D’origine
russe mais né au Chili, Alejandro Jodorowsky est à l’image
de sa nationalité, un artiste protéiforme et enrichi d’horizons
différents. Acteur, marionnettiste, mime, metteur en scène
de théâtre, romancier, poète, cinéaste, un
peu magicien, mais aujourd’hui surtout connu pour son travail
de scénariste de Bande Dessinée (sa plus célèbre
collaboration reste L’Incal avec Moebius). Cependant la récente
redécouverte de deux de ses films phares, El Topo
et La Montagne Sacrée d’abord sortis au
cinéma puis aujourd’hui disponibles chez Wild Side en DVD
(tous deux totalement restaurés et remasterisés), agrémentés
du premier film du cinéaste Fando et Lis, tend
à redonner à Jodorowsky le cinéaste, la place qu’il
mérite dans le cinéma contemporain. La place d’un
réalisateur absolument unique qui a donné naissance à
des films aussi singuliers que fascinants. Proche du surréalisme,
ses films pourtant ne sauraient être réduit à cette
épithète un peu grossière. Car les œuvres
de ce phénoménologue fou de Jodorowsky vont beaucoup plus
loin que ça en proposant au spectateur une expérience
mystique et un voyage unique. Mais avant tout cela ils proposent surtout
(ou seulement pour certains) une expérience de cinéma
unique et inoubliable pour qui veut bien se laisser pénétrer
par les images et les sons du film.
Fando
et Lis est le premier film de Jodorowsky qui le réalise
en 1968. Présenté au festival d’Accapulco le film
y fit scandale. Nous suivons la quête de deux amoureux perdus
dans un monde désertique, à la recherche du pays paradisiaque
de Tar. Sur leur chemin, ils rencontrent une galerie de personnages
étranges et sont soumis à de douloureuses épreuves.
Le film marque par son radicalisme, tant dans le surréalisme
visuel que dans la narration lâche et sensitive. Aucun compromis
n’est fait pour le spectateur, et Jodorowsky explore au maximum
sa liberté filmique au travers de ce conte un peu morbide. Mais
de quoi parle Fando et Lis ? Qu’est-ce que renferme
ce voyage initiatique vers le pays paradisiaque de Tar ? Ces questions
sont celles qui assaillent le spectateur obstiné qui désire
dépasser la bizarrerie ostentatoire affiché par le film.
Et force est de reconnaître qu’il est très difficile
d’en débroussailler l’imagerie et d’en démêler
symboles, métaphores, métonymies et récit. Mais
de toute façon il serait vain de tenter d’en dresser une
analyse chronologique ordonnée et rangée par catégories.
Au vacillement surréaliste qui rapproche le film vers le spectateur,
il est bon de répondre par un mouvement surréaliste qui
envoie le film loin et donne une vue d’ensemble. Fando
et Lis, ce n’est après tout qu’une histoire
de science-fiction ou de fantasy. Deux personnages amoureux et romantiques
à la recherche de la cité miraculeuse de Tar où
Lis, paralysée, pourra retrouver l’usage de ses jambes
et où ils pourront vivre pour toujours un bonheur total. C’est
cette quête naïve qui constitue la colonne vertébrale
du film. Quête éminemment symbolique qui va conduire nos
deux héros à revivre leurs vies en un rébus de
symboles.
Fando
et Lis est un film qui se décompose en quatre chants.
Cet élément le rattache bien évidemment à
la chanson de geste et à la tradition orale du conteur. Jodorowsky
utilise d’ailleurs des gravures du Xème Siècle pour
illustrer les génériques ainsi que les passages entre
les différents chants. Et Fando et Lis, c’est
exactement ça : peut-être le seul film surréaliste
à la manière d’une chanson de geste de l’histoire
du cinéma. Le film se décompose clairement en scènes.
On pourrait en dresser une liste qui se révèlerait très
vaine, mais la construction se fait assez systématique pour le
souligner. Fando et Lis errent à la recherche de Tar dans un
désert peuplé d’étranges personnages survenant
ça et là pour interrompre, orienter, mettre en danger,
discuter leur voyage. C’est une forme de récit épique
intimiste que l’on retrouve ici. Jodorowsky inscrit son film dans
une mythologie toute personnelle qui ne parle qu’à lui
mais qui a l’ambition de s’ouvrir au monde. Il réside
là, l’art de Jodorowsky. De se chuchoter sa propre mythologie.
