Amère
victoire
"Tous mes films sont cyniques et tordus. Tordus, dans le bon
sens." - Michael Winner
Le
nom de Michael Winner provoque souvent des levées de boucliers
sinon de bâtons parmi la critique outrée, des deux côtés
de l'Atlantique. Pan, t'es mort ! Du cinéma réac', mis
en boîte et expédié. Le cas Winner est en fait moins
manichéen, Death
Wish/Un justicier dans la ville étant le seul film
de l'Anglais que l'on pourrait taxer de droitier, démagogique
et encore, ce n'est pas si simple. Dans sa meilleure période
(les années 70 qui nous intéressent ici), Winner a troussé
des films violents, pas très beaux et irrespirables. Côté
pile : des stars dans des objets méchants, une certaine nervosité,
le refus de tourner en studio, des scripts intéressants. Côté
face : des zooms à foison, du travail bâclé et haché
(deux prises et c'est fini). Sur la tranche, un côté "j'ose
tout", tantôt une qualité, tantôt un défaut
selon l'humeur. La crudité des films de Winner peut autant choquer
que divertir. Elle est pourtant indissociable des thèmes récurrents
de ses films. Si bien qu'on serait tenté de dire – ce n'est
pas péjoratif – "à sujet moche, traitement
moche". Pour la postérité, le vilain petit cousin
anglais a souffert d'avoir été en marge du nouvel Hollywood
des mavericks : mais après tout, il n'avait pas les mêmes
ambitions (mais il considère Bunuel comme sa plus grande influence).
Pris dans un entre-deux générationnel, il a été
cantonné aux films de genre, échouant à utiliser
des acteurs emblématiques de cette période (Richard Dreyfuss
ou Christopher Walken pour le rôle masculin principal de The
Sentinel).
Ainsi,
Winner n'est pas réactionnaire si on se réfère
à la manière dont il "traite" notamment la religion
dans Death Wish 2 et The Sentinel.
Winner est en effet peut-être pire que réactionnaire :
il est cynique. Ses films des années 70 sont avant tout antipathiques
et amoraux… dans le bon sens. Ils sont peuplés d'anti-héros
auxquels il est difficile de s'identifier. Ce qui peut rebuter le spectateur.
Ces anti-héros se démènent dans un monde hostile
où, comme le résume Burt Lancaster dans Lawman,
"personne ne gagne". Ou pour citer Winner : "généralement,
mes personnages poursuivent un but extraordinaire en étant prêts
à tout pour l'atteindre - et constatent que cela n'en vaut pas
la peine. Je suis fasciné par les gens rêvant d'une autre
vie. Mais les gens ne trouvent pas d'échappatoire. On ne change
pas ce qu'on est" (interviewé dans le Los Angeles Times,
janvier 1972). Winner travaille la ligne, le fil du rasoir entre bons
et méchants, majorité et minorité, ordre et désordre,
règles et non droit (1), brouillant le tout avec, donc, l'absence
de scrupules qu'il déployait déjà dans ses comédies
britanniques (oui, le réalisateur de Death
Wish a fait ses gammes avec des comédies acides
et aussi un film de nudistes). Winner fait évoluer tous ses personnages
dans le même univers, le reflet systématiquement cynique
d'une Amérique troublée, à la psyché assiégée
(le Vietnam, l'innocence perdue, le Watergate, la Crise, ce genre de
choses (2)). Ils sont en phase avec la "Me decade" (une décennie
de l'ego selon Tom Wolfe), autant de variations sur la figure de l'Individualiste
antiétatique, typique de cette période. Sauf que le rebelle
n'a rien à proposer face au système.
A l'ouest, rien de nouveau.
Le cynisme de Winner ne surgit pas de nulle part et peut être
déjà décelé dans ses premiers films britanniques
: The System (1964) traitait de manipulation amoureuse
et touristique dans un village anglais; The Jokers
(1966) mettait en scène deux frères anarchistes volant
les bijoux de la Reine; dans I'll Never Forget What's'isname
(1967), un publicitaire (Oliver Reed) plante une hache dans son bureau
un beau matin et décide de renoncer à son emploi et sa
vie confortable. L'euphorie des personnages cède finalement au
désenchantement. Si un certain esprit Swinging London (libération
sexuelle, hédonisme) souffle dans ces comédies, Winner
en retient les aspects les plus décadents et stérilise
vite l'agitation antisociale de ses héros. Le fait qu'il souligne
l'inanité de cette période en fait autant un jeune con…
servateur qu'un commentateur sarcastique des illusions de ses contemporains
d'alors. Winner est vite propulsé comme jeune talent prometteur
par les critiques américains et britanniques. Go West.
