une société qui pousse à la
solitude une partie de sa population, la confinant dans de miséreux
appartements de banlieues. Ce n'est pas un hasard si Ben s'attaque aux
pauvres, aux gens isolés : il réduit ainsi les risques de
voir la police s'intéresser à ses crimes. Mais si le film
marque durablement les esprits, c'est parce qu'il ne se réduit
pas à une œuvre provocante et contestataire dans l'esprit
d'Hara-Kiri. L'humour noir grinçant du film est au service d'un
projet bien plus pernicieux et radical. Le trio emporte le spectateur
en jouant sur sa complaisance envers la violence (les dialogues hilarants,
la gouaille hallucinante de Benoït Poelvoorde) puis, chemin faisant,
le mène de plus en plus loin, jusqu'aux limites de ce qu'il s'attendait
à pouvoir accepter venant d'une œuvre humoristique, aussi
noire fut-elle. Il n'est bientôt plus seulement question de mauvais
goût ou de provocation (le petit Gregory et autres scènes
cultes), et les auteurs nous font franchir cette limite et nous renvoient
alors en pleine poire l'horreur de ce que l'on acceptait jusqu'ici au
nom de l'entertainement. Une traumatisante scène de viol collectif,
auquel participe l'équipe technique, est le point de bascule pour
les personnages, mais aussi pour nous spectateurs. On est abasourdis,
estomaqués par la crudité et l'effet de réel qui
se dégage alors du film, effet jusqu'ici utilisé à
des fins ludiques par les auteurs. On se sent alors sale et l'on doit
encore poursuivre dans cette odyssée du sordide qui devient alors
une expérience éprouvante. Il n'y a plus de distance et
l'on ne peut que regretter d'avoir auparavant ri aux côtés
de ce tueur en série goguenard, d'avoir participé par procuration
à ses exactions criminelles. C'est arrivé près
de chez vous (du nom de la rubrique des faits divers du quotidien
belge Le Soir) aligne les scènes d'anthologie et a gagné
sans difficulté son statut d'œuvre culte, statut si souvent
proclamé à tort et à travers et qui ici trouve sa
pleine et entière justification. Mais si le film fonctionne sur
un ensemble de scènes ou de dialogues immédiatement cultes,
c'est la manière dont il nous noue les tripes et le sale goût
qu'il nous laisse en bouche qui restent longtemps en mémoire. L'inventivité
du trio, la précision dont il fait preuve en terme de mise en scène
(on est à mille lieues de l'amateurisme, et le micro budget a été
compensé par plus de deux ans de tournage) font que le film a eut
une influence considérable sur la vitalité du cinéma
belge. Cette notule est l'occasion de rendre un hommage sincère
et ému à Rémy Belvaux (le frère de Lucas),
disparu bien trop tôt.
CinéCinéma Club : Dimanche 11
octobre à 20.40 et autres diffusions
Amadeus (1984) de Milos Forman
Derrière Amadeus, on trouve un producteur courageux
et esthète, Saul Zaentz (Vol au dessus d'un nid de coucou,
Le Seigneur
des Anneaux de Ralph Bakshi et plus tard Mosquito
Coast, L'Insoutenable légèreté de
l'être... ), connu aussi comme l'un des piliers du label
Fantasy, l'une des plus grandes maisons de disques consacrées au
jazz (qui a aussi à son catalogue Creedence Clearwater Revival
ou Lenny Bruce). Musicologue averti, il semble être l'homme de la
situation pour soutenir une biographie de Mozart. A ce détail près,
que Zaentz, tout comme Forman d'ailleurs, ne sont guère des amateurs
de l'œuvre du compositeur. C'est en fait une pièce de théâtre
de Peter Shaffer qui attire l'attention de Forman et le cinéaste
convainc sans peine Zaentz de l'intérêt du projet. Un intérêt
qui se niche bien sûr dans la musique (près d'une heure trente
du film est musical), mais aussi et surtout dans le fait que cet homme
hors du commun représente la modernité dans un XVIIIème
siècle agonisant et que,
de ce fait, il va être écrasé par les tenants de l'ordre
immuable des choses. Question musique, le travail est à la hauteur
de nos attentes. Pour qu'elle porte le film et ne soit pas de l'ordre
de l'alibi ou de l'illustration, elle est enregistrée en amont
du tournage, sous la supervision de Neville Marriner (illustre chef d'orchestre