De la déplier et l’imprimer sur pellicule. C’est
pourquoi il est si difficile d’appréhension. Parce qu’on
n’a pas les clefs d’un univers trop personnel. Mais en y
regardant de plus près, a-t-on besoin des clefs pour y entrer
? Je n’en suis pas sûr.
La
quête de Tar est la quête de l’innocence perdue. Tout
le film montre nos personnages perdre leur innocence. Dès leur
enfance, ils ont pénétré un monde d’adultes
où l’innocence n’a plus sa place. Lis est violée
et Fando vit un profond complexe d'Œdipe en voulant tuer son père
au profit d’une mère tyrannique et aliénée.
Les personnages partent à la reconquête de ce moment où
ils étaient eux-mêmes, séparés du monde qui
les entoure. Et cette thématique sous-jacente contamine le film
même pour nous donner un film d’une dureté et d’une
âpreté douloureuses. Les deux personnages ne sont finalement
que des enfants. Le sentiment lubrique semble absent de leur personne
alors que tous les personnages autour semblent agités d’une
frénésie sexuelle. Et lorsque Fando veut faire l’amour
à Lis, elle refuse et il la bat et l’abandonne. On n’est
pas loin du mythe du bon sauvage de Rousseau, sauf qu’ici Jodorowsky,
anthropologue, ne parle pas d’une corruption par la société
ou les hommes, ou du moins pas uniquement, mais parle d’une corruption
par le corps lui-même. L’innocence est ailleurs, on l’entrevoit
à la fin lors de cette brève séquence où
Fando et Lis courent nus dans la forêt, mais c’est une image
archétypale et naïve qui si elle peut toucher dans sa teneur
d’image iconique originelle ne laisse aucun doute sur sa vraie
nature. Les deux personnages sont bel et bien morts et ce paradis n’existe
que dans la mort. On retrouve cet esprit de libération totale
lors de la scène de la peinture. Les deux personnages semblent
soudain hors du temps et de l’espace et n’appartiennent
à plus rien de tangible dans le film. Ils se marquent mutuellement
en s’appropriant le corps de l’autre et dès lors,
comme transfigurés par une osmose amoureuse, ils se vautrent
dans une hystérie totale et destructrice,
couvrant
la pièce dans laquelle ils se trouvent de dizaines de litres
de peinture. Cette image là c’est l’innocence factice
que la réalité a à offrir. C’est une espèce
de bonheur furtif tourné vers l’intérieur et vers
l’auto-annihilation. Non, pour Jodorowsky ces personnages sont
d’ores et déjà perdus, comme morts et ne font que
sombrer dans une folie psychologico-surréaliste. En témoigne
cette scène où Fando est dans un trou dans le sol et que
Lis s’enfuit en courant dans une spirale excentrique autour d’elle.
Tout est question de concentricité, car Lis reviendra à
elle, et plus ils s’approcheront du centre fuyant de cette spirale
infernale plus ils s’enfonceront au-delà d’eux-mêmes
vers leur propre disparition. Jodorowsky explique que le film représente
cette accumulation de réalités infinies et gigognes qui
ne permet de ne faire exister aucune réalité mais uniquement
des ersatz et des avatars de réel. L’unique réalité
est encore une fois celle de l’innocence volée des personnages
mais pour Jodorowsky, elle est impossible à retrouver, le corruption
est automatique et toutes les quêtes du monde n'y suffiraient
pas. Cette corruption, ce vol de la fraîcheur et de la pureté
de l’homme réside déjà dans les gênes
constitutives du corps. Le corps est un matériel sacré
pour Jodorowsky qui base toute son esthétique sur et autour du
corps mais ici le corps semble avoir défait les personnages et
les soumet à leurs pulsions les plus basses. Fando se montre
très violent et Lis, elle, se retrouve bloquée par son
handicap. Seule la réunion des deux corps et leur transformation
en croix (lorsque Fando la porte dans son dos) leur donne une réelle
capacité d’évoluer. Mais en l’état
leur corps n’est plus suffisant, leur quête se situe ailleurs.