L'Homme de la loi
Winner
gagne son ticket d'entrée pour Hollywood en 1970 avec Lawman.
Le petit Winner illustré ébauché plus haut s'applique
tout à fait à ce post-western sale et rugueux : la réalisation
est gâchée par des zooms incongrus ; les acteurs sont très
bons (Lancaster, Lee J. Cobb et surtout Robert Ryan qui campe un beau
personnage de héros fatigué). Post-western car comme nombre
de films à cow-boys sous haute influence Peckinpah de cette période,
le film s'inscrit dans une constante démythification de l'Ouest
des pionniers tout en offrant un miroir pour l'époque : ainsi,
la violence armée - représentée par Maddox/Lancaster
- est déjà un anachronisme dans Lawman.
Comme le constate l'éleveur Vince Bronson (Cobb), "maintenant,
on achète" pour résoudre un conflit, préserver
une société "construite par les armes".
A Sabbath contrôlée par les Bronson en 1887 (le maire de
la ville est sourd!) ou dans l'Amérique des années 70,
le Capital fait donc loi (3). Maddox pense malheureusement autrement
et semble à peu près être le seul pendant tout le
film. L'opacité morale du personnage est typiquement "winnerienne"
: dans son application froide et zélée de la justice légale,
Maddox en devient antipathique. A son arrivée à Sabbath,
les habitants le prennent pour un "chasseur de primes", s'écartent
à son approche et finissent par le traiter de meurtrier, niant
sa fonction d'"homme de la loi". Dans cette inversion des
rôles, des conventions du genre ou sociales, le marshall Maddox
est clairement vu comme une menace. Les habitants en viennent à
s'organiser en comité d'autodéfense pour se débarrasser
de lui (4 ans avant Death
Wish), mais qui se désagrège lorsque chacun
des membres couards se débine un par un devant un Maddox inflexible.
On touche là à un des thèmes ensuite abordé
par Eastwood dans son superbe High Plains Drifter /
L'Homme des hautes plaines : une communauté
lâche ne pouvant se défendre elle-même choisit un
homme pour incarner la Loi et finit par haïr cette personne lorsqu'elle
menace ses intérêts. "Ils ont besoin de nous mais
ils nous détestent", dit le marshall Cotton Ryan (Robert
Ryan). Mais Maddox est néanmoins conscient de ses contradictions,
avouant finalement que derrière son code moral (ne jamais dégainer
le premier, ni tirer dans le dos), il est responsable d'un cycle de
violence ("on tue quelqu'un et ce quelqu'un se trouve avoir
des parents, des amis…") et qu'il n'est qu'un "tueur"
avec une étoile.
Le
pivot du film réside dans le moment où Maddox, mis en
face de la vacuité de sa vie par son ancienne petite amie (accessoirement
l'épouse de l'un des hommes qu'il recherche), finit par vouloir
abandonner sa traque et envier le sort de Ryan, qui s'est trouvé
une petite ville tranquille. C'est là que le film devient un
brin problématique dans son sens mais aussi apocalyptique dans
son final : SPOILER Maddox finit par abattre les membres du gang venus
le provoquer, et tirer dans le dos du mari désarmé de
son ancien amour. Mais ce n'est rien face au suicide de Bronson devant
le corps de son fils, fraîchement tué par Maddox. A cet
instant précis où Maddox est en voie de rédemption,
en train de rentrer dans le rang (l'homme se ménage des instants
de paix en jouant de la flûte), il renonce à tout (pourquoi,
ce n'est pas très clair même s'il réagit face à
un habitant cherchant à lui tirer dans le dos lorsqu'il veut
quitter la ville) : sa moralité, son ancien amour… il franchit
la ligne héros/méchant (4), quitte la ville, le film.