anglais et grand spécialiste du répertoire baroque et de
Mozart), et Milos Forman doit mettre en scène son film à
partir de ce matériau musical. Résultat, le film est un
pur délice auditif et les différentes œuvres choisies
par Shaffer (qui est également pianiste), Marriner et Forman s'intègrent
totalement à la dramaturgie du film. Les dialogues dispensent en
outre de magnifiques commentaires sur l'art de Mozart, comme cette scène
stupéfiante de beauté où Salieri évoque avec
justesse et passion la construction de la Sérénade pour
instruments à vents. Cette musique est trop moderne, trop neuve
pour les oreilles des contemporains de Mozart, et c'est ce décalage
et ce qu'il va entraîner dans la vie du compositeur qui intéresse
en premier lieu Forman et Shaffer. Amadeus, c'est une
success story inversée, l'histoire d'une chute qui mène
Mozart des couloirs des palais à la fosse commune. Mais sa création
est plus puissante que tous les maux de la terre, que la bêtise
des dirigeants, que la jalousie de Salieri (ce musicien qui sous plume
de Shaffer devient le bourreau de Mozart), et elle s'élève
au dessus de ce cloaque putride qui a vu naître l'une des plus sublimes
créations de l'homme. Si Mozart et sa musique « divine »
sont au centre du film, Salieri, avec sa position de conteur de l'histoire
et d'acteur de la mort de Mozart (à trente-cinq ans), en est presque
le personnage principal, du moins le personnage le plus tragique. Admirablement
interprété par le grand F. Murray Abraham, Salieri est un
homme déchiré : la musique de Mozart a pour lui l'évidence
de la perfection, elle descend de Dieu, mais l'homme qui la porte sur
Terre est un monstre à ses yeux. Dès lors, par amour du
créateur, il ne peut que plonger dans le blasphème en déniant
le choix de cet être vil comme messager. Salieri, le chaste, le
croyant, se convainc de devoir se rapproprier cette œuvre divine
pour qu'elle puisse accomplir son véritable dessein sur Terre.
Il accepte de défier Dieu et de se damner. Cette image d'un Mozart
tout sauf divin permet à Forman de rendre sa musique et son créateur
vivants. Il refuse la muséification, rejette cette image de petit
prodige appliqué qui orne tous les conservatoires de musique du
monde. Tom Hulce, saisissant, incarne un Mozart entièrement tourné
vers le plaisir, le vin et les femmes. Dépravé, inconstant,
vulgaire, pornographe, sûr de son génie, il bouscule les
bonnes mœurs de la cour d'Autriche. C'est un naïf, un homme
qui ne connaît rien à l'hypocrisie, un enfant. C'est un virus
particulièrement virulent que la bonne société va
s'appliquer à détruire. Et, sous les coups, l'enfant va
très vite se transformer en vieillard, en mort en sursis. La reconstitution,
très appliquée, ne sert pas à éblouir le spectateur
mais à faire vivre les lieux, à nous faire ressentir ce
Vienne moribond où les éclats de rires de Mozart, sa soif
de vie, peu à peu s'éteignent. Amadeus
est un film magistral, d'une intense tristesse et d'une sidérante
beauté. Ce n'est pas un biopic appliqué, mais une œuvre
vivante, passionnée, riche et surprenante.
Arte : Dimanche 11 octobre à 20.45
Okraina
(1933) de Boris Barnett
Eté 1914. L’annonce de l’entrée en guerre de
la Russie plonge un petit village frontalier (okraïna en russe) dans
le trouble. Certains sont pris d’élans patriotiques tandis
que les fils sont envoyés au combat sous les regards inquiets des
mères. Nikolai et Senka font partie de ces jeunes qui gagnent le
front. Le premier, un appelé, s’engage bientôt aux
côtés de la révolution bolchevique naissante. Le second,
engagé volontaire, découvre l’horreur des tranchées.
Au village, où sont envoyés des prisonniers de guerre allemands,
une idylle prend naissance entre la fille du plus farouche des nationalistes
et un jeune prisonnier. Dans les tranchées, les soldats fraternisent
et bientôt la gronde révolutionnaire quitte le front de l’ouest
pour se déverser dans toute la Russie. Boris Barnett a trente et
un ans lorsqu’il signe ce film qui reste certainement son chef-d’œuvre.