Le
son de Fando et Lis représente à lui
seul, une autre dimension. Durant tout le film le cinéaste, utilise
des sons extra-diégétiques dans chacune des scènes.
Le plus souvent ces sons n’ont aucun lien avec ce qui se passe
à l’écran ou du moins ils proviennent d’une
autre source que la seule image. Bien évidemment ces sons sont
très symboliques. La première scène nous montre
Lis manger une rose alors que tout autour d’elle la guerre retentit.
Rien à l’image ne va relayer le son (aucun flash, aucun
tremblement). Il n’est pas indiqué qu’il faille donc
croire à une réelle situation de guerre dans la diégèse
du film mais c’est la réaction première du spectateur.
Cependant le son vient s’ajouter comme une autre dimension au
film pourtant intrinsèquement lié au reste. Un autre exemple
est la scène des vieilles femmes et du gigolo. Un lourd bourdonnement
d’insectes nous est asséné durant toute la scène
atteignant par moment la limite du supportable. Pourtant on n’y
voit aucune mouche. Alors il est clair que ses insectes évoquent
la putréfaction, la pourriture et que ces femmes sont absolument
dégoûtantes. Cela rend donc la scène sensationnellement
plus puissante en ajoutant un symbole fort. Mais on peut parallèlement
à cela voir le son comme un élément un peu étranger
au film qui va le déplier dans une dimension nouvelle. La bande-son
de Fando et Lis est un peu l’inconscient du film.
En
représentant le parangon le plus extrême et sans concessions
du cinéma de Jodorowsky, il constitue une introduction un peu
aride mais essentielle, car il contient les éléments archétypaux
et constitutifs de son cinéma. Ainsi, tout le film est baigné
d’un certain mysticisme propre à Jodorowsky, qui ne fait
que parler de religion sans jamais invoquer Dieu. Un personnage au début
coupe les fils d’une marionnette devant Lis et ce personnage se
veut l’incarnation d’un Dieu ou d’une présence
divine au dessus de nous contrôlant nos destins et nous considérant
comme de vulgaires déchets (le Dieu balaye la marionnette désarticulée).
La vision du mysticisme de Jodorowsky est donc fortement critique. Son
film n’est d’ailleurs qu’une succession de cultes
et de rituels mystiques étranges qui ne font que détruire
nos deux personnages principaux. De même lorsque Fando porte Lis
dans son dos, il la porte horizontalement, de sorte que l’association
de leurs deux corps forme une croix. Il semble un peu péremptoire
de vouloir analyser Fando et Lis à l’aune
d’écrits religieux ou de concepts ésotériques
appartenant à différents cultes, car Jodorowsky n’affiche
pas clairement son appartenance à une quelconque religion, parce
que son mysticisme ne se situe dans aucune logique préalable
et qu’il ne répond qu’à sa propre spiritualité.
Et c’est très symptomatique du cinéma de Jodorowsky
de créer sa propre religion et sa propre spatio-temporalité.
Le cinéaste nous confronte juste avec une vision iconique de
la religion pour nous proposer une réflexion allant au-delà
de la manifestation du culte pour toucher directement à la spiritualité
des personnages et du film lui-même. Car il cherche véritablement
le dialogue philosophique qui passe directement par l’image et
le son du film et non pas par le dialogue. C’est en ça
que Jodorowsky est un pur cinéaste. Si l’on se réfère
à la fameuse définition de Truffaut du cinéaste
(« un cinéaste doit montrer un point de vue sur le
monde »), Jodorowsky ne pourrait mieux correspondre lui qui
est littéralement son film. Plus que la vision du monde, son
film est son monde. Et c’est inestimable.
Le
second film du cinéaste est aujourd’hui celui qui reste
le plus connu : El Topo. Western mystique sur la quête
de spiritualité d’un sombre cow-boy (interprété
par Jodorowsky lui-même), le film fut le premier midight movies
de l’histoire du cinéma. Il est resté 6 mois à
l’affiche à Minuit au Elgin Theater de New-York et les
séances affichaient toutes complètes. Il s’est développé
autour du film un statut culte qu’il a gardé jusqu’à
aujourd’hui.