"Justice" a été rendue mais en vain. L'individualisme
- sinon le solipsisme - de Maddox est sauf. Ce final modestement nihiliste
(la vie de Sabbath reprend son cours normal (5)) est parfaitement typique
de son auteur : la quête de ses "héros" n'a finalement
aucun sens; elle ne résout strictement rien, aussi bien pour
le personnage que pour la société en elle-même.
Dans Lawman, on se méfie des autorités
(dans la vie réelle, il y eut les évènements de
Kent State) sans pour autant convoquer d'alternatives viables autre
que l'argent pour préserver la société.
Les collines de la terreur
Chato's
Land marque le début d'une longue collaboration de Winner
avec Charles Bronson. Winner expédie très vite l'argument
du film (Chato/Bronson abat un shérif raciste en légitime
défense) pour se concentrer sur la traque du métis indien
par une bande de salauds bellicistes, attentistes et xénophobes.
La réalisation est encore plus plate que celle de Lawman, Winner
étant perdu dans son désert hostile, ne sachant pas trop
quoi en faire alors qu'elle est décrite comme une terre vivante.
Le mutisme de Bronson – qui doit déclamer à peine
six phrases, sans compter quelques répliques en dialecte indien
non traduites - sied au personnage de Chato, dont Winner comprend que
les rides minérales se confondent parfois idéalement avec
les paysages. Mais Chato semble parfois trop en retrait, fantomatique
par rapport à ses poursuivants peu sympathiques, rendant toute
identification impossible. Le film est une parabole explicite sur le
Vietnam - figures malheureusement familières du sniper, du village
incendié, du viol, du territoire ennemi hostile - d'autant que
le visage de Chato est presque asiatique. La quête ‘winnerienne’
nihiliste s'applique ici aux poursuivants menés par Jack Palance,
qui ressassent l'amertume de la défaite de la Guerre de Sécession/Guerre
du Vietnam ("c'était une bonne guerre") et
canalisent leur rage amère dans un baroud d'honneur guerrier.
Cette nostalgie d'une gloire révolue, vierge d'humiliation, est
cristallisée dès le début du film lorsque le premier
acte de Palance avant de traquer Bronson est de revêtir son vieil
uniforme de l'Armée Confédérée.
Le
renversement des valeurs de Lawman s'applique ici grossièrement
à la distinction civilisés/barbares puisque les chasseurs
sont encore plus violents que la proie. Tout comme Maddox était
lucide, les chasseurs sont conscients de leur inhumanité : "je
veux quelque chose" (une vie normale, une femme), dit l'un
d'eux mais il veut posséder l'épouse de Chato. Le personnage
de Whitmore/Palance se nuance un peu au cours du film, fataliste réalisant
la vacuité de sa traque mais cherchant encore à grappiller
quelques miettes de victoire virile. S'il y a parabole sur le Vietnam,
le constat est encore une fois cynique : la société américaine
est encore hantée par la violence de ses pionniers (thème
central de Death
Wish) et la violence met chasseurs/chassé (les catégories
s'inversant bien sûr au cours du film) sur le même plan.
A certains égards, Chato est traqué davantage pour crime
de métissage que pour crime de sang ("croiser un loup
et un chien donne un animal qui tue"). Le brouillage de la
ligne nous/autres semble être le catalyseur de la violence du
film (Chato n'aurait jamais dû venir dans un bar de Blancs : il
a franchi la ligne), tout en trouvant une résonance dans la névrose
américaine : le communautarisme émerge à cette
époque, avec pour profession de foi "séparés
mais égaux". La forme brouillonne du film - encore plus
sale que Lawman - sied à la grossièreté
de ses personnages. On se satisfait des performances de Palance et Bronson,
même si Chato's Land est un brin prévisible,
étiré (sans doute parce que l'on se moque du sort des
protagonistes) en Dix Petits Nègres désertique sous influence
italienne. Le final semble pourtant dire que même le complaisant/frontal
Winner sait quand il faut conclure.
