« Une âme mélancolique s’avance dans le bois, c’est un vertueux qui ne trouve pas de corps pour s’incarner. Pour la patrie et le peuple, il est mort atrocement. L’âme éminente erre dans le sable et la poussière. La voici avec le vent et la lune, son souffle est puissant comme la montagne. Même le ciel, même la terre versent des larmes pour elles… » Le général Yang Tsung Pao, dernier descendant mâle de la famille Yang (si on excepte son fils Wen-Kuang), famille ayant versé beaucoup de sang pour l’Empereur depuis des décennies tombe dans une embuscade et meurt courageusement en défendant la frontière contre l’ennemi, le roi Hsia et ses 5 fils. Apprenant la nouvelle, sa veuve Mu Kuei Ying escortée du reste des femmes de la famille, la Grande dame en tête, part en croisade vengeresse.

Les 14 Amazones
(Shi si nu ying hao)
Réalisé par Cheng Kang
Avec Ivy Ling Po, Lisa Lu, Lily Ho, Lo Lieh, Li Ching, Yueh Hua, Tien Feng, Tina Chin Fei, Fan Mei-sheng, Ou-yang Sha-fei
Scénario : Shao-Yung Tung
Photographie : Chang Hsin
Musique : Fu-Liang Chow
Hong-Kong - 117 mn - 1972

En 1970, la Shaw Brothers est devenue un véritable empire comptant studios, salles de cinéma et même parcs d’attraction. Depuis quelques années, les productions du studio détrônent systématiquement les productions étrangères au box-office. La compagnie est une affaire qui tourne. Encore tout auréolé du succès de Les 12 médaillons d’or sorti un peu plus d’un an auparavant qui avait fait un carton, se classant juste derrière La vengeance du tigre de Jimmy Wang-Yu, Cheng Kang se voit offrir par Sir Run Run Shaw, un budget conséquent (pour ne pas dire colossal pour une production de la firme) afin de réaliser une superproduction basée sur l’histoire des guerrières de la famille Yang (1) et destinée à être une vitrine mondiale pour le cinéma Mandarin. Inspiré directement d’un opéra populaire chinois (2), Les 14 amazones est, fait assez rare pour un film de la Shaw Brothers, tourné en grande partie en extérieurs (tournage qui dura plus d’un an en raison de difficultés de production, de conciliation des ego des différentes stars féminines et du comportement caractériel du réalisateur qui ne tournait que quand il le sentait…). Kang s’offre le luxe d’un casting féminin trois étoiles réunissant les plus grandes stars du studio de l’époque. On retrouve ainsi, Lisa Lu (Le dernier empereur, Génération proteus) importée des Etats-Unis pour l’occasion, Ivy Ling Po (découverte dans The Love Eterne de Li Han-Hsiang) en redoutable veuve vengeresse, Li Ching (Hong Kong Rhapsody, Le sabreur solitaire), Chen Yen Yen aperçue dans Un Seul Bras les Tua Tous, Shu Pei Pei, Tina Chin Fei (La tentatrice aux 1000 visages) dans le rôle Tu Chin Ngo, la tante maître d’arme surtout Lily Ho (qui sort tout juste de sa composition dans le rôle titre de Intimate confession of a chinese courtisan) dans un rôle diamétralement opposé, celui de Wen-Kuang, dernier descendant mâle (!!!) de la famille ; rôle qui lui valut d’ailleurs une distinction comme meilleur premier rôle féminin (!) au 19ème Asian film festival (3)... Le casting masculin n’est pas en reste avec un Lo Lieh (La vengeance du tigre, Le retour de l’hirondelle d’or) machiavélique à souhait, Yueh Hua (L’hirondelle d’or, Les 12 médaillons d’or), Bolo Yeung (futur adversaire de Jean-Claude Van Damme dans Bloodsport) dans un rôle de barbare qui lui sied comme un gant ou Tien Feng dans le rôle du roi mongol pour ne citer qu’eux parmi les nombreux interprètes du film.