Il me semble fondamental de commencer à envisager El
Topo pour ce qu’il est de prime abord : un Western. Il
est évident aujourd’hui que cette appartenance directe
au genre le plus riche de l’histoire du cinéma a servi
la renommée du film. C’est vrai qu’il est curieux
de voir le cinéaste de Fando et Lis se commettre
aussi directement dans un genre aussi balisé. Comme si, après
Un Chien Andalou, Luis Buñuel avait réalisé
un film de guerre. Cela semble a priori incongru. Pourtant, quelques
années auparavant, Stanley Kubrick avait donné à
la Science-fiction une nouvelle définition en débarrassant
le genre des ses plus encombrants artefacts pour n’en garder qu’une
essence qu’il a su transformer en discours philosophique et mystique.
Mais comparer Jodorowsky à Kubrick serait une erreur dans le
sens où chez Jodorowsky, les icônes et les archétypes
d’un genre, en l’occurrence le western, en constituent la
mythologie. Car pour Jodorowsky, qui bénéficie en quelque
sorte d’un regard naïf sur le cinéma (en cela qu’il
n’a pas de cynisme), les cow-boys sont des figures mythologiques
au même titre que les héros de Homère ou de Béroul.
Ici Jodorowsky crée un personnage très iconique que ce
soit dans son nom (El Topo) ou dans son costume. C’est un cow-boy
d’emblée fantasmatique et héroïque. El Topo
est un métacow-boy, embryon conjoint des personnages baroques
de Sergio Leone et des icônes solitaires à la Django
de Corbucci. Mais dès cette image
inaugurale,
il cherche à dépasser le stade du cow-boy, il cherche
à aller plus loin. Il n’est pas en capacité de le
faire dès le début - nous offrir un western qui n’en
est pas un -, mais le trajet spirituel du personnage correspond au trajet
cinématographique de Jodorowsky chez qui film, vie, personnage
se confondent et où tout ne forme qu’une entité.
Il se doit de passer par le western et certains de ses codes (après
tout, le début – s’il on excepte le rituel du passage
à l’âge adulte lors du pré générique
– reste assez « classique ») pour pouvoir les dépasser
et finalement revenir à lui-même, se réapproprier
son propre film. C’est une construction gigogne où les
référents et les récipients constituant le texte
et le para texte, l’image et le son convergent vers un seul et
unique épicentre, l’âme du cinéaste, sa propre
vérité. C’est ce qu’El Topo nous montre à
un moment du film où il dessine une spirale dans le sable et
où il doit, selon cette spirale, se rapprocher du centre de la
spirale pour trouver les Quatre Maîtres. C’est une quête
commune du personnage, du film et du cinéaste, revenir vers le
centre, vers la source de toute chose même si pour cela il doit
passer par différentes épreuves toutes plus destructrices
les unes que les autres.
C’est
donc là que réside la problématique d’El
Topo, de même que la problématique beaucoup plus
globale du cinéaste. Dans une introspection de plus en plus profonde
pour atteindre l’essence de lui-même, condition sine qua
none pour qu’il puisse continuer et évoluer. C’est
pourquoi même si El Topo finit sur une clausule
évidente (l’immolation du personnage principal, son retour
aux cendres), il ouvre à travers le personnage du fils et de
l’enfant qu’il a procréé avec la Naine (elle
n’a pas de nom dans le film) une issue, non pas nécessairement
vers une suite cinématographique, mais bien plus vers la poursuite
de la quête. Une passation s’est indiciblement opérée
entre les deux personnages (le fils reprend les attributs du père,
il abandonne son parcours monacal pour embrasser le destin de cow-boy
solitaire) et El Topo peut recommencer en un mouvement infini car, Jodorowsky
l’a bien compris, il est impossible d’atteindre l’épicentre
de la spirale car plus on s’en rapproche, plus il s’enfuit
et la quête est dès lors infinie. Mais pour le cinéaste
comme pour le film, c’est ainsi qu’il définit son
existence et son rôle. Non pas dans la finalité d’une
démonstration mais bien plus dans sa structure constitutive.
« Ne décrivez pas vos expériences, le poème
doit être l’expérience » nous dit Jodorowsky.