Pourquoi j'ai voulu manger mon père
Le Flingueur
Délaissant
les paraboles westerniennes pour revenir à son époque,
Winner retrouve Bronson pour l'un de ses meilleurs - sinon son meilleur
- films. Le script initial est expurgé de ses connotations homosexuelles
(quoique…) pour convenir à l'acteur. Le choix initial de
Winner pour jouer son élève dans le crime - Richard Dreyfuss
- étant refusé par la star, Jan-Michael "Supercopter"
Vincent est retenu. Le choix n'est pas idiot pour cette histoire de
disciple s'identifiant au maître, les deux acteurs ayant ce même
regard perçant, félin. Très efficace et formellement
impeccable (les 10 premières minutes sans dialogue), ce film
de tueurs à gages est encore une fois parfaitement antipathique,
pousse à l'extrême les vues de son auteur sur l'individualisme.
La seule raison de vivre des personnages (Bishop et Steve) est de "rester
en dehors des choses" (dixit Bishop), et donc de la société
et de ses règles. Idéal plus ou moins louable, car le
scénario brouille la limite entre liberté et sociopathie.
Et fait de la figure du tueur une sorte d'idéal-type du transgresseur
de conventions. Bishop va plus loin, ou plutôt droit au mur :
il note que ceux qui "s'écartent des règles sont
souvent pris pour des héros", et donc notamment les tueurs.
Steve lui demande si cela fait de lui un héros, ce à quoi
Bishop lui répond en souriant que "bien sûr que non".
Winner exclue donc toute empathie pour ses protagonistes. Cette "liberté"
est néanmoins parfaitement illusoire puisque Bronson doit obéir
aux règles de sa "famille" maffieuse. Le Flingueur
est ainsi tout à fait amoral et déshumanisant. Il abonde
en métaphores zoologiques qui dépeignent Bronson et Vincent
comme des animaux (depuis la première apparition de Bronson,
qui apparaît dans le cadre comme un fauve sortant de son sommeil
à l'heure de la traque, à la "cage" du final
en passant par des plans signifiants dans un zoo, ou la manière
dont Bronson "résume" le personnage de Vincent comme
un éthologue). Métaphores pertinentes, l'animal n'est-il
pas toujours - abusivement - associé à la liberté
? Mais une idée encore contredite lors d'une scène chez
le patron de Bishop, propriétaire d'un jaguar enchaîné
dans son jardin : soit Bishop, "libre" dans un certain périmètre,
celui que sa chaîne permet de tracer.
Jeu
de massacre comportementaliste où les êtres ne semblent
exister que par leur métier (le vénérable Roger
Ebert qualifiait le personnage de Bronson de "drogué du
travail" dans sa critique du film), Le Flingueur
est aussi un film de pères et fils contrariés. Encore
des règles, donc. Le scénario semble expliquer la sociopathie
de Bishop et Steve par l'attitude de leur père respectif. Le
fait que Bishop (avec sa pipe bien paternelle, sa robe de chambre bien
paternelle) prenne Steve sous son aile correspond à un besoin
d'humanisation (dans le film, Bishop paie une prostituée pour
qu'il lui maintienne un semblant de relation – avec petits cadeaux
et lettres d'amour), tout comme Steve cherche un père de substitution.
Si la faute incombe au père, le film n'apprécie pas pour
autant les jeunes – la scène de la fête – renvoyant
générations déresponsabilisées, séparées,
dos à dos jusqu'à l'affrontement. La curiosité
d'un Steve très vide, très vain face au monde des tueurs
professionnels évoque de manière tordue les quêtes
spirituelles/individuelles de nombreux Américains de l'époque
(du renouveau chrétien aux ashrams, des routards quittant tout
pour sillonner le pays aux cités/enclaves peuplées de
retraités), ayant toutes pour point commun une transformation
personnelle contre la société. Steve devient un tueur
par envie de la maîtrise de soi de Bishop, sorte de perfection
encore une fois associale. Echo à nouveau de la crise morale
américaine.
Scorpio
Ambigu
par excellence, l'espionnage ne pouvait qu'attirer Winner, qui en donne
sa lecture avec Scorpio. Le genre avait bien sûr
une signification particulière dans l'Amérique des années
70 pour cause de Watergate (dès 1970, les conversations secrètes
des "activistes politiques" étaient mises sur écoute).