Pour le pays et pour le peuple

« Seigneur Wang, vous offensez la famille Yang ! Retournez-vous ! Le Mont des Deux Loups, la grotte Hongyang, les Trois Passes… Dans toutes ces batailles, pères et fils sont tombés… Levez les yeux ! Pour le pays et pour le peuple, notre sang a teinté tous les champs de bataille ! Notre malheureuse famille ne compte désormais plus qu’un orphelin et des veuves. Comment osez-vous parler de vengeance personnelle ? Seigneur Wang ! L’éternité ne suffirait pas à assouvir la haine accumulée par notre famille. »

Si les paroles de la Grande Dame au Seigneur Yang ne laissent planer aucun doute sur sa façon de penser et sur l’éthique qu’elle suivra jusqu’au bout (les règles martiales sont sacrées comme le montrera l’épisode du vol de grain et la patrie passe avant tout), les intentions qui animent sa belle-fille sont plus ambiguës, moins affirmées. Son rôle de mère et son statut tout récent de veuve d’un côté et son statut de chef de guerre de l’autre la mettent dans une position délicate qui donne un peu plus d’épaisseur à son personnage. Elle oscillera pendant tout le film entre son devoir envers la patrie et ses intérêts personnels et familiaux. Kang illustre bien cet état de fait par exemple dans la scène qui suit l’épisode du vol de grain. Wen-Kuang n’est pas revenu de l’expédition et le camp des amazones est sur le point d’être attaqué par une armée entière ; plus question pour elles de tarder sur place sous peine d’être massacrées. La matriarche pousse alors sa belle-fille vers douloureux dilemme à savoir, choisir entre le pays ou son fils : « Tu es sa mère et le chef de notre avant-garde. Pour ton fils, tu dois attendre, pour le pays tu dois avancer. A toi de décider. ». Ce à quoi répondra Mu Kuei Ying, non sans une hésitation : « Entre le pays et mon fils, je suis obligée de choisir. La patrie passe avant tout. ». Malgré ce patriotisme stoïque et affiché, ses intentions sont avant tout personnelles. Dès l’annonce du décès de son mari elle affiche clairement son désir de vengeance et lorsque le Roi lui demandera : « Au nom de quoi oses-tu me défier ? », elle ne répondra pas au nom de la patrie, mais bien un catégorique : « En mon nom ! ». Si la croisade des amazones sert officiellement les intérêts du pays, celle de Mu Kuei Ying est vengeresse avant tout. Malgré cette thématique patriotique qui sous-tend tout ce métrage qui est une véritable ode au courage et à l’abnégation de ces guerrières mythiques ((«Le pot de terre a vaincu le pot de fer» dira le Seigneur Kou au Seigneur Wang à la toute fin), force est de constater que Les 14 Amazones n’est absolument pas un film à thèse. Comme la plupart des productions Shaw Brothers, c’est avant tout un pur produit de divertissement. En tant que tel, le film satisfait pleinement à un cahier des charges bien rempli. On ne peut que regretter cependant que les personnages ne soient pas plus approfondis, le scénario privilégiant l’action et le spectaculaire.



Divertissement avant tout

Bien qu’ayant à son actif, en tant que réalisateur, quelques succès de la firme, c’est surtout en tant que scénariste que Cheng Kang s’est distingué, ce qui rend le manque d’épaisseur des personnages d’autant plus regrettable. Sa mise en scène est beaucoup moins inspirée que celles de contemporains comme King Hu ou Chang Cheh. S’il s’en tire honnêtement surtout dans le premier tiers du film, jusqu’au départ des amazones et l’altercation avec le Seigneur Wang (la fameuse scène de la canne Dragon), on le sent moins à l’aise dans les scènes d’action pure et de combat ; scènes qui doivent beaucoup son propre fils Ching Siu-Tung qui a orchestré presque toutes les chorégraphies de combat, leur imprimant une brutalité et un dynamisme surprenants. Toute cette partie et notamment les scènes d’intérieur au Palais (4) dénotent d’une maîtrise tant dans les mouvements de caméra que dans l’écriture du scénario et des dialogues qui contiennent quelques réparties savoureuses («Creusez le sol sur trois pouces… Les empreintes de cet infâme ne souilleront pas le sol de notre demeure !»). Le reste du métrage se montre malheureusement nettement plus faible d’un point de vue dramatique au profit de péripéties guerrières dont les rares enjeux dramatiques seront le dilemme de Mu Kuei Ying évoqué plus haut et la disparition çà et là d’un des membre du groupe. L’épopée guerrière se montre riche en rebondissements opérant de constants allez et retours entre le château du Roi Hsia où rien n’est épargné aux prisonniers (tortures tant physiques que psychologiques (le film se montrant d’ailleurs assez corsé sur ce point), humiliations, flagellations et mises à mort arbitraires) et les différents lieux de confrontation entre les amazones et l’armée de ce dernier. Confrontations qui donnent lieu à de féroces scènes de barbarie où Kang utilise tous les moyens inventés par l’homme pour étaler un superbe sang écarlate sur la pellicule (démembrements, décapitations, empalements divers ,une guerrière est coupée en deux !) dans des scènes dont la violence et la brutalité sont à peine atténuées par la légèreté de la mise en scène. Les deux scènes d’anthologie, si on excepte la boucherie finale au château, dans l’arène des 5 Dragons, sont sans contestation possible, la fameuse scène du pont humain qui valut son lot de blessures aux acteurs / cascadeurs et une scène de destruction de barrage filmée sur maquette qui n’a rien à envier aux productions catastrophes hollywoodiennes des seventies.