Et El Topo, comme tout le cinéma de Jodorowsky
n’est que cela, l’invitation à une expérience.
Un cinéma qui, à la manière de la philosophie qui
veut aller au-delà du texte et de la théorie, veut aller
au-delà des images et des sons et de leur mystérieuse
alchimie pour atteindre le domaine empirique de l’homme. Et ici
l’expérience prend la forme archétypale de la quête
mystique. C’est en cela que Jodorowsky n’est pas un cinéaste
post-moderne, dans le sens où il ne passe pas par la matière
même du film pour communiquer. Il est bien sûr évident
qu’il utilise l’image cinéma (mouvement de caméra,
composition) et le son (à l’image de Fando et Lis,
il crée un univers sonore parallèle au film absolument
saisissant) dans une perspective sémantique et sensitive. C’est
un pur cinéaste. Cependant, alors qu’à son époque
le post-modernisme (ou plus schématiquement le cinéma
de la sensation) revitalisait le cinéma de genre (Melville en
France, Leone en Italie, Suzuki au Japon, Peckinpah aux Etats-Unis)
Jodorowsky préfère filmer frontalement des prises assez
longues et réfute un excès d’esthétisme.
Il prétend s’inspirer de Buster Keaton, qui, selon lui,
n’a pas de technique mais atteint dans sa vérité
une forme unique de beauté. Le corps qui est pourtant un élément
fondamental dans son cinéma ne devient jamais l’outil du
film et ne se confond pas à la matière constitutive du
médium cinéma car Jodorowsky ne pense pas en termes cinématographiques
mais une fois de plus empiriques, car le film n’est autre qu’une
partie de sa vie, il ne le dissocie pas de lui-même. La quête
qui l’anime n’est donc pas uniquement cinématographique,
ce n’est pas un maniériste car il ne conçoit pas
l’art hors de lui-même. C’est la somme de tous ces
éléments qui donne à El Topo cette
charge mystique et spirituelle qui semble exister par elle-même
et flotter à la surface du film sans que l’on parvienne
à en rassembler tous les morceaux pour avoir un ensemble homogène
et cohérent. Car à moins de se commettre personnellement
au film, ce nuage spirituel bleu et évanescent risque de se dissiper
un peu vainement.
Car
plus encore que Fando et Lis, El Topo
est un film mystique. Cependant, là où dans Fando
et Lis Jodorowsky travaillait concentriquement autour de sa
propre histoire et de sa psyché, il ouvre El Topo
à une quête universelle. Car une fois encore, c’est
bien la figure de la quête qui est convoquée, mais une
quête plus radicale et frontalement existentielle. Ce n’est
plus un pays imaginaire que l’on recherche, mais bel et bien une
élévation de l’esprit par le mysticisme et l’ésotérisme.
Dans sa construction même, le film évoque les Saintes Ecritures.
Sa segmentation en deux temps/actes bien distincts relève de
la dialectique Ancien et Nouveau Testament. A la mythologie fantastique
du premier se substitue la quête empirique du second. Comme le
décrit Massimo Monteleone dans son ouvrage La Taupe et le
Phénix : le cinéma d’Alejandro Jodorowsky,
nous avons à faire à un Messie de l’Ouest. Et cette
assertion me semble particulièrement correspondre au travail
du cinéaste. Car son mysticisme se situe bel et bien là-dedans.
Dans l’association païenne d’une figure religieuse
universelle (Jésus, icône ultime) et d'un univers mythologique
fictionnel, le western. Il est évident que pour Jodorowsky la
distinction n’a pas lieu. Lui qui cherche à dépeindre
des « saints sans Dieu » réalise El Topo
comme il aurait réalisé une adaptation d’un épisode
de la Bible. L’épisode d’une quête. El Topo
n’est en quête de rien d’autre que de lui-même.
Et se trouver soi-même, c’est se dépouiller des son
corps et de ses attributs physiques. Plus le film avance et plus le
décor s’amenuise et se réduit à néant
; El Topo finit (à la fin de la première partie) errant
dans le désert et échouant sur un pont au dessus du vide
comme flottant dans le néant. Il se trouve lui-même (du
moins croit-il se trouver) lors de la deuxième partie du film.