Ironiquement, la CIA, en permettant à Winner de tourner dans
ses bureaux (une première pour un film), semble avoir envisagé
le film comme l'occasion d'une petite opération de publicité,
de transparence. Scorpio est un thriller d'espionnage
apocalyptique ("il n'y a plus de secret - aucun valant la peine
d'être volé", dixit Cross/Lancaster), hanté
par des espions carriéristes ou désabusés (dès
1973) qui préfigurent la vague des barbouzes égarés
postmodernes, post-Guerre Froide. Winner préfère y reprendre
le canevas père/fils du Flingueur, négligeant
le parfum zaprudérien du scénario, qui débute et
se termine sur des images gigognes à décrypter (un assassinat
en direct à la télévision et un film de surveillance).
Laissant à d'autres films le vertige théorique, Scorpio
est davantage gagné par l'air du soupçon que la paranoïa
(on y voit tout de même Delon mentir à sa petite amie devant
la statue d'Abraham Lincoln à Washington). Il se concentre sur
sa paire de stars (Lancaster et Delon égaux à eux-mêmes).
Sous le thriller solide (voir la poursuite sur un chantier viennois,
où les deux stars assurent l'essentiel de leurs cascades), Winner
travaille à nouveau la confusion des genres et repères.
Il
était finalement logique pour un cinéaste habitué
aux parallèles entre bons et méchants d'appliquer son
cynisme aux rapports Est-Ouest. Sur fond de réalité apparemment
simpliste (où celui qui n'est pas dans votre camp est forcément
dans l'autre), le scénario évoque la fuite désespérée
d'un homme – ancien idéaliste, résolument antifasciste
- refusant de prendre parti, puisque aucun ne le mérite. Tout
comme le Bronson du Flingueur, Lancaster/Cross s'affranchit
des règles mais est rattrapé par le système. Le
cœur du film est dans ce dialogue entre Lancaster et Paul Scoffield,
en espion russe vieillissant et ayant foi dans le communisme, mais pas
celui de l'URSS : "as-tu remarqué que nous sommes remplacés
par de jeunes hommes au visage vif et stupide, habillés à
la mode et uniquement voués à l'efficacité, des
gardiens de machine, des pousseurs de boutons, des quincailliers aux
jouets compliqués et qui malgré la langue, se ressemblent
tous, qu'ils appartiennent à l'Est ou à l'Ouest"
? Affrontement de générations encore, où les "Bons"
se comportent comme les "Méchants" (jusqu'à
cette scène un brin dérangeante où la CIA se sert
d'Autrichiens pour disposer d'un rescapé d'un camp de concentration)
et vice-versa, où l'arrivisme est compagnie des Rois et des Grands
de la Terre (Delon voulant rentrer dans la CIA). Le final, version barbouze
de Get
Carter tout en ruines morales, confirme la vision comportementaliste
et nihiliste du monde du Flingueur : on agit en croyant
savoir pourquoi, on respecte les règles en ayant oublié
pourquoi ("parce que c'est dans ma nature", répond
le scorpion piquant la grenouille dans la fable).
New York, ville fermée
Les films suivants de Winner sont… contrastés : The
Stone Killer / Le Cercle Noir (1973) est un polar où
Bronson marche enfin sur les traces de l'Inspecteur
Harry ("This cop plays dirty", clamait l'affiche).
Réalisé correctement mais au montage parfois abrupt (Winner
confond nervosité ‘friedkinienne’ et découpage
brutal), le film est intéressant pour son arrière-plan
chaotique où se mêlent explicitement séquelles du
Vietnam et références au Black Power et à la contre-culture.
Cette histoire de vengeance mafieuse vieille de 40 ans est parfois tirée
par les cheveux mais étonne par sa fin noire, où le policier
joué par Bronson se révèle être un libéral
- au sens américain, donc "de gauche" - las, Sisyphe
sous le poids d'une Amérique en plomb. En 1974, le Paul Kersey
de Death
Wish sera l'incarnation définitive de l'Américain
divisé selon Winner, allumant la polémique car cet individu
qui provoque les voyous de New York n'est pas un policier ni même
un criminel : c'est un citoyen, le citoyen K. Après ce western
urbain roublard, Winner s'accorde une récréation ratée
avec Won Ton Ton (1975), biopic à peine déguisé
du chien Rintintin et symptôme d'une vague "rétro"
au cours de laquelle Hollywood se penchait sur son passé.