Malgré une esthétique gentiment, mais résolument kitch, malgré des tics de mise en scène un peu cheap (zooms dramatiques dont Kang abuse), des décors et accessoires qui sentent bon le carton pâte, Les 14 amazones est traversé d’un incontestable souffle épique et satisfera, en dépit de quelques baisse de régime (probablement consécutives à la carence de réels enjeux dramatiques), les amateurs de ce genre de spectacle haut en couleurs. Monument de cinéma comme voudraient le faire croire certains ? Chef d’œuvre ultime ? Certainement pas, mais le film de Cheng Kang, s’il n’est pas essentiel, constitue cependant un excellent divertissement spectaculaire à réserver peut-être aux curieux (qui ne seront pas déçus) et bien évidemment à tous fan qui se respecte de la firme de Hong Kong.

« Dites de ma part à sa majesté qu’elle fasse offrande de ce banquet aux veuves de la famille Yang qui sont tombées et qu’elle honore leurs âmes. » (La Grande Dame)
« De génération en génération, la vaillance des Yang reste la même. Eternellement, ses enfants et petits-enfants feront vivre son nom. » (Le Seigneur Kou)

(1) Famille connue de la Chine entière pour avoir, sous la Dynastie Song et selon la légende, protégé le pays contre les invasions mongoles. L’histoire des guerriers Yang est par ailleurs au centre d’une multitude de films et séries télévisées tant en Chine qu’à Taiwan. Les 8 diagrammes de Wu-Lang de Lu Chia-Liang s’inspireégalement des exploits guerriers de cette famille…
(2) Law Kar, historien du cinéma, explique dans les bonus pourquoi Cheng Kang et Sir Run Run Shaw dûrent passer sous silence leur source 'chinoise' dans les crédits du film au profit du livre du Taiwanais Kao Yang, Biographie des héros Yang. Le film devant être exporté vers Taiwan et ce pays étant en froid avec la Chine, pour assurer le succès du film, celui-ci ne pouvait pas être inspiré d’une source chinoise.
(3) Parmi les autres distinctions du film, on notera au 11ème Taipei Golden Horse film festival, meilleur directeur, meilleur second rôle pour Lisa Lu et meilleur son…
(4) Le générique, l’annonce de la mort de Yang Tsung Pao, la confrontation avec le Seigneur Wang venu rendre hommage au défunt, le duel mère / fils qui permettra à ce dernier de participer à l’épopée sont autant d’épisodes dramatiques superbement filmés et scénarisés avec intelligence.



Image :
Wild side nous offre un master impeccablement restauré par Celestial pictures. Les couleurs sont éclatantes et il faut vraiment chercher pour trouver la moindre poussière. Revers de la médaille, certaines partie de l’image tombent, un peu à l’instar des Kurosawa, dans un flou on ne peut plus visible sans que cela ne nuise trop au plaisir. La compression se fait invisible. Signalons tout au plus un saut de couche un peu visible et deux gels d’image de moins d’une seconde à 109 min 44 sec et 109 min 47 sec . Il me semble peu probable que cela soit des choix de mise en scène, mais Wild Side signale qu’ils sont présents sur le film et que ce ne sont pas des problèmes de DVD...

