Une
vie violente et
Ostia sont deux curiosités
dont Pasolini, co-scénariste des deux films, est le grand absent/présent
: deux chroniques contrastées de mal-être à l'univers
familier [ragazzi, marxisme, christologie], où le cinéaste
imprime différemment sa marque.
J'aimerais pas crever un dimanche (bis)
Si l'on devait simplifier, Une vie violente [adaptée
du roman éponyme du cinéaste] peut être vu comme
du Pasolini sans Pasolini. Le roman de Pasolini était un instantané
idéal de l'Italie transitoire de la fin des années 50,
entre laissés pour compte et miraculés de la croissance,
valeurs parentales et jeunesse ressuscitée. Dans une lettre à
Pasolini, Italo Calvino louait sa "tension individuelle, son frottement
au monde" mais lui reprochait d'avoir voulu faire du personnage
de Tomasso un "brave garçon" susceptible de rédemption
par tentation bourgeoise. Pour Calvino, "la vertu ne doit jamais
être représentée, en aucun cas. Sauf pour démontrer
que sous elle il y a encore plus de cruauté et d'égoïsme
que dans la cruauté et l'égoïsme explicites".
Désaccord donc avec la propension de Pasolini à magnifier
le lumpenprolétariat sur le papier et à l'écran
– son fond indéfectible de néo-réalisme (1).
La
réalisation de Heusch [réalisateur de séries B
et directeur de la photographie sur le Caligula de
Tinto Brass] et Rondi [co-scénariste de 8 ½
et Juliette des Esprits et réalisateur d'un
Black Emanuele] est assez sage, dans une veine…
néo-réaliste dans son approche des borgate [quartiers
pauvres en périphérie de Rome]. Cette veine documentaire
est précieuse : que ce soit dans la scène où Tomasso
déclenche une émeute au cours d'une séance de film
de guerre, où des spectateurs sont suffisamment exaltés
pour faire un salut mussolinien, ou dans l'ennui des nouvelles banlieues
romaines alignées comme des tombes. Mais le regard sur Tomasso
et ses compères est généralement sans complaisance,
surtout au début. Formellement, Une vie violente
souffre sans doute de la comparaison avec Accatone
[avec lequel Une vie violente partage un même
acteur, Alfredo Leggi] ou Mamma Roma de Pasolini réalisateur,
à l'univers identique mais passé à travers le prisme
sacralisateur de l'auteur. Il semble que les contributions les plus
pasoliniennes au scénario aient été mises de côté,
même si sa patte religieuse transparaît, en particulier
dans une scène de déluge qui semble vouloir purger les
bidonvilles romains, et surtout un final des plus doloristes. Restent
de bons acteurs [Franco Citti en alter ego hargneux et fragile de Pasolini]
et une trame intéressante, existentielle sur fond de jazz triste
: une graine de potence s'ennuie, rapine, drague, veut s'intégrer
à la société et s'ennuie encore… Tomasso
mène sa vie sans mode d'emploi en girouette indécise.
La vie lui est un vent mauvais. Il sera communiste par réaction
et démocrate-chrétien par convention et confort, et vice-versa.
Au sanatorium, il aide des communistes mais une fois dehors, assiste
passivement à l'agression d'un clochard. Tomasso aime, pas assez
car autodestructeur, et trop pour précipiter Irène dans
une chute commune. Affligé d'un mal existentiel, il désire
tout, donc ne veut rien. "J'étais riche et je ne le savais
pas", dira-t-il.
Deux garçons, une fille, une possibilité
Le visage idéalement blessé de Franco Citti surgit à
nouveau dans Ostia. L'implication de Pasolini sera
plus visible dans ce film, co-écrit avec Sergio Citti [assistant
réalisateur sur Médée,
co-scénariste de Salo].
En écrivant Ostia, le cinéaste préparait
Médée
et La Trilogie de la Vie : il semble s'être déchargé
d'une certaine noirceur contrastant avec les préoccupations mythologiques
de Médée
et la vitalité de sa Trilogie. Ostia est un
film mortifère : les plages arpentées par notre trio semblent
parfois mener vers Salo,
et c'est surtout sur l'une d'elles que Pasolini trouvera la mort.
Une
femme chute donc, dans le monde jusque là idéal, d'une
fratrie. Duo sans père ni mère devient trio voué
aux impairs. Ostia cumule les provocations –
fratrie incestueuse, sale et méchante (?), parricide et violence
sourde : la provocation première est que les deux frères
ne semblent manifester aucun désir pour la tentatrice…
et se servent au début d'elle comme tapis. Citti – on note
que Pasolini est crédité comme superviseur technique –
ménage une atmosphère étrange de noire comédie,
primitivisme dégénéré, contemplative, parfois
sacrée [le hiératisme du final], parfois salée
[l'anarcho-marxisme des frères]. Longs plans où les frères
se coupent les ongles des pieds ou lèchent le vin sur la nappe,
plans courts symboliques pendant les flashbacks de leur trauma, de leur
scène primitive : tout instille le malaise sous le soleil. Citti
élude, en particulier sur le crime qui vaut aux frères
d'aller en prison. On est parfois aux limites du vade-mecum antibourgeois
(2) mais le film – porté par les prestations hallucinées
de Franco Citti et Laurent Terzieff [entre un jumeau Bogdanoff et le
groupe de rock New York Dolls à luit tout seul] – est d'une
force indéniable : la rationalité était le pire
défaut bourgeois selon Pasolini et les deux frères –
impurs donc lavés de tout soupçon pour Pasolini –
sont loin de rentrer dans cette catégorie. Le cœur d'Ostia
est donc limpide : une famille idéale, angélique voit
son équilibre rompu par une femme [démone : un tableau
dans le film la désigne]. A partir du moment où la femme
préfère l'un d'eux [d'ailleurs, est-ce le cas ?], le ver
de jalousie et d'égoïsme ronge. Peu importe que ce trio
défie les convenances [on a pu dire qu'il s'agissait d'une version
encore plus impuissante des Valseuses]. Théorème à
l'envers, le film doit néanmoins porter la marque de Citti, au
sens où les diverses couleurs citées plus haut [primitives,
sacrées, comiques…] semblent parfois se neutraliser l'une
l'autre, sans viser la spiritualité contradictoire de Pasolini.
Comme le notait ce dernier dans la préface du scénario
publié en Italie, contrairement à lui, Sergio Citti "ne
croit en rien : le caractère démoniaque de la femme est
une obsession privée (3) qui lui est propre, et qui ne recèle
aucun double fond spirituel ou religieux : elle reste inerte et ontologique".
Là où Pasolini est à la recherche de la beauté
originelle du monde, Citti préfère la beauté du
diable.

(1) Le poète Vittorio Sereni écrivait à Pasolini
: "j'ai vu un soir à la télévision Rome,
ville ouverte et je me suis tout de suite dit que le gamin habillé
en enfant de chœur qui rue quand on tue sa mère est le frère,
dans ses façons de ressentir justement, de tes personnages (même
des poèmes) : ou du moins en est l'équivalent cinématographique
le plus évident".
(2) … et symbolique : les frères vont en prison après
avoir navigué vers ce que des pêcheurs appellent la Vague
du désir. Ellipse, menottes, prison. Le désir est la faute
mais désir pour qui ? : du frère pour l'autre, pour la
fille ?
(3) Citti a injecté des épisodes de sa vie dans le film
: la scène tragi-comique de la brebis serait autobiographique.