La Sentinelle des Maudits
Winner
conclut ce voyage américain par son film le plus étrange
et misanthrope de cette période ("les New Yorkais n'ont
que le sens du sexe et de l'argent", dixit un personnage).
Sur le papier, le film pourrait se résumer ainsi : la malédiction
de ma maison hantée et qui est aussi une porte sur l'Enfer, en
pleine grève des exorcistes. Dans la lignée des films
d'horreur religieuse de la période, le film joue sur le renouveau
chrétien comme réponse déconcertée à
une angoisse collective de fin du monde. Couple menacé, foyer
envahi, tension sexuelle (le père d'Alison) et mal éternel,
nous sommes en terrain connu. Winner joue la carte du Grand Guignol,
du cliché (les demoiselles en nuisette affrontant le danger surnaturel
avec un couteau de cuisine, le jeu de Sarandon lorsqu'il découvre
le "secret" de la maison) pour ce film à trous et foutraque
où les vrais fantômes sont d'anciennes gloires payant leur
loyer. Tapis rouge pour Ava Gardner déguisée en Geneviève
de Fontenay, Burgess Meredith en Pingouin, John Carradine en momie,
José Ferrer en cardinal de Richelieu imberbe, Eli Wallach en
bon, brute et flic et Martin Balsam en professeur Tournesol. Involontairement
cérébral par moments (ou ennuyeux, c'est selon) pour cause
de budget étriqué, le film vaut pour ses instants parfaitement
dégénérés tels que la scène des deux
lesbiennes ou un intermède de triolisme gérontophile.
Winner ose tout, surtout pour le final où il met en scène
de véritables freaks - réellement défigurés
et handicapés - pour incarner les damnés de l'enfer (6).
Et
pourtant, le film reste ‘winnerien’ en diable (voir le policier
incarné par Wallach), la confusion des genres étant appliquée
cette fois au couple matériel/spirituel. Le résultat est
une conflagration : des héros vides (Alison/Cristina Raines (7))
et louches (l'avocat/fiancé incarné par Chris Sarandon)
affrontent un groupuscule de l'Eglise Catholique qui veut sauver le
monde. Au prix bien sûr du mensonge, du parjure, du meurtre et
qui sait peut-être, de la spéculation immobilière.
Il n'y a rien, ni personne à qui se raccrocher, entre le monde
de la Mode et des apparences et une assemblée de prêtres
(figurant la menace institutionnelle, autoritariste de Lawman
ou Scorpio dans un pays protestant) manipulant systématiquement
ceux qui ont commis le pire pêché - ou l'acte individualiste
ultime - mais y ont survécu : le suicide. Tout comme Maddox/Lancaster
était antipathique, la fameuse Sentinelle du film qui garde l'entrée
des Enfers et censée donc nous sauver, est présentée
comme un monstre muet. Sa cécité peut être lue comme
une attaque contre l'institution religieuse : l'aveuglement du devoir
face au monde matériel. La fin est sarcastique : on pense au
prix payé par l'un des personnages pour donner sens à
sa vie. Et si l'enfer vu par Winner pourra faire grincer les dents,
on pourra trouver - par association d'idées - une forme d'humour
noir plus ou moins digérable dans l'idée d'un mannequin
affrontant une horde de "phénomènes e foire".
Littéralement, il s'agit de protéger des laids,un monde
hanté par la beauté vaine, de les repousser dans les enfers
comme une tâche que l'on ne saurait voir. De les maintenir derrière
la vitrine. Cynisme encore.
Winner
bouclera ensuite la boucle en retournant en Grande-Bretagne pour un
remake honnête et volontairement sans glamour du Grand
Sommeil à Londres. Si son utilité face au classique
de Hawks est toujours contestable, le film transpose tout à fait
la noirceur du Los Angeles de Chandler dans le Londres contemporain,
les ombres sous le soleil dans la grisaille sordide cockney. La décade
cynique de Winner s'achève ici. Viennent la chute des années
80, l'inénarrable Death Wish 3, les publicités
pour assurances et la critique gastronomique. Ses films des années
70 dressent un portrait fidèle du désenchantement de l'Amérique
‘nixonienne’ puis ‘carterienne’ où les
repères sociaux et moraux sont bouleversés, entre Etat
tenu en suspicion et individualisme tournant à vide. De Lawman
à The Sentinel, la conclusion des films de Winner
n'est jamais satisfaisante, induisant que l'éclat d'un combat
gagné s'évanouit dans un plus large chaos donné.