Okraïna se démarque des œuvres qui lui
sont contemporaines par une sensibilité à fleur de peau,
un sens de l’humour très rare dans la production soviétique
de l’époque (on pense parfois à Keaton) et un refus
de l’académisme qui s’exprime par de continuels changements
de tons (de la restitution de l'horreur de la guerre à la douceur
d'une idylle). Loin du cinéma peuplé d'hommes aux torses
bombés alors de vigueur dans la production cinématographique
de son pays, Barnett montre à travers ce film un amour immodéré
porté à ses personnages. Il parvient en quelques scènes
à les faire vivre, complexes, touchants, et un amour naissant nous
fait vibrer plus fort encore que ce grand mouvement de l’histoire
(la naissance de la révolution bolchévique) que nous fait
traverser le film et qui ailleurs aurait été le centre inamovible
et sans concurrence possible de la fiction. Barnett ne plante pas sa caméra
seulement du côté des ouvriers, des paysans, mais offre à
tous le même regard et par là signe un authentique et précieux
document sur ce pan de l’histoire. La qualité du regard de
Barnett, qui concilie précision des détails et concision
dans la manière de nous les restituer, fait que la vie et un sentiment
de réel s'emparent de l’écran. Cette sensation de
réel tient aussi certainement au fait qu'Okraïna,
l’un des premiers films parlants du cinéma soviétique,
ne se laisse pas griser par la nouveauté technique. Barnett et
son coscénariste Konstantin Finn écrivent des dialogues
subtils, qui jouent sur les sous-entendus, mais savent aussi et surtout
laisser parler les silences. Si la direction d’acteur et l’écriture
participent à la force et la beauté du film, le talent de
metteur en scène de Barnett (élève de Koulechov)
achève de rendre le film intemporel. Très moderne dans sa
façon d’utiliser les ellipses, toujours précis dans
ses compositions picturales, toujours gracieux dans ses mouvements parcimonieux
de caméra, Barnett s’avère également incroyablement
novateur dans sa capacité à s’emparer du son alors
que celui-ci vient d’apparaître dans la grammaire du septième
art. Œuvre tour à tour lyrique et intimiste, drôle et
violente, âpre et poétique, Okraïna
est l’un des grands chefs d’œuvre du cinéma soviétique.
Histoire : Jeudi 15 octobre à 20.35
La Kermesse héroïque (1935) de Jacques Feyder
1616,
en Flandre, territoire sous domination espagnole. Dans la ville de Boom
est organisée la grande kermesse annuelle. C’est dans l’effervescence
des préparatifs que tombe la terrible nouvelle : ce soir, le duc
d’Olivares doit arriver en ville avec sa troupe. Les villageois
sont effrayés et imaginent déjà les pires exactions
et le bourgmestre, loin de calmer ses administrés ou d’organiser
la résistance, décide de se faire passer pour mort. Les
hommes de la ville, aussi beaux parleurs que couards, courent se cacher
alors que les femmes, menées par Cornélia, l’épouse
du bourgmestre, prennent les armes et attendent de pied ferme Olivares
et son escorte. Lorsque l’individu tant redouté arrive, les
femmes découvrent que ni lui ni ses soldats ne sont des bêtes
sanguinaires, mais au contraire des gentilshommes forts civilisés
et élégants. Sous le charme, les femmes de Boom décident
de se venger de la couardise de leurs maris en jouant de la situation...
La Kermesse héroïque est l’un de grands
classiques du cinéma français d’avant-guerre. C’est
une superproduction de l’époque, bénéficiant
d’un important budget et d’une équipe technique et
artistique de grand talent. On note d’emblée le soin apporté
aux décors et à la reconstitution, admirable travail signé
Alexandre Trauner et Lazare Meerson. Ce dernier, collaborateur attitré
de René Clair à qui l’on doit les décors fabuleux
de L’Argent
de l’Herbier ou la reconstitution du bal des Quat’Zarts de
La Femme nue de Jean-Paul Paulin, est alors considéré
comme le plus grand décorateur français. Quant au chef opérateur
Harry Strading jr. il s’amuse à imiter, plutôt brillamment,
les effets de lumière des maîtres flamands. Si la forme est
on ne peut plus appréciable, on est aujourd'hui un peu circonspect
quant au fond. En effet, si la charge féministe du film demeure
fort agréable (Françoise-Cornélia-Rosay porte admirablement
bien le film et les dialogues sont souvent savoureux et enlevés),
la morale du film paraît complètement décalée
par rapport aux enjeux de l'époque. Alors que l'Europe est à
la veille du naufrage, il ne semble pas que Feyder ait pris le pouls de
l’histoire (il faut dire que le scénario, écrit par
Charles Spaak à la demande du réalisateur, date de dix ans)
et cette vision pacifiste du monde, où tout se règle, même
les relations avec des forces d’occupation, sans coups férir
paraît bien anachronique en cette heure de montée du nazisme.
