Début
des années soixante, la télévision commence à
faire des ravages dans l’industrie du cinéma. Une grosse
maison de production comme la Shokiku voit la popularité de ses
mélodrames diminuer. Désireux d’injecter une bouffée
d’air frais dans les productions du studio, le directeur Shiro
Kido décide de donner une chance à de jeunes réalisateurs
dont la fraîcheur et la liberté de ton sont susceptibles
d’attirer à nouveau le public dans les salles. Masahiro
Shinoda tout comme ses contemporains Nagisa Oshima et Yoshishige Yoshida
vont bénéficier de cette confiance et former avec des
personnalités comme Shohei Imamura ce qui sera la « nouvelle
vague » japonaise (1). A l’instar des autres réalisateurs
de sa génération comme Kinji Fukasaku et les sus-cités,
Shinoda était adolescent dans l’immédiat après-guerre,
il a vécu de l’intérieur les profonds bouleversements
d’une société japonaise en pleine mutation qui plus
est, prise en otage dans la guerre froide. Ces enfants qui avaient grandi
avec un Empereur-dieu dans un Japon encore profondément renfermé
sur lui-même, se sont retrouvés confrontés à
ces notions jusqu’alors inconnues pour eux que sont capitalisme
et démocratie. Shinoda intégrera à plusieurs reprises
dans ses réalisations cette thématique d’une société
japonaise que de profonds changements ont laissé déboussolée
et déstabilisée ; tout comme elle sera d’ailleurs
au centre de nombreuses productions de la « Nouvelle vague ».
Fleur
pâle
Le personnage de Muraki dans Fleur pâle est un
bel exemple de cet état d’esprit japonais dans l’après-guerre.
De retour sur « son territoire » après trois ans
de prison, il découvre que son monde a changé. Son clan
a conclu un pacte avec le clan adverse, les codes ne sont plus ceux
qu’il a connus…. Il ne s’adaptera pas à cette
nouvelle situation et se sacrifiera pour le clan en assassinant l’Oyabun
qui les menaçait directement. Son retour en prison pouvant être
vu comme une fuite en avant, de ce nouveau chaos qu’il ne reconnaît
plus et où il n’est plus vraiment reconnu, où il
ne se sent plus « vivre », vers un milieu apaisant et connu.
Il avouera d’ailleurs à Saeko en parlant du meurtre qui
l’a conduit en prison la première fois : « Mais
au moins, quand je l’ai tué, je me suis senti vivre ».
Le « Maintenant, je flambe » qui suit illustre
bien son désarroi et son inconfort. Ce nouveau monde n’est
pas pour lui. Seule la jeune femme lui donne un temps l’illusion
d’un sens nouveau à sa vie. Dès qu’il la voit,
il est aussitôt attiré et fasciné par ce personnage
qui fait un peu tache dans cet univers machiste. Shinoda en fait une
tache blanche lumineuse, une fleur pâle dans l’univers secret
et sombre des salles de jeu. Saeko est un personnage à part dans
un cinéma nippon habitué aux héroïnes soumises
et humiliées. Elle est forte, libérée et constamment
à la recherche de sensations toujours plus fortes. Elle a l’inconscience
et le sens transgressif de la jeunesse. Tout cela va fasciner le yakuza
qui ira jusqu’à lui offrir la sensation ultime en assassinant
sous ses yeux le caïd du clan Imai. Meurtre auquel elle assistera
en spectatrice fascinée et qu’elle laissera faire pour
que l’homme qu’elle aime puisse « vivre » à
nouveau. Cette métaphore du japon moderne, Shinoda nous l’offre
dans un écrin à l’esthétique travaillée
dans un superbe noir et blanc aux contrastes appuyés. Fleur
pâle recèle des moments de grâce et de modernité
incontestables. L’introduction avec son monologue mélancolique
ou le meurtre final lyrique, stylisé confèrent au métrage
une charge émotionnelle indiscutable et le travail sur la lumière
fait du film une œuvre où le ressenti par rapport aux stimuli
visuels est presque plus important que l’histoire elle-même.