Ce pessimisme est bien sûr la limite - rajoutons le travail brouillon,
roublard - de Winner. Il peut passer pour un grand gamin et fils unique
choisissant systématiquement le nihilisme, de casser ses jouets
et le mobilier du salon comme le font ses personnages, même si
on conçoit mal de nos jours l'obsession du déclin américain
de cette époque. Les films de Winner sont une liquidation de
cette ère avant fermeture - anticipée - du monde. Forcément,
ils donnent une impression de grande braderie : esthètes s'abstenir.
L'individualiste ultime de ses films n'est autre que Winner lui-même
(il y a ainsi une certaine absurdité dans le tantôt idiot,
tantôt nihiliste Death Wish 2, comme un gros
bâton offert à ses détracteurs pour mieux le fesser).
Le "héros" ne vaut ainsi pas mieux que la société
qu'il affronte ou sauve. Bonjour, c'est Travis Bickle.
(1)
Dans son classique From Hollywood to Reagan, le critique Robin Wood
identifie le "texte incohérent" dans nombre de films
des années 70, soit des contradictions idéologiques reflétant
la crise morale américaine : le constat de crise - désillusions
du Vietnam, face aux institutions, tensions sociales – est d'autant
plus grave que l'utopie des années 60 est impuissante à
changer les choses. Interrogation de Wood qui résume le "texte
incohérent" : quelle attitude tenir par rapport à
Travis Bickle dans Taxi
Driver ? Justicier traditionnel du western - donc positif
- ou psychopathe ? Ou bien les deux ?
(2) Petit passif de la présidence de Richard Nixon à
partir de 1968 et début d'explication de ces années lourdes
: trois mois après son élection, le nombre d'Américains
tués au Vietnam dépasse le total des victimes de la Guerre
de Corée. En dépit de sa promesse de mettre fin à
la guerre et de rapprocher les générations et plus largement
un pays divisé, Nixon creuse encore l'écart avec l'invasion
du Cambodge en 1970. La décision provoque une tempête de
protestation parmi la jeunesse, culminant avec la mort de quatre étudiants
à l'Université de Kent State, Ohio, abattus par la Garde
Nationale le 4 mai. Dans un sondage de Newsweek à l'époque,
58% des sondés affirmaient que les tirs de Kent State étaient
justifiés. 1968 est aussi l'année des assassinats de Martin
Luther King et Robert Kennedy, et d'une intervention musclée
de la police à la Convention Démocrate de Chicago.
(3) La confiance dans le marché, dans l'entreprise à
organiser la société à la place du gouvernement
est une constante de l'Amérique des années 70. Echo fait
par l'un des habitants de Sabbath qui rappelle que "la ville
doit tout aux Bronson".
(4) A Burt Lancaster lui demandant la raison d'être de son personnage
pendant les lectures du script, Winner lui répondit : "c'est
un salaud".
(5)
Commentaire de Winner sur ce final : "après cette excitation,
la vie continue. Tout le monde retourne d'où il vient. C'est
exactement ce qui se passe dans la vie. Nixon a été viré,
tout le monde était excité, et trois semaines après,
tout le monde reprenait sa vie d'avant." (interviewé
par X. Mendik)
(6) Le recours aux freaks – dénué de la compassion
apparente d'un Browning par exemple - a été dénoncé
par certains critiques. Il correspond à la logique, ici poussée
à l'extrême, du réalisme comme parti pris chez Winner.
Selon ce dernier, les intéressés, venus des quatre coins
du pays, étaient surtout heureux de constater qu'ils n'étaient
pas seuls au monde. Question donc de point de vue.
(7) Scène ambiguë où sur le tournage d'une publicité,
Alison doit répéter dix fois la même prise (montrer
une bouteille à la caméra) : est-elle victime des "mauvaises
ondes" de son appartement, ou simplement stupide?