Et ce lui-même n’est plus qu’un homme simple (il mendie)
désireux d’aider les autres (en l’occurrence le groupe
d’handicapés et de parias). Et il se confronte à
une religion. Pas la sienne toute personnelle, mais la religion de masse.
Représentée par une icône reproduite à l’infini
on suit un groupe de bourgeois illuminés, totalement dégénérés
par une religion apparemment vouée à la torture et à
la mort. Son expression la plus extrême étant sans doute
cette scène traumatisante où, lors d’un office similaire
à une messe, les participants jouent à la roulette russe
pour tester leur foi jusqu’à ce qu’un enfant voulant
participer finisse par se loger une balle dans la tête. C’est
une espèce d’anticléricalisme à la Buñuel
beaucoup plus radical et halluciné. Pour l’entité
El Topo/Jodorowsky la religion est bel et bien ailleurs, dans la sagesse
et dans la recherche intérieure.
El
Topo est avant tout une grande aventure de cinéma. Une
expérience de spectateur unique qui transcende l’image
et le son pour exister ailleurs. Mais même au-delà de ces
considérations un peu mystiques, il reste un film superbe, à
l’originalité folle et à la constance invention
qui sous ses dessous de quête spirituelle cache un conte prêchant
l’humanité. On pourrait en parler des heures mais je crois
sincèrement qu’El Topo est un film qui
se vit et rien d’autre.
La Montagne Sacrée est le film le plus ambitieux
de Jodorowsky. Après le succès d’El Topo,
Allen Klein le producteur des Beatles produit le troisième film
du cinéaste sous l’impulsion de John Lennon. Jodorowsky
veut réaliser un film sur la recherche de l’immortalité.
On y suit un groupe de voleurs être initiés par un maître
spirituel vers l’immortalité et la quête de la Montagne
Sacrée où est caché le secret de l’immortalité.
Le film se déroule dans un univers décadent et protéiforme.
On y trouve des spectacles de crapauds et de caméléons
se faisant la guerre, des massacres d’étudiants, des défilés
avec des carcasses de chiens crucifiés etc… Et dans ce
monde il y a une très grande tour, celle du maître spirituel
où les décors se font totalement bariolés et picturaux.
Là les neufs voleurs nous seront présentés et le
maître commencera leur initiation à travers toute une série
de tests. Enfin ils partiront dans la montagne à la recherche
de la Montagne Sacrée. C’est donc un film d’une très
grande richesse aussi bien formellement (le nombre de décors
est hallucinant) que narrativement (cette coupure dans le film où
les personnages se présentent, cette construction en trois actes
bien distincts).
Contrairement
à El Topo, The Holy Mountain
n’appartient à aucun genre en particulier. On pourrait
l’appeler « fable » mais ce serait restrictif et partiellement
erroné. On peut également parler de science-fiction métaphysique
ou de fantasy contemporaine mais ce sont des définitions trop
hasardeuses et pas exclusives. Non il est inutile de lui chercher des
correspondances de genre car on serait voué à l’échec.
Comme souvent chez le cinéaste, on peut simplement affirmer que
cet objet filmique ne ressemble à rien d’autre qu’à
lui-même. Qu’il a sa propre existence. Et en cela c’est
un objet d’analyse un peu compliqué car on ne peut lui
appliquer aucune grille de lecture. Il est donc à observer tel
quel, brut, et indépendant de tout lien avec l’extérieur.
C’est en quelque sorte paradoxal car s’il y a bien un film
de Jodorowsky gorgé de références littéraires
ou ésotériques c’est bien celui-là. Mais
s’y attarder trop c’est sortir du film et finalement se
perdre dans une sphère qui ne nous intéresse pas.
The Holy Mountain, c’est l’histoire d’un
homme dès le début assimilé au Christ (un groupe
d’enfants le crucifie et le lapide). Cet homme s’avère
être un vagabond et un voleur. Il représente l’innocence.
Ce qui chez Jodorowsky est toujours une valeur qui se retrouve bafouée
et piétinée. Il ne semble pas connaître le monde
dans lequel il évolue et se lie d’amitié avec un
homme sans jambes. Il ne se méfie pas des autres hommes et se
fait utiliser contre son gré pour créer une image de Jésus
en série. Il y a dans cette séquence un symbolisme évident.