Fleur pâle est un film d’ambiance où
le peu d’histoire n’est que prétexte à faire
ressentir les états d’âme de ces personnages errants
(2). Shinoda s’attarde sur les visages, étire les plans
dans l’appartement du yakuza pour mieux faire ressentir sa solitude,
son malaise, revient sur les visages, les mains, les jeux, détaille
longuement les différents rituels qui accompagnent les parties
de cartes... Le film ne comporte finalement que peu de dialogues, tout
passe par une image travaillée à l’extrême.
Bien que très réussi esthétiquement parlant, Fleur
pâle pèche cependant par un rythme que Shinoda
voudrait posé voire contemplatif mais qui est parasité
par quelques scènes plus nerveuses qui lui ôtent une peu
de sa magie.
Adapté
du roman de Shintaro Ishihara (3), Kawaita Hana, Fleur
pâle fut un succès d’autant plus inespéré
que le film eût de sérieux démêlés
avec la censure en raison des nombreuses scènes de jeu qui y
sont décrites (4) bien plus que pour une violence d’ailleurs
relativement peu présente. Il fallut l’intervention de
Ishihara en personne et de Shuji Terayama (5) pour que le film puisse
bénéficier d’une ressortie.
Assassinat
Réalisé dans la foulée de Fleur pâle
et bénéficiant d’un budget conséquent grâce
au succès de ce dernier, Assassinat est la concrétisation
d’un rêve de réalisateur pour Shinoda, à savoir,
mettre en scène un Jidai-geki. Frustré par la puérilité
des chambaras de l’époque, notamment par les productions
de la Toei, Shinoda décide d’adapter à sa façon
un roman de Ryotaro Shiba (6) lui-même inspiré de faits
réels. Pour ce faire, il chorégraphie lui-même les
combats et effectue avec son chef opérateur Masao Kosugi un travail
stupéfiant sur la lumière. Au-delà d’une
intrigue passionnante intégrant de nombreux événements
déterminants de l’histoire du Japon, Assassinat
est avant tout le superbe portrait d’un homme à la personnalité
riche et de l’obsession que cet homme est devenu pour le samouraï
chargé de l’assassiner. Shinoda fait certes de Kiyokawa
Hashiro le personnage ambigu, intelligent, manipulateur, ambitieux qu’il
était dans la vie réelle mais il lui ajoute également
une dimension émotionnelle indéniable et une complexité
qui va au-delà de la simple relation de faits historiques. Le
Kiyokawa Hashiro de Assassinat n’est pas que
le personnage froid et calculateur qui n’hésite pas à
tuer ses anciens compagnons pour arriver à ses fins politiques,
il est aussi un homme qui doute, qui aime et qui peut souffrir de son
propre comportement. Shinoda choisit, pour ce portrait une narration
toute en nuances, utilisant alternativement des flash-back présentant
un Hashiro implacable et d’autres plus intimes où le personnage
se fait plus fragile (voir à ce titre la superbe séquence
où il annonce à Lotus qu’il a tué pour la
première fois et où il la supplie de ne pas l’abandonner…).
Parallèlement à l’ascension de ce fils de paysan
cultivé au statut de Shogun, Shinoda nous conte la véritable
descente aux enfers de Sasaki (formidable Isao Kimura que l’on
déjà pu apercevoir notamment dans Les sept samouraïs),
celui qui est chargé de l’éliminer et pour lequel
il est devenu une véritable obsession. « Je ne pourrai
plus vivre longtemps si je ne le tue pas… ».
A
l’instar de Fleur pâle, Assassinat
bénéficie de superbes éclairages faisant, contrairement
à son prédécesseur, la part belle aux lumières
naturelles, ce qui confère à certaines séquences
une atmosphère tout à fait particulière.