Le film rencontre cependant un grand succès public, mais est vite
rattrapé par l’histoire : il est l’objet de manifestations
violentes en Belgique, Goebbels l’interdit dès 1939, Feyder
et Françoise Rosay doivent quitter la France pour échapper
à la Gestapo. Cette remarque mise à part et si le film manque
de rythme et s’essouffle souvent, il possède une verve certaine
et son ironie fait encore mouche aujourd’hui. Ce n’est certainement
plus un film que l’on peut considérer comme l’un des
classiques du cinéma français, mais une curiosité
agréable, un brin désuète, portée par le talent
des comédiens et le professionnalisme de l’équipe
artistique.
CinéCinéma Classic : Jeudi 15
octobre à 20.40 et autres diffusions
Pour
rire ! (1996) de Lucas Belvaux
Il y a le mari Nicolas (Jean-Pierre Léaud), Alice l'épouse
infidèle (Ornella Muti) et son amant Gaspard (Antoine Chappey).
Découvrant la liaison de sa femme, Nicolas met en scène
un prétendu suicide en plongeant dans le canal Saint Martin de
telle manière que ce soit Gaspard qui le sauve. Il s'arrange pour
devenir son ami et, ce faisant, entend saper sa relation avec Alice. Résumer
ainsi le second film de Lucas Belvaux est forcément réducteur.
Le cinéaste part de la figure de base du vaudeville (le mari, la
femme, l'amant) et s'amuse à en détourner les conventions.
Et ce détournement, il l'opère de la manière la plus
simple du monde : en croyant dans ses personnages, en leur donnant de
la substance, de la complexité et de la liberté. Ils ne
sont plus les rouages d'une mécanique comique, mais de vrais personnages,
riches et profonds qui emportent le film à leur suite. Ils sont
imprévisibles dans leurs actions, alors le film ne cesse de nous
surprendre. Ils sont un peu fous, le film l'est aussi. Ils sont tiraillés
dans leurs amours, le film nous émeut. Belvaux nous montre les
revers du vaudeville, la tristesse, le sentiment d'humiliation, la solitude,
toutes choses qui n'ont guère court dans le cinéma de boulevard
habituel. Pour rire ! est une comédie loufoque
qui joue sur l'absurde, l'incongru, mais qui distille aussi une sincère
émotion. Ce qui aurait pu être un simple (et futile) exercice
de style (s'amuser avec l'une des figures dominantes du cinéma
français) se transforme en pépite grâce au talent
de Belvaux. Superbement écrit (les dialogues sont taillés
sur mesure pour les acteurs), le film montre surtout la capacité
naturelle qu'a le cinéaste à faire exister ses personnages,
bien aidé il est vrai par un casting parfait (au sommet duquel
on trouve un Jean-Pierre Léaud qui s'en donne à cœur
joie dans son rôle de machiavel). Le film palpite ainsi au rythme
de la vie. Jamais ostentatoire, toujours léger, sur le fil, Pour
rire ! est un petit bonheur qui montre le talent de Lucas Belvaux
à s'emparer d'un genre hypercodé et d'y faire entendre sa
voix, sa sensibilité. On sentait bien frémir avec ce film
un talent qui allait bientôt s'imposer comme l'un des plus singuliers
du cinéma français contemporain.