Son : Son mono tant en français qu’en mandarin assez dynamique et très bien nettoyé, mais il faut signaler la présence d’un écho un peu trop présent sur les dialogues de la piste française. On a l’impression que les actrices jouent dans un hangar vide. A noter qu’on ne peut changer de langue ou activer/désactiver les sous-titres à la volée à partir de la télécommande, il faut repasser par le menu son. Les bruitages sont différents d’un doublage à l’autre…

Wild Side Video
117 mn
Zone 2
Menu animé
Chapîtrage

Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : mandarin, français mono
Sous titres : français

Divisée en différents modules, l’interactivité propose des choses très intéressantes à côté de documents plus secondaires :

- La légende des 14 amazones :

- Le péplum martial de la Shaw (26 minutes) : Au travers d’interventions de divers historiens du cinéma et acteurs (dont Cheng Pei Pei), ce documentaire divisé en plusieurs petits chapitres revient de manière assez systématique sur les grands thèmes du film et les différents aspect du tournage. Ainsi, « Infernal casting » évoque le choix des différentes actrices et les difficultés que Kang a pu avoir à les gérer, « Violence infernale » aborde la crudité de la violence dans le film et la valeur d’exutoire /défouloir qu’elle pouvait avoir sur le public chinois à l’époque, « Une scène culte » revient bien entendu sur le tournage de la scène du pont humain et « Les exclus amazones » sur les exclus du casting (Ku Feng qui avait été approché pour le rôle du roi Hsia et Chiao Chiao). Un documentaire intéressant mais qui n’évite pas les superlatifs…

- Héroïsme féminin :
entretien avec Bede Cheng, historien du cinéma (13 minutes) : Intéressante sans être essentielle, cette petite featurette souligne l’importance (dont on ne doutait pas) des femmes dans le film. Il salue au passage la performance de Lily Ho mais se contente malheureusement trop souvent de raconter l’histoire en y ajoutant des anecdotes ou de petits commentaire soulignant ça et là leur héroïsme ou leur sens du sacrifice et de l’abnégation…

- Sharon Yeung la petite cascadeuse (13 minutes) : La jeune femme revient sur un tournage (auquel elle a participé) qui avait, si on l’écoute, tout d’une affaire de famille…. Elle livre quelques anecdotes notamment concernant la scène du pont humain, le tournage en extérieur puis passe beaucoup de temps à citer les différentes actrices tout en énumérant leurs qualités respectives (Lisa Lu était gentille, une telle était…)…

- Ciné Hong Kong : Les Stars de la Shaw Brothers (52 minutes) : «Nous comptons au moins 50 actrices et 24 acteurs. A Hong Kong, les actrices sont plus importantes que les acteurs. Nous avons davantage de jolies filles» S’ouvrant sur cette citation de Sir Run Run Shaw et, gros morceau de l’interactivité, ce documentaire passionnant revient, avec force extraits de films, sur la carrière de quelques unes des plus importantes stars de la Shaw Brothers. Extrêmement bien documenté iconographiquement parlant, avec des interviews d’époque de Shaw et des actrices, passionnant de bout en bout lorsqu’il brosse un panorama des différents genres abordés par les actrices (du cinéma d’action, dans des rôles masculins au cinéma érotique…), ce bonus essentiel rappelle les conditions de travail des filles (elles étaient hébergées dans un bâtiment aménagé en appartements pour elles…) et trace le portrait en images de Li Li-Hua, Ivy Ling Po (où on s’attarde sur sa capacité à interpréter des rôles masculins contrairement à Cheng Pei Pei), Lin Dai, Lily Ho, Cheng Pei Pei (toujours pleine de charme…)… Un documentaire passionnant et émouvant quand il évoque le destin parfois tragique des ces actrices (le suicide de Lin Dai) ou les exigences du studio (Shaw était à la limite du despote et interdisait de principe qu’une de ses star se marie)…

- Bandes-annonces de Les 14 amazones et Le professeur de Kung-Fu

- Galerie photos & affiches : 10 photos et deux affiches

- Filmographies de Tina Chin Fei, Li Ching, Shu Pei Pei, Betty Ting Pei, Yeh Ling-Chih, Wang Ping, Huang Chin-Feng, Hsia Ping, Liu Wu-Chih, Chen Yen Yen, Yueh Hua, Lin Ching, Ou-Yang Sha-Fei et Lo Lieh. Ce module fait malheureusement l’impasse sur les filmographies des personnages principaux ; lacune qui peut être comblée en suivant le lien vers le site du film dans la partie ROM du disque, mais on ne peut que regretter ce choix incompréhensible…

- Liens Internet de wild side, de wildbunch distributions de Gebeka films et du site Wild side dédié au film.

Une très belle édition.

Les autres films de Cheng Kang chroniqués par Classik
Aucun titre à ce jour

© Dvdclassik.com - Janvier 2007 - laredaction@dvdclassik.com