La guerre des espions
Adapté du roman Ibun Sabutori Sasuke (littéralement
« Sabutori Sasuke, l’étrange ») de Koji Nakada,
La guerre des espions est à nouveau prétexte
à faire un parallèle avec la situation politique du Japon
dans les années cinquante. Comme l’explique Shinoda dans
les bonus, dans les années 50 / 60, coincé entre les Etats-Unis
et L’Union Soviétique alors en pleine guerre froide, le
Japon ne savait plus vers qui il pouvait se tourner. Sarutobi Sasuke
se retrouve dans la même situation, naviguant entre les clans
Toyotomi et Tokuwaga sans vraiment vouloir choisir son camp (il ne le
choisira d’ailleurs pas puisque la dernière phrase du film
nous apprend qu’il ne participera à la bataille qui opposera
les deux clans quelques années plus tard). Comparé aux
autres films du coffret, La guerre des espions se fait
plus léger, moins dramatique dans le ton, sans pour autant se
départir d’une certaine réflexion politique. Le
réalisateur y met beaucoup de lui-même, de son vécu
(l’enfant au corbeau inspiré de ses propres souvenirs…)
et de ses convictions... Bien que plus classique et plus sobre dans
sa forme, le film bénéficie malgré tout, comme
les autres, d’un soin particulier dans la mise en image tant du
point de vue cadrages qu’au niveau des éclairages, avec
toujours de très beaux gros plans sur les visages des acteurs.
Peut-être plus « mineur » comparé aux autres,
La guerre des espions n’en demeure pas moins un excellent
film d’action qui se laisse suivre sans temps morts avec beaucoup
de plaisir.
Double
suicide à Amijima
En 1966, après les démêlés qu’il eût
avec le studio lors de la réalisation de La guerre des
espions , Shinoda décide de quitter la Shokiku (a l’instar
d’Oshima et Yoshida) pour fonder sa propre maison de production
de façon à pouvoir réaliser ses films de manière
totalement indépendante. C’est ainsi qu’il fonde
la « Société d’expression (Hyogen Sha) ».
C’est dans ce contexte et en association avec l’A.T.G (7)
que Masahiro Shinoda met en scène en 1969 ce Double suicide
à Amijima qui tient autant du théâtre filmé
que de l’œuvre de cinéma d’avant-garde voire
expérimental. Le film qui s’inspire d’une œuvre
de Monzaemon Chikamatsu écrite pour le bunraku (théâtre
traditionnel de marionnettes japonais) s’ouvre sur la préparation
d’un de ces spectacles avec en voix off, Shinoda discutant avec
sa scénariste de certains points concernant le film et notamment
la scène de suicide. Le film lui-même se déroule
en grande partie dans des décors stylisés chargés
d’une forte symbolique (8). Shima Iwashita (qui jouait déjà
le rôle de Lotus dans Assassinat ) tient à
la fois le rôle d’Osan la femme de Jihei et celui de Koharu,
sa maîtresse et le champ est constamment traversé des 'kuroko'
(9) qui prennent régulièrement part à l’action.