CinéCinéma Club : Vendredi 16
octobre à 22.40 et autres diffusions
Antoine Royer vous conseille
Dorothy (2008) d'Agnès Merlet
Une psychiatre spécialisée dans les troubles de la personnalité
des enfants débarque sur une île au large du Donegal (dans
le nord de l’Eire) pour étudier le cas d’une jeune
adolescente. Très vite, elle va se heurter à l’hostilité
des habitants de la communauté, qui ne voient pas d’un bon
œil l’intrusion de cette étrangère dans leur
quotidien. Pendant une bonne heure, le film d’Agnès Merlet
(production française en langue anglaise) séduit par l’installation
progressive d’une atmosphère de mystère et de méfiance
réciproque, dans ces landes brumeuses propices aux dérives
de l’imaginaire. La description de cette communauté recluse
sur ses principes et sur ses secrets enfouis s’avère particulièrement
efficace pour permettre au spectateur de s’identifier à l’intruse,
en faisant subir les mêmes regards fuyants et en maintenant l’opacité
de tout un chacun, comme pour mieux provoquer une impression de claustrophobie
à ciel ouvert. Le malaise ainsi éprouvé rappelle
parfois l’étrangeté nébuleuse de la première
partie du Wicker Man
de Robin Hardy, ou le Carnival
of Souls de Herk Harvey, d’autant que, comme son titre
l’indique, le film repose tout entier sur la dérangeante
figure de la jeune Dorothy, dont on ne parvient pas, dans un premier temps,
à savoir si elle est une victime innocente de sa condition ou une
enfant perverse conscience de ses actes. Habitée par de multiples
personnalités, la jeune fille laisse tour à tour s’exprimer
chacune d’entre elles, et si le principe n’est pas neuf -
on se souvient du numéro à la frontière du grotesque
de John Lithgow dans Raising Cain - lla virtuosité
et la personnalité de la jeune comédienne (Jenn Murray,
dans son premier rôle) impressionnent assez régulièrement
: elle est l’effet spécial le plus saisissant d’un
film globalement très convaincant dans son interprétation,
qui confronte une belle galerie de « gueules » à la
beauté diaphane de Carice Van Houten (Black Book),
ici brune. Tout ceci bien pesé, Dorothy avait tout d’une
réussite, voire même d’une réussite majeure
pour une production de genre française. Las, le film sombre dans
sa dernière partie, comme tant d’autres avant lui, à
la tentation du tout-explicatif (voire, littéralement, du «
démonstratif ») et de l’esbroufe mal à propos
; le dernier retournement, en particulier, pour spectaculaire qu’il
puisse être, était non seulement très dispensable
mais rend presque incohérente la séquence tragique l’ayant
précédée. Comme pour finaliser le gâchis, le
film se clôt sur un plan de ciel raté, plus risible que poétique.
Malgré les importantes réserves suscitées par ce
fiasco final, on insistera donc sur la belle tenue du reste, en gardant
dans un coin de la tête les noms prometteurs d’Agnès
Merlet et, surtout, de Jenn Murray.
Canal + Sport : Mardi 13 octobre à 14.25
et autres diffusions
Mort
à Venise (1971) de Luchino Visconti
Les questions de la fidélité de Visconti au roman de Thomas
Mann, ou de ce dernier à la vie de Gustav Mahler (référence
évidente du personnage principal d’Aschenbach) ont été
si souvent débattues que nous les évacuerons ici d’une
pirouette qui n’en est en fait pas une : nul besoin d’opposer
les génies tant le film s’enrichit de la conjonction de leur
talents, dans, comme le disait Jean Cabourg, « la logique des
choses de l’esprit et de l’art. » Ainsi, la richesse
thématique de Mort à Venise doit autant
à Thomas Mann (la grandeur et la solitude du poète), qu’à
Gustav Mahler (ce romantisme décadent qui mêle l’Amour
et la Mort) ou à Luchino Visconti. On le sait, ce dernier a toujours
été tiraillé entre ses origines aristocrates et ses
propres élans contestataires, entre la tradition et la modernité
(pour résumer les choses par une formule toute faite) : Mort
à Venise incarne tout à fait cette dialectique,
entre des obsessions, notamment esthétiques, très «
fin de siècle » et une forme de romantisme révolutionnaire
plus marqué par le début des années 1970, et qui
lui fait, par exemple, donner une chair, érotique, puissante et
subversive, au personnage de Tadzio. Citons comme exemple ce fameux travelling
dans la séquence de la salle à manger, où au milieu
des décors majestueux, Aschenbach vient presque caresser le jeune
homme. Ou encore la partie finale, cette errance dans une cité
dévorée par le choléra, où Visconti combine
à son habituel souci de réalisme de fulgurants élans
expressionnistes, comme pour mieux exprimer son angoisse personnelle de
la mort, l’impuissance de l’artiste et sa souffrance intérieure...
Au sommet de son art, Luchino Visconti achève de faire de son film
un sommet de splendeur en filmant Venise comme le décor, théâtral
et pourtant tellement réel, de ce chef-d’œuvre opératique
mais intime. Tous ceux qui ont visité la cité vénitienne
connaissent ce sentiment fugace, cette impression, entre mélancolie
et émerveillement, d’outrepasser le beau pour atteindre le
sublime. Plus que Mahler, plus que Mann, plus même que Visconti,
la plus grande réussite du film est probablement de parvenir à
restituer Venise elle-même. Un prodige.
TCM : Vendredi 16 octobre à 22.05 et
autres diffusions
Tableau des Notations pour
les films diffusés à la télé !
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