La religion y est accusée de vendre des icônes au lieu
de spiritualité et est assimilée à la production
de masse. A son réveil quand il réalise qu’il a
été trompé et trahi il devient fou de rage et détruit
le stock de Jésus en carton pâte. Cela évoque cette
légende indienne disant que reproduire en image (peinture ou
photographie) une personne c’est lui voler son âme. Au cinéma,
l’âme, même chez Jodorowsky, est irreprésentable
car elle tient de l’évanescent et de l’immatériel
donc ici ce qu’on lui vole c’est sa représentation,
l’impression de son corps et son visage sur pellicule. Il perd
sa spécificité de personnage de cinéma pour devenir
un objet reproductible à l’infini. D’autant qu’on
le fige en Jésus Christ. On donne à son image ce rôle
qu’il n’a pas choisi. Il nous est montré dès
le début comme une sorte de christ mais cette image ne correspond
en rien à ce qu’il est vraiment. Son statut de prophète
naïf du film est d’ores et déjà remis en cause.
Seulement il s’enfuit, emportant avec lui une copie de lui-même
en Christ. D’abord parce que c’est un voleur et puis il
y a quelque chose de rassurant à pouvoir se confronter à
sa propre image. C’est la première forme d’immortalité
qu’il trouve. Cette sculpture grotesque c’est la concrétion
physique de ce que le monde concret peut lui offrir en guise de vie
éternelle. Cette immortalité matérielle et grossière
qui n’est que merchandising et production en série. De
cette immortalité originelle il ne pourra que s’élever
vers l’autre, celle plus spirituelle que lui promettra l’Alchimiste.
Une
fois de plus Jodorowsky crée toute une mythologie avec ses personnages
(tous représentés par une planète, tel les Dieux
Grecs ou Romains représentés par des éléments)
et leur problématique. De fait leur quête prend un sens
parabolique et universel car l’osmose de tous ces personnages
représente l’humanité. Et chez Jodorowsky l’humanité
est l’univers. Le film est également intéressant
dans son parcours. Il est absolument fascinant de voir comment Jodorowsky
travaille une matière cinéma. Car le film emprunte le
chemin des personnages. Le film est les personnages comme les personnages
sont le film. A l’image des Voleurs qui refusent toute émulation
matérielle et brûlent leur argent, le film similairement
va vers un dépouillement des plus total. Au faste et à
la richesse (aussi bien visuelle que narrative ou thématique),
la troisième partie qui voit nos héros partir à
la quête de la Montagne Sacrée oppose un dépouillement
total. Les hommes partent dans la montagne habillés en alpinistes
et passent à travers toute une série de tests dans le
but d’atteindre le sommet. Comme dans El Topo
où les Maîtres du Revolver étaient de plus en plus
simples et semblaient aller concentriquement vers l’essence même
de ce qu’ils sont, cette partie dans les montagnes surprend car
elle semble en décalage avec le côté « fantasy
» qui habitait le film jusque là. Mais en plus de représenter
la libération et la purification des personnages et du film vers
une pureté originelle plus prégnante, c'est un chemin
menant directement vers la réalité. Et quand on sait la
fin du film, cela prend tout son sens.
La Montagne Sacrée est donc un film d’une
richesse quasiment inépuisable. Un tour de force aussi bien cinématographique
que thématique. L’insuccès du film est fort dommageable
car avec ce film Jodorowsky réalise son œuvre à ce
jour la plus ambitieuse. Car même marqué par les années
70 et aujourd’hui encombré de quelques artefacts que l’on
pourrait qualifier de « kitschs », le film va bien au-delà
de toute considération si bassement matérielle, là
où Jodorowsky propose une vision du monde, une vision de la vie
et une vision du cinéma dans un grand mouvement universel et
humaniste prompt à toucher le plus grand nombre. Malheureusement
pour le cinéaste, on n’en retiendra que ses décors
baroques et grandiloquents, ses délires violents et sa bizarrerie
générale, alors qu’une fois de plus Jodorowsky proposait
rien de moins que de redéfinir totalement son rapport à
l’art, et par cela son rapport à la vie.