Si le sujet et le scénario ne sont pas des plus originaux (le
thème du double suicide est traité dans le théâtre
japonais depuis le XVIIème siècle et a été
traité de nombreuses fois au cinéma), tous ces éléments
concourent à faire du film une œuvre tout à fait
à part, fascinante et déstabilisante (surtout pour le
public occidental peu habitué aux formes théâtrales
japonaises). Shinoda réussit le tour de force, non seulement
de réaliser un film étonnant avec un budget des plus restreint
et un scénario de base mainte fois revisité dans le cinéma
nippon, mais aussi de surprendre et de réinterpréter ce
matériau original pour en faire une réflexion sur le destin
(ici matérialisé par les kurokos qui manipulent les acteurs
comme ils manipuleraient des marionnettes (10)). Les amants n’ont
de cesse de fuir ce destin qui s’impose à eux, qu’ils
se sont imposé en s’aimant au-delà des lois qui
régissent la société médiévale dans
laquelle ils vivent. Ils n’ont de cesse de fuir cette mort qu’ils
se sont imposé (Koharu le dit clairement au « samouraï
», mais tout le drame final vers le cimetière et le lieu
où les amants mourront illustre ce dilemme – les amants
reviennent continuellement sur cette mort q’ils redoutent et ont
pourtant choisi). Les kuroko les suivent durant tout ce cheminement
comme pour s’assurer que le destin s’accomplit, n’hésitant
pas à les guider vers ce double suicide qui ne peut qu’être
l’aboutissement de leur amour... Ainsi, ce sont eux qui dresseront
la potence pour Jihei…
Même si sa carrière n’a pas eu la renommée
de celles de ses illustres contemporains, Masahiro Shinoda se pose au
travers de ces quatre films en fin esthète. Goût pour l’esthétisme
qui lui fut d’ailleurs souvent reproché (notamment par
Max Tessier). Pourtant, s’il est vrai que ses films sont moins
immédiats d’accès que ceux de certains de ses contemporains,
c’est peut-être parce qu’ils s’adressent par
moments plus aux sens qu’à l’intellect. Cet esthétisme
poussé parfois au profit de l’histoire n’en appauvri
pas la force, au contraire, elle la renforce ; il est vecteur de signification
et porte l’histoire en lui. Une fois de plus Wild side exhume
de petits bijoux pour notre plus grand plaisir et nous donne à
revoir dans deux rôles marquants le grand Tetsuro Tamba récemment
décédé.
(1)
Pour ces jeunes réalisateurs dont la moyenne d’age tournait
autour de la trentaine (en 1960, Shinoda a 29 ans, Yoshida, 27, Oshima,
28), c’est une aubaine. Avant cela, le système des studios
les obligeait à être assistant réalisateur de nombreuses
années avant de se voir confier un budget comme réalisateur.
(2) Shinoda avoue d’ailleurs dans les bonus qu’on l’avait
critiqué pour avoir fait un film dénué d’histoire.
(3) Egalement auteur de scénarii (comme le Crazed fruit
de Ko Nakahira) et réalisateur (il réalisa notamment The
young beast et co-réalisa avec Marcel Ophüls, Truffaut
et Wajda, L’amour à 20 ans en 1962), il
fait une apparition à la fin de La guerre des espions
dans le rôle de Saizo Kirigakure, l’ami de Sasuke.
(4) A l’époque de sa sortie, les jeux d’argent étaient
toujours interdits au Japon. En faire l’apologie et une description
aussi détaillée était considéré comme
un summum d’immoralité. D’un autre côté,
la fascination pour un interdit enfin dévoilé contribua
beaucoup au succès du film.
(5) Poète, réalisateur d’avant-garde et scénariste
notamment pour Shinoda, Terayama fut une figure marquante de la nouvelle
scène artistique nipponne des années soixante.
(6) Romancier dont Hideo Gosha adaptera la nouvelle Hitokiri Izo
en 1969.
(7) Nihon Art Theater Guild. Fondée en 1962, cette société
avait pour vocation de diffuser des films plus « art et essai
», peu susceptibles de rallier un public large. L’A.T.G.
débuta par la distribution de films d’auteur étrangers
avant de se tourner vers productions nationales. Nagisha Oshima fut
un des premiers à la soutenir.
(8) Une expérience qui est ici la conséquence d’un
budget restreint, mais qui procède également d’une
réflexion sur la nature même des décors et leur
signification. On ne peut s’empêcher de penser à
une autre expérimentation dans le domaine, celle de Lars Von
Trier dans Dogville ou Manderlay.
(9) Les kuroko sont, dans le théâtre traditionnel japonais
des assistants habillés de noirs qui aidaient les acteurs sur
scène et manipulaient les marionnettes au bunraku.
(10) Tout comme ils peuvent être vus comme le souligne Shinoda
comme une matérialisation de l’auteur qui manipule ses
personnages pour construire son récit. Ce qui en fait également
une intéressante réflexion sur la narration.